Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

01 Juillet 2026 à 00:19:01
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Miscibles

Auteur Sujet: Miscibles  (Lu 976 fois)

Hors ligne LaBelette

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Miscibles
« le: 26 Août 2023 à 08:24:05 »
                Nous venions à peine de nous rencontrer. Non pas par hasard, mais par nécessité. L'air n'était que brume, sur les pavés glissait notre reflet chamarré. Nous étions une foule lente et obstinée, animée par la danse et le chant. Inconnus, nous partagions déjà une certaine intimité. Le souffle de nos colères soulevait nos foulées, nos sourires entendus se transmettaient d'un visage à l'autre, tels une traînée de poudre.
Juste devant moi, si près que je prenais garde à ne pas trébucher sur ses talons, une femme s'élevait au rythme d'un tambour battant. Je n'ai jamais entendu le son de sa voix, mais j'écoutais son corps en mouvement. Ses petits pieds frappaient le sol dur avec autorité, l'étoffe de sa robe s'agitait comme un drapeau claquant au vent. Je me souviens du son de ce tissu, du cliquetis de ses bracelets de pacotilles lorsqu'elle agitait les mains au-dessus de sa tête. Elle remuait ses longs doigts comme si elle tricotait un nuage.
Avec lenteur, le cortège cessa d'avancer. Je ralentis autant que possible, décomposai chacun de mes gestes jusqu'à ressentir une pesanteur encombrante et maladroite. C'était la première fois que, rompant avec mes habitudes, je prenais part à la vindicte populaire.
Les percussions s'évanouirent dans un désordre cacophonique, cahotant la danseuse qui perdit l'équilibre et le fil qui la reliait au ciel. Je recueillis sa courte chevelure sur mon épaule, quelques épis me chatouillèrent. Ils étaient semblables à ces lagures qui regardent le large. Elle retint son inspiration un instant inoubliable, me sourit et, sans mot dire, regagna les marcheurs atterrés.

                Il faisait trop chaud, l'air était moite. Sous ma lourde tenue sombre, je suais à grosses gouttes. Les manifestants approchaient, plus nombreux que jamais. Ils se rapprochaient en grappes sous leurs larges couvre-chefs. Un ridicule arc-en-ciel venait de jaillir au-dessus d'eux, donnant à cette ribambelle des airs de carnaval grotesque. Le vacarme de leurs casseroles se répercutait avec force. Ma tête était lourde, il me tardait de rentrer.
Rentrer dans le tas, taper dans la nasse qui se resserrait à mesure que ces va-nus-pieds progressaient. Ce n’était alors qu’une masse colorée mais bientôt nous rencontrions des visages aux contours plus nets, nous pouvions entendre leurs insultes : “Mort aux vaches ! (...)!” Bande d’imbéciles, véganes en carton, vous ne saviez même pas quoi beugler. Je fulminais sous mon gilet pare-balles, inefficace face à leur venin. Je devais rester calme.
Respecter la ligne. J'avais peur, ce n'était pas avouable. J'appréhendais ce moment autant que je le désirais. J'expérimentais le front pour la première fois. Je cherchais à accrocher le regard de mes collègues, mais je les distinguais mal derrière leurs boucliers. Ils devenaient flous d'autant plus que le soleil frappait l'eau qui se transformait en vapeur, qui devenait énergie, lançant la machine humaine à notre encontre.

               Éprouvais-je cette curieuse procession avec légèreté ? C'est peut-être ce qu'ils croyaient. Mon insouciance était feinte. Je me sentais oppressée, j'étouffais. Danser apaisait mon anxiété. J'avais besoin d'air. Sauter plus haut, haleter pour de bonnes raisons. La musique s'était intensifiée à l'arrivée des premières gouttes, elle recouvrait parfois les invectives débordantes de rage. L'eau clapotait dans le caniveau, puis des trombes s'abattirent sur leurs parapluies bigarrés. Comme le ciel, les musiciens battaient la mesure. Têtes nues, cheveux trempés, nous continuions sans faillir.
Je devais sans cesse me dissimuler et rester attentive, noter tout comportement suspect. Mais qui peut dire où se niche le véritable danger ? Cet après-midi-là, je n'avais encore rien communiqué. Isolée au cœur des protestations, j'avais une fois de plus tu mes doutes et mes pensées. Mon corps n'était qu'une façade, vibrant de contradictions indéchiffrables.
Aussi vite qu'il était parti, le soleil réapparut. Il nous éblouit sans demi-mesure. Devant moi, un homme encapuchonné installa sur ses épaules un petit être rayonnant de joie qui  indiqua de son index l'arc-en-ciel au-dessus de nous. Je ne vis de cet enfant que son crâne juvénile. J'ai oublié s'il était blond, brun ou roux. Je me rappelle juste qu'à cet instant, le soleil éclairait sa petite oreille, si fine. Un délicat duvet ourlé de lumière la coiffait.
Le gamin tourna la tête et j'aperçus alors les silhouettes noires, si proches. Elles m'évoquèrent les ombres projetées d'un théâtre fantastique. Au même instant, la musique s'évanouit, ne portant plus mes pas. Une épaule amortit ma chute.

           Je perdis sa trace. La danseuse s'évanouit parmi nous et tandis que je pivotai à sa recherche, mon regard capta soudain les uniformes de l'autorité. L'immobilisme s'étendit comme une ombre, la foule se comprima dans mon dos, m'ôtant toute retraite possible. En quoi consistait ma présence ici ? J'étais un homme dénué de convictions ou de batailles à mener. Une ligne de boucliers trônait à quelques pas de là. Mes yeux croisèrent ceux d'un policier.

            Ce pauvre diable ne semblait pas à sa place, il paniquait. Je le vis tourner la tête de gauche à droite, en signe de refus silencieux. Que pensait-il obtenir ? Je savais reconnaître leurs artifices pour nous pousser à bout. Ils et elles s'allongent, poids morts, nous forçant à les traîner jusqu'au fourgon. Mais pourquoi se tenir là, à côté des meneurs ? J'attendais des directives. Les projectiles commencèrent à pleuvoir sur nos boucliers.  Nous nous abritâmes derrière eux. Des clous lestés de mortiers nous frappaient. J'attendais des directives. Un pétard retentissant explosa à quelques pas. L'homme couvrit ses oreilles de ses mains. Il cherchait une issue, mais franchir nos défenses était illusoire.

              J'identifiai la personne responsable des jets et de l’explosion. Il était impératif d'isoler rapidement les éléments dangereux, ils attisaient l’agitation au sein des manifestants. C'était l'instant de tension maximale, où l'affrontement s'avère inéluctable.
Soudain, une étrange vibration me parcourut. Au début, je songeai à des instruments à vent. Je me ravisai aussitôt. Ce bruit gagna en intensité, devenant un bourdonnement insupportable, plus percutant qu'une symphonie de cuivres. On aurait dit un régiment de cors de chasse. Apparaissant derrière les rangs policiers, ils occultèrent le soleil pour fondre sur nous.
Je compris alors l'imminence d’un effondrement. Ces engins volants, presque aussi massifs que des  hélicoptères, n'étaient pas prévus dans le dispositif. Ils étaient une arme au service d'une autre force. Je hurlai à la foule de se coucher. A quelques mètres, je repérai un policier qui se jeta sur une personne, l’homme qui m'avait retenu. Il plaça son bouclier entre eux et le ciel. Dans le même temps, l’enfant glissa des épaules sur lesquelles il s'était hissé un peu plus tôt. Quel horizon s'était offert à lui, là-haut ?

          Le sol était glacial, ma joue plongée dans une flaque ondulante me faisait souffrir. Un grand nombre d'hommes et de femmes fermaient les paupières. Je maintins les miennes ouvertes. Une traînée d'hydrocarbures marquait les pavés, qui se mirent à scintiller de toutes les nuances du spectre.





Hors ligne Rémi

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Re : Miscibles
« Réponse #1 le: 26 Août 2023 à 09:31:46 »
Salut :)

J'aime bien le début (4 premières lignes) : le lecteur se pose des questions, visualise une scène encore floue, ça donne envie. Le "rencontrer" du début pourrait être remplacé par "rassembler" ou un truc du genre.

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Le souffle de nos colères soulevait nos foulées, nos sourires entendus se transmettaient d'un visage à l'autre, tels une traînée de poudre.
Tu as une belle écriture, des images intéressante (la colère qui soulève les foulées...), du coup le "tels une trainée de poudre" fait un peu cliché.

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Je n'ai jamais entendu le son de sa voix
un imparfait me paraîtrait plus approprié ; et le "jamais" me semble donner trop de profondeur temporel à cet instant
(Ces cinq lignes sont bien sympa aussi)

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Je ralentis autant que possible
Ben, du coup, tu t'arrêtes quoi  :mrgreen:
(je capte pas le "autant que possible")

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regagna les marcheurs atterrés.
le "atterrés" me fait me demander : par quoi ?
Si c'est par l'objet de leur manif, je dirais pas trop atterrés, ça me semble être lié à une réaction d'un événement court, "atterrés" (comme lorsque quelqu'un fait une blague de mauvais goût par exemple)

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Les manifestants approchaient, plus nombreux que jamais. Ils se rapprochaient en grappes sous leurs larges couvre-chefs.
pas fan de la répétition
Et le rythme de ce passage, fait de phrases assez courtes, pourraît varier un peu plus, je dirais.

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Une ligne de boucliers trônait à quelques pas de là.
pas fan de "trôner", ici

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

Tu gères plutôt bien les changements de narrateurs jusqu'à ce passage : on comprend que le "je" n'est plus le même sans que ce soit trop annoncé. Par contre, ici, y a mélange (volontaire ?) avec un premier "je" qui semble être un policier (il faut isoler les éléments dangereux) puis, le narrateur change -sans saut de ligne.

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A quelques mètres, je repérai un policier qui se jeta sur une personne, l’homme qui m'avait retenu.
pourquoi pas "se jeta sur l'homme qui m'avait retenu" ?

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Un grand nombre d'hommes et de femmes fermaient les paupières.
pas fan de "un grand nombre", assez vague, pas très visuel...

Et pour finir... ben j'ai pas compris la fin !
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.




Au global : un chouette texte. Changements de narrateurs bien maîtrisés, de belles images (surtout au début, je trouve) et une certaine intensité qui marche bien.

A+
Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne LaBelette

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Re : Miscibles
« Réponse #2 le: 26 Août 2023 à 20:37:42 »
Merci beaucoup Rémi pour ce retour !
C'est mon 2ème "récit", j'avais répondu à un appel à texte ayant pour contrainte la 1ère phrase.
Pas évident pour moi, d'autant que je n'avais aucune idée de la fin et de fait cela se voit  :mrgreen:

Je démarre tout juste dans ce forum mais j'ai bien envie de me remonter les manches !

Bon je vais donc poster mon 1er texte, plutôt différent et puis j'arrêterai là avant un moment (histoire de m'exercer sur les propositions d'écriture).

Petit apparté : quels sont les us et coutumes, dois-je ressoumettre une version corrigée ?

Encore un grand merci :)

Hors ligne Rémi

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Re : Miscibles
« Réponse #3 le: 26 Août 2023 à 23:51:40 »
Salut LaBelette,
Je suis content si mon commentaire t'apporte quelque chose, c'est le but du forum : l'entraide.
Ton texte est chouette, il était plaisant à lire et commenter.

Citer
Petit apparté : quels sont les us et coutumes, dois-je ressoumettre une version corrigée ?
Je n'ai pas la science infuse et tu as le droit d'être en désaccord avec mes remarques. Tu peux utiliser le bouton "modifier" pour poster une nouvelle version de ton texte dans ton premier post (j'aime pas trop le terme "corrigé"). Tu peux aussi répondre à mes remarques (en totalité ou en partie) pour me dire ce que tu trouves pertinent, ce qui l'est moins etc. Bref, on discute autour de notre pratique d'écriture.

Commenter les autres crée des liens, aide à peaufiner notre propre pratique, tu peux donc donner ton avis sur les textes des collègues, idéalement en relevant des points précis de ce qui marche bien ou moins bien, selon toi.

Et aussi, on a lancé un appel à textes pour notre prochaine revue. C'est ici, si ça t'intéresse. :)

À bientôt !
Rémi
« Modifié: 26 Août 2023 à 23:53:42 par Rémi »
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

 


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