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02 Août 2026 à 08:16:47
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Auteur Sujet: Dans les méandres  (Lu 1722 fois)

Hors ligne L.F.

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Dans les méandres
« le: 10 Mars 2023 à 19:11:27 »
Jules lève la tête, regarde, et ne peut s’empêcher de songer, ne serait-ce qu’un instant, à ce dont cette vie l’a privé ; mais il voit bien aussi que cette vie est la vie, l’innocence donc, et il se hait de haïr cette vie qui, malgré tout, est là, sans n’y rien pouvoir, ni y avoir pu pouvoir quoi que ce soit, il se hait de haïr ainsi ce qui est, ce qui devait être, quand bien même ne hait-il que si peu, car ce si peu est déjà beaucoup trop ; alors la vie relève aussi la tête et, en l’apercevant, son fils sourit, court vers lui. Meurtri et contrit d’être meurtri, Jules s’arrache au banc et attrape au vol l’enfant, le sert fort contre lui. « C’est si dur de t’en vouloir », pense-t-il sans le lui dire.
La pluie se met à perler, légère ; elle caresse le sol, dans un soupir las. Bientôt, Jules voit une fourmi minuscule, seule, affolée, piégée sur une feuille morte qu’emporte le courant d’un caniveau ; et au bout de l’incorruptible pente il voit l’égout, le précipice.
Quant à elle, il lui arrive de lui en vouloir de ne pas lui en vouloir, de ne jamais caresser ne serait-ce que l’ombre de l’idée de lui reprocher ce choix, cette culpabilité qu’il lui a imposée. Non, jamais le moindre nuage de reproche dans le ciel bleu de son regard ; rien que de la compassion parfois, de l’amour même, et du bonheur. Parfois, il se dit que les êtres de perfection sont la pire des malédictions. Parfois.
L’enfant de trois ans le secoue par la main, puis se met à chanter de sa voix de drille une comptine ; puis il part sautiller, guilleret, entre les flaques. Et, l’espace d’un instant, tout va tout de même bien, très bien même ; et surtout, à cet instant comme à tous les autres, même dans l’heure la plus dénuée d’horizon, il peut sentir qu’il y a une forme de joie à être droit, à rester ferme dans ce choix qu’il fit, là où la facilité aurait indiqué la fuite ; qu’il y a une joie à avoir choisi un chemin tortueux, et même le plus tortueux des chemins, parce qu’il était juste. Alors, sur un trottoir, il achète un bouquet de roses et le tend à son garçon qui, fier comme un pinson, le portera avec application tout au long du chemin, le serrant de toute la grande force de sa petite main.

Laura est toute prête à pester contre la pluie qui s’approche en grondant, mais elle réalise qu’elle est sur le chemin du retour, et que donc cette pluie la fera arriver chez elle plus tard ; alors elle se détend. Elle s’en rend compte ; et elle en ressent aussitôt une tristesse immense, une lassitude sans fond.
Réfrénant ses larmes, elle regarde par la fenêtre, que fouette déjà rageusement l’averse. « C’est juste pendant les J.O., se dit-elle. Après tout ira mieux… » Ces J.O. de Rio, auxquels Jules n’était pas allé. Non pas qu’il aurait dû y aller comme athlète – dans ce cas il y serait certainement allé quand même –, mais comme simple organisateur, pour un stage d’un an, tout bêtement. Ce n’est pas grand-chose, a priori, un petit stage d’un an ; mais, les lignes du CV étant désormais ce qui distingue en priorité deux hommes entre eux, cette ligne-ci aurait eu la valeur d’un adoubement sous Saint-Louis, ou d’un baccalauréat sous la République.
Alors, depuis deux semaines, la vieille brume de l’angoisse, glaciale d’ordinaire, s’était faite gangue brûlante. Il ne disait certes rien à ce propos, ne lui lançait nul regard accusateur ; mais en vérité il ne lui disait plus rien, ne la regardait plus. Pour ne pas l’accuser, sans doute. Mais c’était la situation même qui la pointait du doigt, et son silence assourdissant ne faisait que rendre ce cri des choses d’autant plus déchirant. Cet engrenage de causes, d’évidences et de nécessités est en train de rendre Laura folle, la nargue, lui hurle qu’aucune de ces fameuses décisions dont la vie est faire n’a été sienne. Elle ne se souvient même plus de la dernière fois où elle a eu le choix.
Elle allume la radio, et reconnaît instantanément Livin’ On a Prayer. Leur chanson. Elle se tourne vers la fenêtre pour s’apaiser, et elle aperçoit alors furtivement, dans une coudraie qui borde la route mouillée, un renard qui, passant là, hésite un moment entre deux chemins que départage un massif de ronces à l’air vindicatif ; elle parvient à voir la bête faire son choix, puis poursuivre sa route, s’éloignant désormais de la voie délaissée, qu’interdit à jamais le roncier acéré.
Après tout, se dit-elle, c’est toujours lui, c’est toujours elle ; leur vie a changé du tout au tout, mais ils restent fondamentalement les mêmes. Elle le sait très bien ; trop bien, presque. Et, lorsque les soucis les laissent en paix, leur complicité – ciment véritable de leurs sentiments – n’a rien perdu de sa magie.
Cependant elle ne parvient pas à oublier la semaine dernière, son repas d’anniversaire. Evidemment, toute la famille, sincèrement préoccupée de la situation de Jules, l’a pressé près d’une heure durant de questions, se lamentant sur son sort à grands cris, inculpant le gouvernement et son incurie, plaignant ce jeune homme de si bonne volonté auquel personne ne voulait donner sa chance. De la pitié, de la pitié ; de la pitié, rien que de la dégoulinante pitié, pour ce « pauvre garçon ». Et les questions de leur fils qui, à deux ans, commençait à comprendre. Et, sans même penser à changer de sujet, Laura qui passe alors sa main derrière la nuque de celui qu’elle aime, mécaniquement, par nervosité, pour évacuer la tension par le geste. Cette caresse hagarde a terminé en genre de secousse, en un de ces gros frottements bonhommes dont on flatte un chien ; il s’est alors levé sans un mot, dans un sourire forcé, pour emmener son fils jouer.
Se mordant la lève jusqu’au sang, elle avait eu droit à une demi-heure de questions plus cruelles encore, car « on n’ose pas lui demander, à lui, on ne veut pas lui faire de peine ».

En conduisant leur petit Twingo pour se rendre dans la famille de Laura – c’était son anniversaire – , Jules tourne la tête, la regarde. Un jeu d’ombres mesquin lui montra alors combien elle a vieilli. Combien ils ont vieilli.
Violemment, un étrange désarroi le gagne, mêlé d’une immense tendresse pour cette femme si remarquable, admirable. Mais qui, désormais, est aussi une mère ; la mère de son fils. Jules n’est pas encore sûr de ce que cela change et changera entre eux, mais il ne sait que trop bien que bien des choses ont déjà changé.
Elle dort, la tête penchée vers la droite ; surveillant la route tant bien que mal, Jules étend son bras pour glisser, entre l’épaule et la tempe, son pull, en guise d’oreiller.
Un coup d’œil dans le rétroviseur : la petite bouille blonde le regarde, sans doute perplexe devant la curieuse manœuvre acrobatique dont elle vient d’être témoin. Jules lui désigne sa mère, mime le sommeil, puis chuchote, un peu fort et en articulant bien : « oreiller ». Galvanisé par cette complicité au fumet de secret, l’enfant se concentre intensément, et lui cligne de l’œil, tout fier de ce petit truc qu’il maîtrise déjà – et que lui a d’ailleurs appris son père. Ils sourient.
Mais, face à cette être qui dépend d’eux, la pointe revient, l’angoisse lui rappelle son bon souvenir ; et dire qu’il croyait que ce jour de fête serait l’occasion d’échapper, du moins pour un moment, à ses griffes voraces… Quel naïf je fais, songe-t-il. Il se concentre à nouveau sur la route, pour n’y point penser jusqu’à l’arrivée, jusqu’à la délivrance d’une compagnie qui, étendue, le dissimulera aux regards inquiets de Laura. Après quelques secondes d’attente, et une petite moue, son fils revient lui aussi à la contemplation du bitume.

Les mains de Laura tremblent en disposant le couvert sur la petite table. Mais elle sourit, et les petits n’y voient que du feu. Elle sourit, et son petit est content, pour son premier anniversaire.
Semaine infernale. Lui qui ne trouve toujours rien, elle à qui on cherche des ennuis qu’ils ne peuvent se permettre. Et puis sa maladresse, à se croire plus malin que tout le monde…
Le mercredi, il n’a rien trouvé de mieux à faire que de lui dire, sur le ton de la blague, qu’il avait de l’eczéma, que ça devait être une plante ou une bête qui l’avait piqué. Croyait-il vraiment qu’elle se contenterait de cette explication saugrenue – on vivait en pleine ville –, avait-il vraiment cru qu’elle ne ferait pas le rapprochement avec son angoisse évidente et compréhensible, et ne voyait-il pas qu’il se ridiculisait à le nier ? Car cela ressemblait quand même beaucoup à une manière de se dédouaner, de faire semblant de protéger en taisant quelque chose qu’on faisait deviner, et de récolter ainsi les fruits moraux du sacrifice sans avoir à en payer le prix nerveux… A moins qu’il n’ait encore, même après tout ce temps et toutes ces épreuves, trop d’orgueil pour reconnaître directement l’évidence… Seraient-ils à jamais si mystérieux, opaque, autre, l’un pour l’autre ?
Et toujours ces soupirs.
Les bougies, elle a oublié les bougies ! Cachée toujours derrière ce sourire crispé, elle retourne vers la cuisine. Elle s’arrête un instant, s’adosse au frigo, respire un grand coup. Il arrive tel une ombre, d’un pas brusque, balaye la pièce obscure du regard, saisit les allumettes sur le coin de la table, et s’en va. Les enfants crient joyeusement ; l’on entend un craquement, et plus de cris encore.
Elle attend toujours, la face désormais aplatie, enfouie dans un coin de la pièce obscure, dont elle a fermé la porte en silence ; elle attend sans attendre, de cette attente qui n’attend plus autre chose que d’être déçue.
Mais, les bougies à peine soufflées, elle sent qu’il est là, qu’il l’enlace, dépose un baiser au bas de sa nuque ; puis il blottit sa tête à gauche, dans le creux de son cou.
L’espace d’un instant qui semble sans date ni durée, ils ne sont nulle part.

Reposant l’enfant enfin silencieux dans son petit couffin, Jules, épuisé mais terriblement éveillé, se laisse un instant bercer par une des mèches du bambin, par cette boucle presque frisée qui coure le long d’une tempe, y longeant une veine qui palpite, innocemment animée par le petit cœur qui bat dans ce petit être.
Il fait volte-face et revient en deux pas au lit, s’y glisse doucement. Marie se vient blottir contre lui, toujours de la même manière, en appuyant son front dans le creux de son dos ; et, puisqu’il est bientôt six heures, ils finissent par se lever et sortir de la chambre, aussi furtifs que nos disparus désertant nos mémoires.
A la cuisine ils parlent un peu, de tout et de rien. Jules se dit tout à coup qu’il y a quelque chose de fort étrange, car il a la claire impression qu’ils ne se sont plus parlés ainsi, simplement, depuis des années, des siècles presque ; et ce, alors même qu’il sait pertinemment qu’ils ont eu la veille exactement le même genre de discussion relâchée, une de ces discussions qui au fond n’ont pour but que d’être là, ensemble. C’est comme si le temps était rayé, comme si ses jours n’échappaient jamais à une veille éternelle, dont toute sa vie semble condamnée à être le lendemain.
Laura lui tient doucement la main en lui parlant ; elle attend. Qu’il fasse la paix. Elle sait que cela prendra du temps ; et, si elle en souffre, jamais elle ne songe à adresser quelque reproche à qui que ce soit, car l’on n’a rien à reprocher au sort, à la nécessité. C’est avec cela, elle est en convaincue, qu’il doit faire la paix, en acceptant tout cela pour ce que cela est : un fruit de la nécessité.
Elle fait tomber sa cuillère dans son verre par mégarde, et la brisure qu’y crée la réfraction de la lumière par l’eau happe son regard. Elle se souvient des expériences d’optique au lycée, de ces verres qui avaient le pouvoir de déplacer les objets, de les grossir, de les éclater, de les rétrécir, de les inverser. Une gorgée glaciale lui descend alors dans le ventre, tandis qu’elle se dit que nous sommes comme des enfants qui, munis chacun d’un verre différent, et ignorant tous tout des lois de l’optique, sont condamnés à ne même pas pouvoir tomber complètement d’accord sur la position d’un phare qui perce l’horizon.

« Pardon ?
- Vraiment, je te le dis, tu n’es pas obligé de rester… Je vais le garder, je t’ai déjà dit pourquoi, que je ne peux pas faire autrement. Mais tu n’es pas obligé de rester, tu n’es pas obligé de renoncer à tout juste pour un coup du sort… Tu fais comme tu veux, je ne t’en voudrai pas. »
Jules la fusille d’un regard fou, et glacial à la fois.
« Comment est-ce que tu peux me dire ça ? prononce-t-il enfin d’une voix terrible.
- Tu fais comme tu veux, répond-elle en baissant les yeux.
- Comment est-ce que tu peux imaginer que je puisse ne serait-ce qu’envisager de partir ? Pour qui tu me prends ?
- Tu fais comme tu…
- Mais putain, tu vas arrêter avec ça ? Tu te rends compte de ce que tu dis, tu te rends compte à quel point c’est insultant ? »
Elle reste coite, les yeux perdus, et ses mains triturent sans y penser un petit mouchoir de papier qui s’effiloche. C’est vrai qu’elle aurait dû deviner qu’il refuserait de fuir ; mais elle avait imaginé qu’il le ferait, ou en tout cas voudrait le faire ; et maintenant elle s’est faite à l’idée, a déjà prévu de rester chez sa mère, au moins au début, pour qu’elle l’aide, et qu’elle puisse continuer ses études tranquillement. Alors cela l’ennuie un peu, au fond, et immédiatement elle est assez choquée d’avoir pu être ennuyée par le fait qu’il se comportât bien. Mais elle se dit que c’est sans doute la future déception de sa propre mère, que déjà elle imagine, qui l’incommode ainsi : elle qui s’égayait déjà tant à l’idée de s’occuper à nouveau d’un enfant…
Il s’approche, lui prend la main, et, saisissant son menton entre le pouce et l’index, lui relève la tête, lui disant dans un sourire : « C’est ton corps, ta chair. Tu sais ce que je pense, et tu sais que si tu décides vraiment de le garder, je serai là. Si tu le gardes ou non, c’est la seule question qu’il y a à poser. Et c’est ton choix. »
Elle sent les larmes qui furieusement montent en elle, et elle s’arrache à lui, criant presque : « Arrête avec ça, je te dis que je n’ai pas le choix ! »
Il la regarde un moment, interloqué d’abord, puis, très vite, il se reprend et s’agace, se mettant à se ronger l’intérieur de la joue, comme toujours lorsqu’il se contient. « Très bien, si tu veux. Tu me diras la décision qui t’as été imposée, alors.
- C’est ignoble ce que tu fais, lâche-t-elle d’une voix tremblante.
- Quoi donc ?
- Ton ironie à la con.
- Quelle ironie ?
- Mais arrête bon sang !
- Mais je suis censé dire quoi ?
- Rien ! »
Alors il se tait, ostensiblement, et il la regarde, d’un air patient et soumis. Elle finit par tirer une chaise, et s’assoit dans un soupir. Ils restent là cinq, dix minutes, sans rien dire ; car nul ne veut céder. Puis elle se lève, un peu brusquement, et se dirige à grand pas vers la porte. Au dernier moment, juste avant de la refermer, elle lance : « Tu me diras si tu choisis bien de rester. »
Cinq minutes plus tard, sortant son téléphone pour appeler sa mère, elle voit qu’elle a reçu un message de Jules : « Tu me diras si le choix qui t’a été imposé reste le même. »

Il sonne, et lorsqu’elle lui ouvre ils restent là quelques instants, comme étonnés, à se regarder. Sentant la gêne venir, elle dit d’une voix pressée : « Viens, entre.
- Attends. » Et il la serre fort contre lui ; et à nouveau le silence règne autour d’eux, troublé uniquement par les frottements et les heurts entre des feuilles mortes que, dans un coin de cour, le vent fait tournoyer dans un fracas cruel, mais en suivant un ordre invisible et admis qui doit bien exister, puisque si peu de feuilles prennent la fuite.
Ils entrent, et s’asseyent côte-à-côte dans le canapé, en se frôlant un peu. Il la regarde, et attend. Elle finit par pouvoir articuler difficilement, d’une voix pleine d’angoisse : « Jules, je… je vais le garder. »
Verdict, couperet, sentence : dans notre esprit, la gravité maximale, paroxystique de ces termes vient le plus souvent, non, presque toujours, de leur accouplement avec la peine de mort. Cette association est inexacte : il faudrait laisser la guillotine au châtiment, à la punition – et encore. Car est-il sur cette Terre un verdict qui puisse être plus grave, que celui qui annonce l’apparition d’une vie de plus ?
Son angoisse attisée par le mutisme de Jules, Laura dit doucement : « Ça te dérange ? »
- Franchement, oui. » Il lui raconte ses projets, le stage inespéré au Comité Olympique, la vie de vadrouilles qu’il veut depuis toujours vivre, au moins quelques années, avant que ne vienne, justement, une éventuelle famille – et ce mot lui coûte à prononcer.
« Je suis désolée, lâche-t-elle après quelques secondes muettes.
- Ne sois pas bête, lui fit-il dans un sourire qui, bien que troublé, était vrai, et tendre. Tu sais ce qu’on dit : le seul moyen de contraception absolument efficace, c’est l’abstinence. Et ce n’était pas vraiment une option. » Elle sourit, et rougit un peu à ces derniers mots, à ce ton joueur qui la ramène à ces moments de bonheur qui, malgré tout, restent la seule chose qu’ils ont en commun. Pour l’instant, du moins.
Ils bavardent un peu, car Jules sent bien tout le nœud d’émotions profondes qui tremblotent dans la gorge de Laura. Mais elle doit bien finir par se lancer :
« Tu sais, murmure-t-elle, je fais vraiment pas ça pour t’embêter, ni t’alpaguer, ou je ne sais quoi. Je suis juste incapable d’avorter, je suis juste incapable de le faire. Je n’en voulais pas. Mais il est là. » Elle se tait quelques secondes, lui prend la main. « Je n’ai aucune explication. Je suis en faveur du droit à l’avortement, je ne crois pas en Dieu, et je ne suis pas sûre du tout d’être prête à être mère. Mais je ne peux pas. Je ne sais même pas si c’est charnel, car ça n’a rien à voir avec le fait qu’il soit en moi, enfin je crois. Je ne sens rien de particulier en moi. C’est juste que c’est une évidence. Ça ne vient pas d’une erreur, on a bien fait attention, à chaque fois, je ne suis pas tombée enceinte à la suite d’une soirée trop arrosée ou d’un festival. On… on l’a fait, et il est là maintenant. C’est comme ça. A part faire avec, je ne vois pas ce que je peux faire. Je sais que je devrais avorter, que c’est ce qui serait logique, et que ça ne serait pas grave, je le sais. Tout le monde me l’a dit, tout le monde m’a bien rassurée à ce sujet. Mais la question n’est pas là. Je ne sais pas où elle est, mais elle n’est pas là.
- Je te comprends. »
Abasourdie un instant, elle éclate presque d’un rire nerveux : « Comment tu peux comprendre ce que moi-même je ne comprends pas ?
- Je peux comprendre que, sur une chose comme celle-là, tu ressentes ton choix, sans avoir pesé le pour et le contre de manière rationnelle, ou plutôt calculée, chiffrée presque. C’est plutôt rassurant, d’ailleurs, dit-il en souriant, que tu ne prennes pas cette décision comme on compare deux offres internet. »
Elle se tait un moment, un peu perplexe, et toujours inquiète. Puis elle murmure simplement : « Je suis désolée…je ne peux pas. » Il se lève sans un mot, et dépose un baiser, long, sur son front. Puis il dit : « J’ai besoin d’un peu de temps seul, dans tous les cas tu connais déjà mon point de vue. Et tu m’appelles quand tu veux. Je t’appellerai demain, de mon côté, sauf si tu ne le veux pas bien sûr. Et puis, fait-il sans savoir pourquoi d’un coup il est gêné, enfin, si les choses restent comme ça… ou même non d’ailleurs… enfin, on devrait peut-être passer au moins un peu de temps ensemble, non ? »
Un instant, elle sourit ; elle est persuadée que tout est réglé. Alors elle lui dit, d’un air taquin : « On peut aller au restaurant demain, si tu me promets de ne pas être en retard, pour une fois. »
Mais, lorsque la porte se referme, ils ressentent tous deux un vertige de solitude, comme un navigateur isolé qui, jeté dans un maelström, se retrouve brutalement face au vortex hurlant qui en déchire les entrailles, sans savoir même s’il peut compter sur son gouvernail.

Ils sont, sans le savoir, à moins de cent mètres l’un de l’autre ; Jules, attablé au Green Apple, dans l’angle sud-ouest de la place Machiavel, elle sur la terrasse du Fortune, au coin nord-ouest de l’Esplanade Spinoza ; seule les séparait la courte profondeur du long et fin bâtiment abritant le Conservatoire. Sans doute ne savent-ils encore même pas qu’ils vivent dans la même ville.
Attablé avec son équipe de basket universitaire, il fanfaronne, claironne avec joie et entrain au sujet des nuits torrides qui ont émaillé sa semaine. Tous sont déjà un peu éméchés, et rient fort ; certes jamais irrespectueux, il aligne néanmoins allusions et simulations, et en rajoute évidemment un peu.
Comme toujours, il y a de son côté plus de calme, alors qu’elle glousse doucement avec ses copines de la fac, autour d’un verre aux déjà nombreux prédécesseurs. Ses récits détaillés avec soin et cadencés avec art, il faut bien l’avouer, les ont toutes un peu émoustillées, et la discussion s’est développée en un de ses colloques d’art érotique qu’elles aiment à tenir joyeusement. En amour comme en science, l’absence d’orgueil est une base indispensable de la nécessaire honnêteté qui, seule, permet une bonne circulation des savoirs.
A vingt heures trente arrive la première fatigue, le premier poids sur l’estomac ; aux deux tables l’on parle moins, et plusieurs songent.

Elle sourit, sous la caresse de ces mains qui lui massent doucement le dos, et soupire d’aise.
Rien ne s’était passé comme prévu : elle qui pensait s’ennuyer à mourir à ce séminaire, où à vrai dire elle n’était guère allée que pour être agréable à son directeur de mémoire – lui aussi était, peu ou prou, venu pour les mêmes raisons. Ils apprirent finalement bien moins – ou, peut-être, bien plus – que prévu.
Ils avaient été les derniers à partir du cocktail d’ouverture et, sans même savoir pourquoi, ils étaient allés manger ensemble un morceau, s’étaient embrassés sous la pluie battante de Caen, et avaient ensuite fait l’amour dans une des deux chambres d’hôtel, sans rien se dire, en riant juste, dans une grande simplicité. Un, deux, trois, quatre jours passèrent ; tout n’était que légèreté et insouciance, insouciance absolue de l’aventure qui, n’ayant ni lendemain ni spectateurs, n’a aucun calcul à faire, aucun rôle à assumer, aucun avenir à supporter déjà. Ils étaient là pour s’aimer cinq jours, tout simplement. D’ailleurs, en se séparant, chacun d’eux effacera le numéro de l’autre ; tout est déjà décidé. Sans savoir pourquoi, ils ont senti qu’ainsi seulement ils profiteraient pleinement de cette opportunité que l’imprévu leur a concédée. Ils ne se souviendront donc que d’un visage et d’un nom, quelques temps, puis de la joie seulement ; et puis, de plus rien. Mais ce qui a lieu restera, et à jamais, irréfutable.
Un baiser soudain, asséné à la limite du cou, juste sous l’oreille, la fait frissonner, tout comme le fait ce souffle chaud qui vient ensuite effleurer son lobe. Alors vient cette voix, qui semble être éternellement rieuse :
« Dis, puisqu’on peut en parler, les filles, les enfants, vous en voulez ? Enfin en général… Mmm, c’est un peu idiot comme question en fait…
- Je n’en parlerai à personne, ne t’en fais pas. Je ne me prononcerai pas pour mes camarades, mais pour moi, le plus tard sera le mieux.
- C’est drôle, fait-il, pensif, moi je me dis souvent que je ne serais pas contre.
- En même temps, avec un prénom pareil, t’es programmé pour être vieux jeu, bobonne les enfants le chien.
- Va te faire foutre », lâche-t-il dans un rire ; puis, l’air malicieux : « Dis-moi, t’es pas chatouilleuse des fois ?
- Arrête, j’y suis pour rien si tu t’appelles Jules, lance-t-elle entre deux éclats de rire incontrôlés, vois ça avec ta petite maman !
- Et toi, Laura, tu peux parler, bonjour l’originalité ! »
Ils se taisent et se toisent, un grand sourire aux lèvres chacun. Puis elle lance une ultime bravade, dont déjà elle savoure les conséquences :
« Ne t’inquiète pas papy Jules, tu trouveras bien une Marie-Chantal pour te pondre un gosse ! »

Hors ligne Safrande

  • Calliopéen
  • Messages: 401
Re : Dans les méandres
« Réponse #1 le: 12 Mars 2023 à 02:02:42 »
Salut L.F. !

J'ai commencé à lire ton texte, complétement accroché, enthousiasmé par l'incipit, ces pirouettes mentales, ces maths littéraires (« sans n’y rien pouvoir, ni y avoir pu pouvoir quoi que ce soit » ; « il se hait de haïr ainsi ce qui est, ce qui devait être, quand bien même ne hait-il que si peu, car ce si peu est déjà beaucoup trop ») à la Faulkner que je trouves fascinants quand ils sont bien fait, comme c'est le cas ici – y'a une vraie tension par le rythme, y'a quelque chose de tragique qui se dégage.

Quel dommage que ça ne dure pas, que c'était juste l'accroche (tellement efficace) d'un texte plus factuel, semé de quelques fulgurances tout de même. La structure est sympa (on commence par la fin pour finir au début) et nous pousse à relire le texte après l'avoir finit, comme s'il fallait nous même mettre les morceaux dans le bon ordre – j'aime bien être actif en tant que lecteur.

Il me semble qu'il y a un ventre mou, un paragraphe ou deux qui m'ont paru long et pas nécessaires, enfin surtout n'apportant pas grand chose à la tension de l'histoire, à sa compréhension, et n'ayant pas d'intérêt stylistique particulier ; ce passage là par exemple :

Citer
Semaine infernale. Lui qui ne trouve toujours rien, elle à qui on cherche des ennuis qu’ils ne peuvent se permettre. Et puis sa maladresse, à se croire plus malin que tout le monde…
Le mercredi, il n’a rien trouvé de mieux à faire que de lui dire, sur le ton de la blague, qu’il avait de l’eczéma, que ça devait être une plante ou une bête qui l’avait piqué. Croyait-il vraiment qu’elle se contenterait de cette explication saugrenue – on vivait en pleine ville –, avait-il vraiment cru qu’elle ne ferait pas le rapprochement avec son angoisse évidente et compréhensible, et ne voyait-il pas qu’il se ridiculisait à le nier ? Car cela ressemblait quand même beaucoup à une manière de se dédouaner, de faire semblant de protéger en taisant quelque chose qu’on faisait deviner, et de récolter ainsi les fruits moraux du sacrifice sans avoir à en payer le prix nerveux… A moins qu’il n’ait encore, même après tout ce temps et toutes ces épreuves, trop d’orgueil pour reconnaître directement l’évidence… Seraient-ils à jamais si mystérieux, opaque, autre, l’un pour l’autre ?
Et toujours ces soupirs.


On dirait un peu les débriefs des mégères entre elles, saupoudré d'une psychologie pas très profonde.

Ce que j'aime le plus c'est les disputes : l'incessant et absurde va et vient du conflit, le combat et la réconciliation perpétuelle, la voix douce après les cris, sont bien rendus ;

Le point virgule, il faut le souligner je trouve, est utilisé souvent et souvent de façon intelligente : ça sert le rythme exactement comme il faut – et le rythme en général est très bien dosé, autant dans les descriptions que dans les dialogues.

Du détail pour aller un peu plus profond maintenant, sous le spoiler :

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.






 
« Modifié: 12 Mars 2023 à 10:35:50 par Safrande »
Il regardait le verre non à sa portée d'une façon de reproche.

Hors ligne Beglous

  • Calliopéen
  • Messages: 490
Re : Dans les méandres
« Réponse #2 le: 13 Mars 2023 à 21:12:00 »
Bonsoir L.F.

J'ai beaucoup apprécié cette trame narrative inversée, recousue, peut-être reconstitution des méandres de la mémoire. Cela procure un effet très particulier dans la façon dont l'évènement est perçu et j'ai l'impression que cet effet est amplifié par la temporalité du texte, chaque épisode étant relaté dans le détail. Cependant, j'ai pas mal oscillé à la lecture de ton texte, alternativement prise et déprise soit par la façon dont c'était raconté, soit par ce qui était raconté. Est-ce parce que j'essayais de raccrocher les wagons ? Peut-être. J'ai tout de même l'impression que l'ambivalence amour/haine, introduite en début de texte et éclairant le rétro-pédalage qui s'ensuit, perd parfois en cohérence ou tombe dans quelques facilités. Des passages m'ont paru particulièrement bien retransmis, concrets, généralement des détails saisis au vif, et d'autres me semblaient un peu trop généraux, voire un poil clichés, avec, par exemple, l'échange autour de la grossesse non désirée. Le contraste entre la chute et l'introduction est saisissant. Cela donne envie d'y revenir, de boucler la boucle. Je trouve dans l'ensemble que c'est belle manière de raconter ce qui fait couple, ce qui fait lien et l'incessante et impérieuse recherche de l'esprit pour que cela tienne et aille de l'avant, vers la vie. Ce passage, et cette phrase en particulier, renvoie à mes yeux au noyau du texte : " [...] une de ces discussions qui au fond n’ont pour but que d’être là, ensemble. C’est comme si le temps était rayé, comme si ses jours n’échappaient jamais à une veille éternelle, dont toute sa vie semble condamnée à être le lendemain."

Merci pour ce partage

Hors ligne L.F.

  • Tabellion
  • Messages: 40
    • Accompagnement à l'écriture
Re : Dans les méandres
« Réponse #3 le: 16 Mars 2023 à 13:41:56 »
Merci à tous les deux d'avoir pris le temps d'écrire des réponses conséquentes !

Deux optiques différentes, ça ne met que d'autant plus en évidence les défauts que vous avez tous les deux vus. Ce texte traînait dans mes tiroirs depuis un moment, je ne savais pas trop quoi en penser même si personnellement je l'aimais assez, et effectivement il y a encore du peaufinage à faire - notamment sur ces passages parfois clichés que vous avez tous les deux relevés, et qui sont exactement ce que je ne veux pas écrire.

Je devrais m'y recoller bientôt, et vous commentaires me seront d'une grande aide, alors encore merci à vous.

Pour la petite histoire : l'idée de raconter "à l'envers" m'est venu du très bon (et très dur, je préviens, rien à voir avec l'ambiance de ce texte) film "Irréversible", avec Vincent Cassel, Monica Bellucci et Albert Dupontel.

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Re : Dans les méandres
« Réponse #4 le: 07 Avril 2023 à 21:41:06 »
Bonsoir L.F,  ;)
Un survol rapide de ton texte.
Citer
Mais, face à « cette » être qui dépend d’eux...
...cet...

Citer
...une bête qui l’avait piqué.
...piquée...
Citer
jamais si mystérieux, opaque, autre
...opaques, autres...

Citer
Il arrive tel une ombre,
...telle une ombre...



Citer
car il a la claire impression qu’ils ne se sont plus parlés
...parlé...


Citer
Tu me diras la décision qui t’as été imposée, alors.
...t'a imposée...


Citer
et se dirige à grand pas vers la porte.
...à grands pas.

Citer
Ils entrent, et s’asseyent côte-à-côte dans le canapé
...et s'assoient...

Citer
quelques temps, puis de la joie seulement
...quelque temps...


Les phrases que je n'ai pas trouvés très claires

L
Citer
a pluie se met à perler, légère ; elle caresse le sol, dans un soupir las.
Je n'ai pas compris la subtilité de ta métaphore ?

M
Citer
arie se vient blottir contre lui, toujours de la même manière
...vient se blottir...

Citer
Lui qui ne trouve toujours rien, elle à qui l'on cherche des ennuis qu’ils ne peuvent se permettre.
(J'ai beau la lire et relire, je ne comprends pas) :o

Citer
Elle fait tomber sa cuillère dans son verre par mégarde, et la brisure qu’y crée la réfraction de la lumière par l’eau happe son regard.
(L'étude du prisme... la loi de Descartre. C'est passionnant). ::)
Citer
Je suis désolée, lâche-t-elle après quelques secondes muettes.
...quelques secondes de silence

Citer
Bientôt, Jules voit une fourmi minuscule, seule, affolée, piégée sur une feuille morte qu’emporte le courant d’un caniveau ; et au bout de l’incorruptible pente il voit l’égout, le précipice.
(C'est le moment de suspense insoutenable de ta nouvelle).  ;)
 
 L'histoire est plaisante. Elle nous conte la tranche de vie d'un jeune couple comme il en existe des millions. J'ai passé un moment de lecture agréable. :)
Bonne continuation.

Dieu et la nature vont bien ensemble, ça va de paire, c'est Dieu le père.

 


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