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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La Première fois...

Auteur Sujet: La Première fois...  (Lu 1441 fois)

Hors ligne Michael Sherwood

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La Première fois...
« le: 07 Juin 2023 à 18:30:41 »
La première fois…

La première condition d’une première fois, c’est que ce soit un évènement qui n’est pas unique, qui soit suivi d’au moins une deuxième fois, et mieux encore si elle est suivie de plusieurs fois. Si je vous dis par exemple : j’ai vu la Reine d’Angleterre en tel lieu, tel jour et à telle heure (Eglise Anglicane de Dar es Salaam, dimanche 22 juillet 1979 à 8H30), et que je n’ai pas l’occasion de la revoir ensuite, ce ne sera pas une première fois, ce sera une unique fois, un évènement.

La première fois que je suis parti en vacances. La première fois que j’ai vu la mer. La première maison. La première fille que j’ai aimée. La première fois que j’ai fait l’amour. La première fois que j’ai parlé swahili. La première fois que j’ai écrit un livre (j’espère toujours en écrire un 2ème.) Mon premier animal de compagnie. Mon premier enfant. La première fois que j’ai vu Tananarive. La première fois que j’ai mangé des baamia (appelés aussi ladies’ fingers, ou gombo). La première fois que j’ai mangé des avocats, des papayes, des goyaves, des mangues, des letchis, etc. La première fois que je suis allé au restaurant (impossible de m’en souvenir). La première fois que je suis allé en Angleterre. La première fois que j’ai fait cours. La première fois que j’ai entendu Don’t Cry for Me Argentina de Madonna. La première fois que j’ai lu un livre de Kafka. La première fois que je suis allé au cinéma (impossible de m’en souvenir). Ma première voiture. Mon premier accident de voiture. La première fois que j’ai failli mourir (les trois choses le même jour !) La première fois que j’ai attrapé la malaria. La première fois que je suis allé à l’hôpital. La première fois que j’ai rencontré Patrick, La première fois que j’ai rencontré Elise. La première fois que j’ai rencontré Aziza, ma prof de swahili. La première fois que j’ai rencontré Céline, qui allait devenir ma fiancée, puis ma femme. La première fois que je suis allé à la mosquée. La première fois que j’ai pris le bus (pas de souvenir), ou le train (pas de souvenir), ou le métro (pas de souvenir), ou le ferry, ou l’avion. La première fois que j’ai été cambriolé. Mon premier séjour en Tanzanie… etc…

La liste est longue. Impossible d’énumérer toutes les premières fois dans une vie. Et si tous les jours de notre vie n’étaient en réalité que des premières fois, en ce sens que nous ne les avons pas encore vécus (mais quelquefois ils restent des journées uniques !). Ainsi, au fil du temps, les expériences se répètent, qui donnent une illusion de familiarité, de déjà-vu. Nous finissons par classer nos expériences en catégories : bus, train, métro, ferry, avion font partie des transports, des déplacements, des voyages. Mais si l’on y songe, que de diversités. Prenez un bus. Il peut être simple ou à étage. Il peut être articulé. Le volant peut se trouver à droite ou à gauche. Il peut être à boîte manuelle ou automatique. Son chauffeur peut parler français ou anglais ou espagnol, ou encore arabe, swahili, malgache, créole, turc ! Il peut faire partie d’un réseau urbain, ou vous transporter sur des milliers de kilomètres, parfois d’un pays à un autre. Il peut être neuf ou tomber en panne, vous mener à destination ou vous laisser en rade pendant des heures, avec des compagnons d’infortune, la nuit au milieu de la brousse, avec les lions qui rôdent autour. Je n’affabule pas. Tout ça m’est arrivé. Tout ça arrive dans une vie ! et mille autres choses encore. Pensez juste à vos propres premières fois au lieu d’écouter les miennes !
/…/

Aujourd’hui j’ai envie de parler de la première fois où j’ai pris l’avion. Je l’ai pris à tout juste 24 ans. Bien sûr, beaucoup riront, à commencer par mes enfants : ils ont pris l’avion quand ils avaient seulement quelques mois et ne marchaient pas encore, et n’ont pas cessé de prendre des avions au fil des années. En revanche, ils sont bien incapables de se souvenir de leur première fois !

C’était un vol Air France, au départ d’Orly, à destination de Dar es Salaam. L’avion partait en soirée, mes parents m’avaient accompagné pour l’occasion : première fois que je quittais le nid familial ! Mes enfants eux l’ont quitté chacun à leur tour à 18 ans, destination la métropole, pour faire leurs études universitaires. Bien entendu à chaque fois nous les accompagnions aussi. Mais à 24 ans, six ans plus vieux, ils étaient tous rôdés, et n’avaient plus besoin de Papa-Maman pour leur tenir la main chaque fois qu’ils prenaient l’avion !

Premier aéroport, premier embarquement, premier avion et premier décollage de ma vie. Bruit assourdissant des réacteurs, prise de vitesse, légère angoisse de l’inconnu, l’avion s’arrache de la piste. Me voilà dans les airs. Il monte, il monte toujours, en-dessous puis au-dessus des nuages, continue de monter, encore, se stabilise enfin. Mais toujours ce vrombissement dans la cabine composée d’une allée centrale, avec des rangées de trois sièges de chaque côté. Je suis assis près du hublot, du côté droit, juste derrière le rideau qui sépare la classe économique des premières classes. Un couple d’amoureux est assis à côté de moi, qui m’ignorent. Je les ignore. Les amoureux ont commandé du champagne. Ils boivent le champagne. (Je suis seul je n’ai plus de petite amie je suis en exil je n’ai rien à fêter.) Je ne bois rien. A l’époque les hôtesses, jeunes, sveltes, élégantes dans leur joli uniforme, piquaient des épingles dans les sièges pour se souvenir de qui avait commandé du vin ou du champagne et venir encaisser la monnaie ensuite. C’était la première fois que je voyais ça, mais un jour j’ai revu la chose dans un film à la télé et je me suis dit "Tiens, c’est vrai, c’est piqué sur le vif !"

Première escale : Athènes (Grèce)

Très belle vue d’Athènes illuminé dans la nuit depuis l’avion, juste avant d’atterrir – des bus semi-remorques transportaient les passagers en transit des avions à l’aéroport – première fois que je découvrais ce genre d’engins ! J’achetai des cartes postales aux boutiques souvenirs puis regagnai l’avion avec les autres passagers, par le bus-navette. Le couple d’amoureux avait eu la bonne idée de descendre à Athènes, et je me retrouvai avec trois sièges que j’occupai tour à tour derrière la cloison amovible. Avec plus d’expérience, j’aurais pu en profiter pour m’allonger confortablement et dormir, mais j’étais tellement excité par la nouveauté que je regardais le film et écoutais les 4 ou 5 programmes de musique distribués sur le casque stéréo ! Parmi les autres distractions, il y avait aussi les quotidiens et magazines français et anglais distribués gratuitement et bien sûr les repas à bord, une grande première pour moi, mais contrairement à aujourd’hui, où on vous balance sans cérémonie un plateau plastique rempli de barquettes alu indigestes (souvent même on ne vous sert plus rien !) on vous donnait d’abord une carte illustrée, avec le menu détaillé des repas qui vous seraient servis à bord : le dîner le soir, le petit-déjeuner le matin. De quoi vous mettre en appétit, pour des repas copieux, préparés avec soin. Et non seulement cela, mais les hôtesses passaient tout le long du trajet, me proposant ainsi qu’aux autres passagers des jus de fruits, et un assortiment de bonbons et chewing-gums aux phases de décollage et d’atterrissage.

Deuxième escale : Addis-Abeba (Ethiopie)

L’avion atterrit de nuit. Un quart d’heure plus tard, sans transition, c’est le jour ! Interdiction de sortir de l’avion, des gardes armés patrouillent l’aéroport.

Troisième escale : Nairobi (Kenya)

Aéroport de Nairobi, première fois. C’était un petit aéroport africain à l’époque, bien des années avant de devenir un grand hub de communications – qui sera à son tour détrôné par l’aéroport d’Addis-Abeba devenu aujourd’hui le grand centre des liaisons aériennes internationales en Afrique. Nous pouvons sortir de l’avion, nous promener dans la petite aérogare. Je me rends aux toilettes où pour 10 pence on me remet une serviette trouée pour m’essuyer les mains et où on me propose de me raser la barbe ! Là encore, une première, même si je ne suis pas sûr qu’on me l’ait proposé ailleurs par la suite… (Il faut dire que je me laissai pousser la barbe dans les semaines qui suivirent, afin de paraître plus vieux !)

Pas de fouilles au retour dans l’avion. Redécollage, passage de l'équateur entre Nairobi et Dar-es-Salaam (rien de particulier !). Vision du Kilimandjaro avec son cratère enneigé à la cime et ses pentes ravinées. L'avion vole très haut dans le bleu aveuglant du ciel. La Lune dix fois plus lumineuse en plein ciel se réverbère sur les nuages en-dessous de l’avion. Grande clarté la nuit. Très loin à ras de terre les moutons gris des nuages que je confonds avec des arbres dans le demi-jour du matin. Puis les nuages se dissipent et révèlent les vrais arbres, nombreux partout en Tanzanie.

Arrivée : Dar es Salaam (Tanzanie)

Bruit intense à l’atterrissage accompagné d'un brusque décrochage comme dans les vieux ascenseurs. Je peux voir les deux gros réacteurs depuis mon hublot qui donne juste en avant de l'aile droite. Des clapets s'ouvrent pour donner du frein quand les roues de l’avion touchent la piste d'atterrissage, à plus de 100 à l’heure…

Dar Es Salaam, temps couvert et froid de rigueur à cette saison - avril - on nous annonce 27°C. Nouvelle petite aérogare Africaine, pistes en goudron approximatives — il faut tout de même respecter les consignes de sécurité — Formalités de douane rapides, j’obtiens tout de suite mes bagages qui ne sont pas fouillés et moyennant un petit pourboire l’employé noir qui me les avait apportés jusqu'au comptoir de douane me les porte jusqu'à un collègue taxi qui attend dans la file à l’extérieur. Ce qui me surprend, mais j’ai un regard naïf, c’est de ne voir aucun blanc, aucun anglais, parmi tous les employés de l’aéroport, ou parmi les chauffeurs de taxi. Ils sont tous noirs, africains !

Trajet de plus de 10 km entre l’aéroport et le centre-ville de Dar es Salaam, route goudronnée et flaques d'eau, chaleur moite, paysage verdoyant, palmiers, acacias, végétations feuillues diverses. Tout au long se succèdent des petites cases en torchis aux toits de tôle ondulée, des petits négrillons alignés sur chaque véranda et pas de porte. Le taxi roule à gauche, comme en Angleterre ! Quartier des ambassades. Mon chauffeur de taxi reconnaît le drapeau bleu blanc rouge qui flotte sur son mat au-dessus d’un vaste bâtiment rectangulaire moderne, pénètre sur le parking et m’annonce en se garant face aux escaliers de l’entrée : " L’ambassade de France ! ". Une employée des services consulaires règle ma course. Je suis chaleureusement accueilli par l’attaché culturel qui m’invitera ensuite à déjeuner chez lui en famille, et me proposera une chambre climatisée (la clim est une grande première pour moi, c’était encore le temps des gros climatiseurs bruyants qui traversaient les murs) pour que je puisse me reposer tout l’après-midi après mes fatigues du voyage, en attendant de me conduire le soir à une maison située dans le même quartier, où logent plusieurs coopérants de Dar es Salaam…

C'est par cette journée riche en évènements que j'entamai mon tout premier séjour en Tanzanie.
« Modifié: 08 Juin 2023 à 06:21:50 par Michael Sherwood »
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

Hors ligne rebecca

  • Tabellion
  • Messages: 31
Re : La Première fois...
« Réponse #1 le: 08 Juin 2023 à 01:56:43 »
Bonsoir,

J'ai trouvé ce texte vraiment top, et les deux parties du texte se complètent bien. Le vertige d'une vie vs la saveur d'un moment, vraiment une belle opposition.

Le paragraphe qui commence par "la première fois que je suis partie en vacance" est l'un des meilleurs : exemples très bien choisis, bon mix d'universel et de particulier, on voyage, on a envie d'une biographie tout à coup !

Quelques remarques de forme : "la première fois que j'ai rencontré" = peut-on 'rencontrer' quelqu'un plusieur fois ?
"je les ignorent" = non, je les ignore.

"les expériences se répètent" : justement il me semble qu'elles ne se répètent pas c'est tout le propos. Elles s'additionnent, elles se juxtapose, mais elles ne sont pas une "répétition" car ne sont jamais tout à fait semblables non ?

J'aime bien la conclusion mais la répétition sur la première fois est un peu lourde : "c'est par cette journée riche en évènement que j'entamais mon tout premier séjour en Tanzanie".
Rebecca Ravioli

Hors ligne Michael Sherwood

  • Prophète
  • Messages: 997
Re : La Première fois...
« Réponse #2 le: 08 Juin 2023 à 06:19:11 »
Bonjour rebecca,

Merci infiniment pour ta lecture et tes remarques qui m'aident à réfléchir.


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Quelques remarques de forme : "la première fois que j'ai rencontré" = peut-on 'rencontrer' quelqu'un plusieurs fois ?

Oui, c'est tout le paradoxe, mais on peut dire des expressions comme : à ma 1ère rencontre avec... ; à notre 2ème rencontre... ; la dernière fois que nous nous sommes rencontrés...
Donc le verbe "rencontrer" ne me semble pas si absurde. L'alternative aurait été : "la première fois que j'ai vu..." qui me paraît trop faible pour une personne qui prendra une telle importance dans votre vie.


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"les expériences se répètent" : justement il me semble qu'elles ne se répètent pas c'est tout le propos. Elles s'additionnent, elles se juxtaposent, mais elles ne sont pas une "répétition" car ne sont jamais tout à fait semblables non ?

C'est juste ! Elles se juxtaposent et s'additionnent, jusqu'à se chevaucher dans la tête, créant une impression de répétition. Mais rien ne se répète exactement à l'identique.

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J'aime bien la conclusion mais la répétition sur la première fois est un peu lourde : "c'est par cette journée riche en évènement que j'entamais mon tout premier séjour en Tanzanie".

Je reprenais l'argumentaire du début entre "premières fois" et évènements : certaines des choses vécues durant ce voyage, resteront au stade de l'évènement (escale d'Addis Abeba ; couple d'amoureux dans l'avion ; invitation chez l'attaché culturel) et d'autres deviendront des "premières fois" (aéroport de Nairobi ou de Dar es Salaam ; voyage en avion ; ambassade de France ; utilisation de la clim dans les pièces)
Mais à ce stade, les deux se confondent, sauf à être omniscient - d'accord, je le suis un peu. Je pense que ta reformulation n'est pas mauvaise  8) !
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

 


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