Une femme humiliée
Le directeur a licencié mademoiselle Aimé parce qu’elle a mauvais caractère.
Elle doit quitter son triste meublé en ville. Elle prend aussitôt le train pour une destination qui la conduit le plus loin possible de son infâme directeur.
De cette malveillance qu’elle a connu durant des mois, elle espère retrouver une joie de vivre et un amour pour l’apaiser.
Le train s’arrête dans une petite gare en bord de mer. Avec ses économies mademoiselle Aimé décide de s’offrir quelques temps dans un modeste hôtel, mais dont les chambres s’ouvrent sur l’immensité de l’océan. Elle revêt ses robes les plus pimpantes, elle profite de ses journées vides, resplendissantes de douceur et de paix.
L’après-midi elle descend dans le village. Elle s’assoit à la terrasse de l’unique café ouvert en cette période de saison creuse. Elle parle avec les commerçants heureux de rencontrer quelqu’un d’étranger et d’aimable avec lequel discuter.
Elle lit les journaux, regarde la télévision où le monde est traversé de luttes, de guerres, d’épidémies, de catastrophes naturelles. Elle téléphone à de rares amis qu’elle a abandonnés en quittant la ville de son affreux directeur. Elle ne sait quoi leur dire, elle n’a pas de projet.
Mais au bout de quelques semaines de cette léthargie délicieuse, le destin frappe mademoiselle Aimé. Elle se sent faiblissante. Un état nauséeux la submerge de jour en jour. Elle consulte des médecins. Leur diagnostic est sans appel. Mademoiselle vous êtes en enceinte, disent ils. Mademoiselle Aimé se souvient en effet d’une épouvantable soirée arrosée. Le lendemain de son licenciement, elle avait couché avec un gars qui s’était éclipsé dès le matin venu. Voilà maintenant le résultat de cette nuit horrible.
Cette annonce anéantit mademoiselle Aimé. Un égarement total la saisit. Elle ne quitte plus sa chambre. Elle ne regarde plus l’infini de l’océan. Puis une pensée mollement se forge en elle. Elle aboutit à une décision. Comme une boule de feu, cette force la ranime. Elle ouvre à nouveau ses fenêtres, elle affronte le panorama bleu et liquide.
Cet enfant qu’elle désire sera la réponse à ses attentes. Le ciel n’est plus vide. Un sens s’écrit sur le chemin de mademoiselle Aimé.
Du travail, elle en trouve. A l’Office du Tourisme un poste à temps partiel est vacant. A la bibliothèque municipale des heures de permanence lui sont proposées. L’aspect aimable de mademoiselle Aimé n’y est pas pour rien.
L’été doucement s’approche avec ses sandales de lumière. La jeune femme fait connaissance d’un technicien à la mairie. Il lui paraît recommandable. Il s’appelle Jacques. Elle va l’aimer.
Le jour de la naissance arrive. C’est un garçon. Mademoiselle Aimé le regarde longuement avec stupéfaction. Elle ne se rappelle plus les traits de celui qui l’a engrossé brutalement cette nuit-là. Beuveries, ivresses, c’est ce qu’elle vivait à cette époque pour oublier les humiliations du directeur. Elle décide d’appeler son enfant, Hercule. Les vieux noms ne se démodent jamais.
Jacques est un bon père de substitution. Ils vivent heureux, logeant dans les nouveaux lotissements du village. On n’y voit pas la mer, mais d’autres lotissements avec leur jardinet et des jeunes couples dont les enfants s’épanouissent.
Mais un dimanche où Jacques doit être d’abstreinte aux services techniques, mademoiselle Aimé découvre que son Jacques est en compagnie d’une femme. Et dans la forêt avoisinante ils se cachent pour assouvir une envie irrépressible. Le soir, Jacques essuie les foudres de mademoiselle Aimé qui n’accepte pas la trahison ignoble. Jacques se confond en promesses de fidélité, mais quelques temps après il ne peut résister à nouveau à l’appel de la forêt. Il y rejoint sa partenaire pour de condamnables galipettes. La vie dans le lotissement devient un enfer, il doit le quitter définitivement, abandonnant mademoiselle Aimé qui n’a plus que ses yeux pour pleurer et ses bras pour bercer son Hercule de fils.
Devant elle ce n’est plus l’océan qui remue ses flots, mais les immuables maisons grises du lotissement qui dressent leurs murs. Les cris joyeux des enfants sur les balançoires retentissent. Hercule ne dit mot.