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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Vifs comme les clercs

Auteur Sujet: Vifs comme les clercs  (Lu 1782 fois)

Hors ligne Docal

  • Aède
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Vifs comme les clercs
« le: 18 Juillet 2023 à 14:41:48 »
Nouvelle issue d'un concours de nouvelles, thème : monastère/abbaye contraintes : insérer une contrepèterie, au moins un personnage a un handicap


Quinze paires de crampons ancrées dans le sol. Quinze gaillards qui se tiennent les épaules. Quinze points de retard à rattraper. Quinze rugbymans en tonsures prêts à tout donner.

« Hip ! Hip ! Hip !
— Vifs comme les clercs ! »

Le slogan, c’était frère Bernard qui l’avait trouvé. Il faisait aussi office de capitaine du quinze de l’abbaye du Vallon-aux-Balles. C’était enfin lui qui avait lancé la devise pour motiver ses troupes. Cette deuxième mi-temps s’annonçait difficile. Les moines savoyards de Pentam-sur-Isère leur avaient tenu la dragée haute sur cette première moitié de match tant et si bien qu’ils étaient menés vingt-six à onze. Les deux équipes étaient aux diapasons de leurs montagnes natales et les pyrénéens du Vallon-aux Balles, bien que de carrure respectable, se faisaient dépasser d’une tête par l’ensemble de l’équipe alpine.

Tous sauf un. Et c’était sur lui, le frère Doursingue, troisième ligne, sonneur de métier, qu’allait reposer la stratégie du quinze. Il était de style roman, une charpente massive et imposante percée de tout petits orifices laissant à peine passer la lumière et encore moins le son. Car c’était là son fardeau : le frère sonneur était sourd comme un pot. Frère Bernard comptait mitiger la chose en s’en servant de bélier pour enfoncer la ligne adverse et créer une percée, s’il avait la balle et était au centre de l’action, frère Doursingue n’avait pas à peiner pour se repérer.

Et il fallait gagner, ça oui ! Ce n’était pas une simple partie qui se jouait là mais la conclusion d’un interminable débat théologique : Le christ possédait-il le ballon qu’il portait dans l’embut ? Dix ans d’un débat lassant entre les deux ordres qui ne voulaient pas s’accorder avaient poussé le pape à remettre à la mode une vieille méthode. C’était le retour de l’ordalie. Mais, comme les temps ne se prêtaient plus à faire roussir par le feu les tenants d’idées nouvelles pour vérifier s’ils avaient l’aval du seigneur, pas plus qu’il ne convenait de se faire battre à mort les rares ecclésiastiques, le pape avait, dans son infinie sagesse, déclarer un nouveau type d’épreuve : l’ordalie par le sport.

« Millediu de millediu Papagnole ! Tu vas te sortir les goupillons de la sacristie oui ! Il est là le regroupement ! »
L’abbé hurlait depuis le banc de touche à l’attention de l’ailier hors de position. Lui et son homologue ne s’étaient bien entendu pas laissés emporter par les considérations bassement terrestres du ballon ovale, non. S’il avait fallu les séparer c’était bien parce que la ferveur divine que leur inspirait leurs positions théologiques respectives leur avait échauffé les sangs.

Une fois l’ailier revenu dans le droit chemin de la victoire, l’essai fut marqué. Il ne fut cependant hélas pas transformé car frère Papagnole n’était pas à ce qu’il faisait. Lui était plutôt à rêvasser sur la confesse du soir qu’il aurait pour rôle de recevoir, la plus prometteuse depuis celle du concours inter monastère de la meilleure bière monacale. Il se fit bientôt sermonner par frère Bernard. Car une pénalité marquée plus tard, ils n’étaient plus qu’à sept points de l’égalisation et tout reposerait sur lui dans le cas d’un nouvel essai.

Et grâce au ciel, et surtout à un plaquage cravate qui avait laissé frère Paul sur le carreau, rien qu’un coup d’éponge magique trempée dans le bénitier ne puisse arranger, le quinze du Vallon-aux-Balles bénéficiait d’une mêlée fermée à vingt mètres de l’embut.

Alors on joignit les mains, on plia les genoux et on baissa la tête. Les joueurs durent se sentir divinement inspirés tant la distribution de pains fut prolifique dans le secret de la mêlée. Et c’est la figure rougie par la liesse que les deux packs se rencontrèrent. Ils poussèrent, poussèrent et poussèrent encore pour leurs idées. Chaque pas faisant l’écho d’un argument murement réfléchi. Chaque jambe qui cédait en emportant avec elle terre et gazon était une idée vaincue. Les prières pour la victoire cédaient leur place aux grognements d’effort. On ne sut dire si le regroupement dura un instant ou des siècles et des siècles mais la dialectique monacale rendue physique sut accoucher d’une solution : un œuf miraculeux et ovale coté pyrénéen. Frère Paul récupère ! Slalome entre deux montagnards. Est fauché par un nouveau plaquage çà la gorge. Papagnole récupère ! L’arbitre laisse jouer l’avantage ! L’ailier esquive ! Papagnole s’envole ! Papagnole aplatit ! Essai ! Et transformé deux minutes avant le coup de sifflet final !

L’arbitre, le cardinal Assatalane, se fit père siffleur et clôtura cette rencontre ecclésiastique sur une égalité de vingt-six partout. L’ordalie se prolongerai donc le soir pour une troisième mi-temps qui permettrai peut-être enfin de trouver qui des deux monastères de montagnards tient le mieux ses arguments comme la boisson.

Au plus grand plaisir du frère confesseur.
« Modifié: 19 Juillet 2023 à 15:04:16 par Docal »

Hors ligne Cendres

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Re : Vifs comme les clercs
« Réponse #1 le: 19 Juillet 2023 à 13:01:31 »
Merci pour ton texte.

J'ai cherché après la contrepèterie, mais je ne l'ai pas trouvé. Peut être qu'il y en a plusieurs ?
Ce texte est un peu bizarre. Je me demandais si certaine formule n'était pas un prétexte pour en cacher une ou deux.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Docal

  • Aède
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Re : Vifs comme les clercs
« Réponse #2 le: 19 Juillet 2023 à 15:04:07 »
Salut Cendres, merci d'être passé.

Pour les contrepeteries il n'y en a qu'une "vraie" c'est la région du Vallon-aux-Balles, (ballon ovale). Il y en a ensuite d'autres dans les noms propres (mais c'est un peu de la triche les noms propres en contrepeterie) du traditionnellement scabreux Pentam sur Isère, au plus innocent frère Doursingue pour finir par le Cardinal Assatalane.

Le texte est juste le portrait d'une scène loufoque qui mélange deux univers assez éloignés dans les imaginaires.

Hors ligne Opercule

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Re : Vifs comme les clercs
« Réponse #3 le: 07 Août 2023 à 21:06:06 »
merci pour ce petit passage humoristique !
j’avais Doursingue et Vallon-aux-Balles, mais j’ai passé bien trop de temps à réfléchir à Papagnole, du coup peut-être qu’il n’y en avait pas. Pour les autres, je me doutais pour Assatalane mais j’ai aussi abandonné, et j’ai pas du tout calculé Pentam-sur-Isère.

moi j’aime bien la collision des mondes. Dans la lignée de Jarry et d’un de mes gags — il est vrai que le domaine religieux est particulièrement fécond pour ce genre de désacralisation.

Citer
tu vas te sortir les goupillons de la sacristie
:mrgreen:

Tu as réussi à planter deux ou trois personnages, mais j’ai bien peur qu’il y en ait trop. Tu as réussi à mettre Bernard et Doursingue (le capitaine et le sourd), mais après c’était assez flou pour moi. L’abbé, Papagnole, Paul et le cardinal ne sont pas assez mis en chair à mon goût — c’était un beau carambolage d’idées de décrire le moine comme une église romane. On en vient à douter de qui on parle, et dans quel camp il est.
D’ailleurs, s’il est sourd, le frère sonneur, peut-être devrait-on voit plus de gens parler en langue des signes, peut-être  ;)
« Modifié: 15 Août 2023 à 19:41:02 par Opercule »

Hors ligne Joachès

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Re : Vifs comme les clercs
« Réponse #4 le: 11 Août 2023 à 17:56:26 »
J’avoue que je ne m’attendais pas à lire les aventures rugbystiques de moines. Mais j’ai bien aimé la rencontre de ces deux univers et la contrepèterie. J’ai aussi aimé le style avec lesquel elle est raconté, et qui est proche de la truculence que j’aime tant.

Hors ligne Louvoyage

  • Plumelette
  • Messages: 17
Re : Vifs comme les clercs
« Réponse #5 le: 15 Août 2023 à 19:29:16 »
J'ai trouvé le texte très amusant. La manière dont est racontée l'histoire et les expressions m'ont beaucoup fait rire.
Merci pour le texte !

Hors ligne Docal

  • Aède
  • Messages: 188
Re : Vifs comme les clercs
« Réponse #6 le: 28 Août 2023 à 17:49:05 »
Merci à tous pour vos passages et vos retours et désolé de répondre si tardivement, étant concentré sur la réécriture de mon roman je passe beaucoup moins sur le forum.

Ravi que ça ait pu vous amuser ou vous distraire en tout cas.

Pour le coup de "mitiger la chose", on m'a pas mal fait remarquer ce passage, je vais voir ce que je peux en faire quand je me pencherais dessus à nouveau.

 


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