Pour cette cinquantième et unième contribution, écrite sur fond de Can’t Do A Thing de Chris Isaak, je dessine, en forçant à peine le trait, ces changements fins des habitudes de travail qui s’inscrivent sur une tendance de fond comme autant d’aiguilles dans la chair de ceux qui veulent du sens. On dit que la forme, c’est du fond qui remonte : si c’est le cas, seuls ceux qui ont connu l’avant s’en inquiètent ; les autres acceptent sans s’en rendre compte ce que je considère comme une perte, eux y voient une innovation. Personne n’a raison, ni tort, c’est comme ça, d’ailleurs Ca A Peut-être Toujours (CAPT) été comme ça et c’est très bien, même si c’est un peu orwellien. Je lirai vos avis, quelle qu’en soit la forme…
J’ai laissé mon engin motorisé électrique (des tennis électriques à roulettes) dans le garage de l’entreprise dédié aux NOMU (Nouveaux Outils de Mobilité Urbaine). Je paye le stationnement et l’électricité de la recharge un peu moins cher que si c’était à mon domicile. De ce fait, je n’impacte pas mon BICA (bilan carbone), ce qui me classe dans la catégorie des bons citoyens. Celle-ci ouvre droit à bon nombre de prestations de l’Etat : sécurité sociale, services à l’enfance, dont tous les agents sont auto-entrepreneurs.
J’ai encore croisé sur le trajet - imposé par l’Etat - quelques motos et véhicules à plusieurs places (les fameux « VPP », désormais une insulte dans le monde urbain) avec un seul passager, quelle honte… Heureusement, ils sont systématiquement verbalisés, les caméras infra-rouge comptent le nombre de passagers dans les véhicules, l’amende est prélevée sur le paiement de la facture auprès de leur client et leur compte citoyen perd des points.
Des stages de récupération de points sont bien évidemment organisés mais ils sont très onéreux et peu efficaces, on y croise beaucoup de récidivistes, en général des quinquagénaires au minimum. Un business des points au marché noir fait de belles recettes dans les cités, à tel point que même le gouvernement s’y intéresse. En effet, bon nombre de délits de vitesse sont le fait des agents humains de l’Etat lui-même : pompiers, ambulances, militaires, force de l’ordre, tous ces vestiges d’un Etat qui se croit supérieur et s’affranchit des RIT (Règles qui s’Imposent à Tous). Les prochaines élections devraient nettoyer tout cela, avec le premier Pdt de la République issu de l’IA, celui qui a le plus de BOCI (points de BOns CItoyens). A défaut d’être populaire, il sera efficace, les anciens péchaient sur l’un ou l’autre, parfois les deux…
Je suis identifié par mon SLIP (Signes Laïques d’Identité Personnelle) : mes empreintes, mon visage et mon ADN. Activé lors de mon passage au portique, il déclenche le décompte horaire de mon temps de travail, lequel calcule le montant de la facture que je dois envoyer. Le trajet jusqu’à la partie bureaux s’illumine au sol, je n’ai qu’à suivre ce chemin scintillant.
Le long des tapis roulants qui desservent les bureaux, après les salles de convivialité emplies de fausses plantes et faux animaux mobiles, où chacun apporte son déjeuner, les immenses salles de détente où on peut dormir et jouer, les salles de progression citoyenne où ont lieu les conférences obligatoires, des écrans passent en revue les PADE (Phrases Agréables à Dire et à Entendre), les bons comportements et les attributs vestimentaires adaptés : non clivants, non prétentieux, non polluants. Je sais que souriant souvent, en bermuda, t-shirt à l’effigie de l’entreprise, sandales en tissu végétal, pas rasé : je marque des points !
J’ai de la chance : le bureau que je voulais, rangée 101, près de la fenêtre, est libre. J’ai mis toutes les chances de mon côté en arrivant très tôt : à 10h45, il n’y a personne, à part le vigil ! Je m’installe, c’est-à-dire que je mets en évidence les quelques affaires m’appartenant, pour empêcher que d’autres fassent de même, avant d’aller faire une pause, à peine arrivé. Je pose, à l’emplacement dédié, ma mug aux couleurs de l’entreprise et mon EPI (Ecran Portatif Incurvé), un petit format connecté sur lequel défilent toute la journée les vidéos musicales de mes boss et les messages essentiels à garder à l’esprit pour mon poste.
Je rencontre mes collègues autour de la machine à café, le café lui-même est vendu par mon Client, c’est-à-dire mon « employeur ». Nous sommes tous auto-entrepreneurs : requis selon les besoins de l’entreprise.
Nous n’avons pas de salaire fixe, juste des payements de facture calculées par le client au vu de nos compteurs. Les services RH ont été intégralement remplacés par les services IA de traitement des factures et c’est plus simple pour tout le monde : personne n’est lié à personne, juste des robots faisant parfaitement le job, sans erreur, sauf les jours de panne électrique bien sûr où tout est effacé. Nous n’avons plus de téléphone fixe, ni de portables, plus d’ordinateur fourni, ni même de bureau attitré, vestiges d’un vieux réflexe de propriété et source de frais insensés pour l’employeur.
Heureusement, l’IA a réglé en deux lignes le problème des budgets de l’employeur : plus de salarié, plus de frais, refacturation de services aux prestataires et plus d’employeur, un client. C’est si intelligent, il fallait y penser tout de même. La société s’organise d’ailleurs pour étendre le concept aux familles : les enfants payent, en BOCI, leurs éleveurs (ex parents), sur la base des chances qu’ils leur ont données avec une bonne éducation.
Nos MIAS (Montres IA Suréquipées) s’occupent de tout ; fournies par le Client, elles assurent : communication audio, agenda, data de santé, convivialité, suggestions de cadeaux pour anniversaire des proches, géolocalisation, compte de citoyenneté, messagerie, humeur sociale, certaines donnent même l’heure, mais ça c’est inutile puisque dès qu’on a une obligation, un chemin optimal et peu polluant déterminé par IA s’illumine au sol dans toute la ville avec la couleur qui nous est personnelle (celle qui sert de moyen de paiement, pas celle, anonyme, de l’humeur sociale que je veux afficher), menant à l’endroit qu’on doit rejoindre.
Récemment un de nos confrères - « collègue » ne veut plus rien dire, c’est même devenu le synonyme de SAlarié Passif, Polluant, Accroc à un Salaire, (les SAPPAS) - a été retiré de la liste des prestataires pour avoir demandé à effectuer en train un déplacement Paris – Nice, avec un bilan carbone catastrophique. Le train affiche une pollution incomparable à une visio, il aurait dû le savoir tout de même et aurait dû proposer, si vraiment il était indispensable de se déplacer, le vélo électrique…On l’aurait tous liké et on aurait eu des BOCI. Quel égoïste…
Nous fonctionnons tous en visio, même sur site. Mais il faut démontrer aux services IA du client que c’est indispensable et le justifier car le bilan carbone de ces échanges par écrans est lui-même très mauvais : des scientifiques IA ont estimé que lors d’un échange de 60 minutes entre humains, seules 15 minutes étaient efficaces, le reste concernait des problèmes de technique, de prises de nouvelles, des répétitions, des pauses de respiration, des bruits organiques divers et surtout : des disgressions !
Les réunions en visio, quel que soit le sujet, sont donc désormais formatées à 15 minutes durant lesquelles chacun a un temps de parole dédié et doit s’en tenir à l’ordre du jour. Cela me convient parfaitement, j’ai liké la proposition des services IA à l’époque et ai reçu 10 BOCI. Pour la prochaine réunion, ma contribution est en cours de rédaction par l’IA. Dès que mon café est prêt, ma séquence de parole sera entièrement écrite, factuelle, exacte et irréfutable. Je n’aurai qu’à l’apprendre et à insérer des émojis à chaque paragraphe pour la rendre plus conviviale et moins technique, comme le recommande la vidéo « Percuter Sans Choc » de l’entreprise.
Ce soir : je sors ! Mon entreprise a sélectionné un film que je devrais aller voir pour interagir et débusquer les incohérences environnementales et sociétales. Nos réactions s’affichent sur l’écran principal, à côté duquel un petit écran diffuse le film. Ce n’est pas tant le film que nous aimons, c’est de lire les commentaires des autres et de se mettre en valeur avec un émoji adapté. L’IA du cinéma compte le nombre, évalue la pertinence des interventions, le volume des rires provoqués par celles-ci, les communique au Client qui a recommandé le film et crédite des BOCI. Au programme, ce soir : « La Chèvre » de Francis Veber…