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La dernière fois que je suis allé voir mon médecin traitant, j'en ai profité pour lui montrer la petite boule que j'avais dans le dos. Au niveau de l'omoplate droite, sous la peau. De la taille d'un grain de raisin, indolore même en appuyant dessus. Elle était apparue comme ça, depuis plusieurs semaines, voire des mois, je ne sais pas trop. Il a tcheké de loin et m'a dit,
c'est sûrement rien. En même temps, c'est sa phrase ça ! Ce rejeton d'Hippocrate n'est pas du genre inquiet. Trois décennies qu'il me suit, qu'il me fout des spatules en bois au fond du gosier (
ahhh!), qu'il prête une oreille attentive à mon cœur et à mes poumons en me disant de respirer fort.
C'est tout bon, tu peux redescendre ton tee-shirt, son stéthoscope s'évanouissant dans son épaisse barbe. Rarement eu besoin de me prescrire des médicaments, sa silhouette imposante et sa voix grave ont dû longtemps suffit à faire fuir les bactéries qui voulaient faire mumuse dans mon corps.
Les années passant, les bobos ont, comme qui dirait, muté. Plus d'une année que je vais le voir, tous les mois, pour un cocktail Antidépresseurs-anxiolytiques-somnifères… Tada ! Magie de la chimie pour que Princesse Sérotonine continue à envoyer mes petits travailleurs de l'ombre sur le chantier de la vie … Pyramide en carton ...Dédales moisis ... Mes idées s'embrument … Je n'arrive pas les expliquer clairement… Je lui ai d'ailleurs partagé le fait que parfois cela tourbillonne dans ma tête.
Ce n'est sûrement rien ; ce sont des périodes, tu sais ; tu fais du sport ?; carte vitale ? J'ai hoché la tête verticalement (deux fois), horizontalement (une fois) pendant que son stylo-goodies-thermomètre-mercure martyrisait l'ordonnance. Il a ajouté que mon excroissance sur l'omoplate ce n'était sûrement rien, mais,
dans le doute, il m'a fait une lettre pour une échographie. Et une prise de sang,
ça ne mange pas de pain. J'ai récupéré ma carte vitale d'une main, j'ai tendu 25 euros en espèces de l'autre. Il m'a ouvert la porte capitonnée avec un,
on se voit le mois prochain et on verra si l'on augmente ou si l'on diminue les antidépresseurs. Il a gardé sa manie de serrer la main de ses patients. Si fort que cela devrait suffire à exterminer d'éventuels microbes résistants et/ou remettre les idées en place. Croisons les doigts.
*
Une des nombreuses fois où je ne me suis pas senti à ma place à un repas, l'un des sujets était "les loooongs délais pour avoir un rendez-vous dans un cabinet de radiologie". Aujourd'hui, je pourrais intervenir et dire
Doctolib / m'alerter si un rendez-vous se libère. En même pas trois jours, j'ai pu passer une lourde porte Art Nouveau, poser la lettre d'adressage de mon doc devant une secrétaire médicale, toute joviale de m'entendre épeler mon nom. I comme Icare, M comme Martine… En tortillant son index dans les cheveux, elle m'a coupé :
ma mère s'appelle Martine. Surprenant ! Je ne sais pas ce qu'elle attendait comme réaction de ma part. J'ai juste répondu :
ma prof d'espagnol s'appelait Martine. Bah oui, parfois, les dialogues dans nos vies sont ni nunuches que même Télérama n'y mettrait pas un seul T. (Que tous les hispanophones et les Martine arrivés à ce stade du récit nous excusent. Le dialogue n'a pas été plus loin. Je n'ai plus aucun souvenir des cours d'espagnol et je ne connais pas de Martine célèbre… Martine Aubry Holà … Martine en Montgolfière, Carambar…). Un ange de petite taille est passé. Elle semblait gênée. J'ai souri lui faisant comprendre que j'aurai adoré digresser avec elle, mais que là, j'avais une partie de mon corps à analyser. Nos regards étaient connecté. Son doigt a quitté sa chevelure pour pointer une pancarte m'indiquant une flèche verticale au-dessus de l'inscription IRM. Vous pouvez prendre l'ascenseur. J'ai répondu que je devais faire attention à ma ligne, me dirigeant vers l'escalier.
Les flèches m'ont amené au second étage. Je suis rentré dans une pièce minuscule, j'ai retiré mes fringues, mes godasses, mes lunettes et ma montre connectée (qui, pour l'anecdote, ce jour-là, a vibré pour me féliciter d'avoir respecté les recommandations d'activités physiques préconisées par l'OMS). J'ai attendu trois plombes, les mains sur les genoux. En général, je porte des caleçons. Pour un de mes premiers rencards avec le corps médical, j'avais opté pour le slip. Neuf, propre. Noir, sobre. Seule fantaisie : mes chaussettes. Motif : Un personnage mi-homme mi-avocat qui porte une haltère. Rappel pour ma résolution de l'année : avoir une vie saine. D'ailleurs, ce jour-là, dans l'attente, j'aurais pu faire quelques séries de pompes. Excuse n° 1 : la pièce était trop petite pour que je puisse m'allonger. Excuse n° 2 : mon record de pompes sur la dernière décennie ça doit être… Deux ! Même s'il y avait une pancarte qui interdisait l'utilisation du téléphone, je me suis dit que j'allais tuer le temps utilement en cherchant une vidéo youtube pour apprendre à faire des pompes, des abdos… Plusieurs notifications sur mon smartphone. J'ai cliqué sur un article. Instinctivement. (Sérendipité, t'es relou ! ). Les lucioles menacées de disparition à cause de l'activité humaine". J'ai retrouvé l'article, je cite "En plus de perturber les biorythmes naturels - y compris le nôtre - la pollution lumineuse perturbe vraiment les rituels d'accouplement des lucioles…
"1 J'ai vite remis mon téléphone en mode avion en m'angoissant sur quel monde on va laisser à nos enfants. Une planète sans eau, une société avec des caméras partout, un monde sans lucioles, sans poésie, sans... MOI ...
Mes diapositives mentales apocalyptiques stoppées violemment par l'ouverture de la porte.
Monsieur INKRrPf… Une petite dame, la soixantaine bien tassée, coupe au carré et grosse monture vert émeraude venait d'écorcher mon nom de famille.
Je vous cherche partout, vous n'êtes pas dans la bonne salle [...] vous pouvez vous rhabiller, il ne faut qu'enlever le tee-shirt. Oh le con ! Je m'étais mis à moitié à poil, car je pensais que j'allais finir, allongé, dans le gros vagin métallique, celui qu'on voit à la télé dans une de ses nombreuses séries hospitalières. Je ne sais pas ce qui est passé dans ma tête. J'espère qu'un IRM cérébral me le dira un jour. Mais pas ce jour-là. Ce jour-là, c'était Opération Bouboule Dorsale.
Mettez-vous sur ce tabouret, j'ouvre votre dossier. D'un mouvement de main rapide sur la souris, elle a fait disparaître le perroquet sur l'écran de veille pour faire apparaître la lettre d'adressage de mon médecin. Scannée à l'envers ! J'ai pu apercevoir ses épaules se crisper légèrement. Elle a susurré
Pauline, Pauline tout en cliquant deux fois pour mettre le document dans le bon sens. Pendant qu'elle était plongée dans les hiéroglyphes du doc, j'avais une pensée pour la gentille secrétaire médicale. Pauline donc ! Pauline, perdue dans ce monde. Comme moi, comme d'autres. Pau-Pau and' co paumé.e.s derrière un sourire contagieux, un bureau aseptisé et des fiches de salaire incompréhensibles.
Le moment étouffait ma légèreté habituelle. Bien évidemment que je flippais pendant que la manip radio appliquait sa froide pommade sur mon dos. Qu'est-ce qu'elle va découvrir ? Il y aura quoi en dessous quand elle va apposer le truc qui ressemble à une douchette de code-barres ? Qu'est-ce qu'elle va m'annoncer ? "Corps périmé. Au rebut ! Vous en avez bien profité… Bah trop tard ! C'est fini, mon cher monsieur ! Cette boule va grossir, grossir et GROSSIR. Et puis elle va faire des petites boulettes. Votre corps va devenir leur parc d'attraction. Toute votre énergie, elles vont vous bouffer ! Vous ne penserez plus qu'à ça. Du matin au soir. Du lundi au dimanche. Vos proches aussi, d'ailleurs. Je vais écrire en gros caractère le mot ESPOIR sur un document et je vais le tamponner d'une grosse croix rouge pour que cela rentre bien profond dans votre tête."
Sur le monitoring, je fixais les strates de moi en noir et blanc, je n'y voyais rien d'alarmant (en noir et blanc c'est toujours plus beau). Fébrilement, je me suis permis un
et alors ? Elle m'a sorti un charabia, je me suis permis un
et donc ? Pas de lymphome, mais, dans le doute, faudra l'enlever. Elle a adapté son vocabulaire pour le puceau médical que j'étais :
une petite intervention chirurgicale de rien du tout. Elle m'a dit ça en me tendant un kleenex.
Non, merci, ça ira, je vais survivre, je ne suis pas si émotif que ça, lui ai-je menti. Sans un sourire, elle m'a fait comprendre par un geste que c'est pour essuyer la pommade.
Je vais vous faire un compte-rendu pour le chirurgien, patientez environ une demi-heure dans la salle d'attente en bas. J'ai acquiescé, gêné, tout en me contorsionnant pour enlever le gros de la pommade de mon omoplate droite avec main gauche. Pas eu le temps de la remercier et lui dire au revoir qu'elle était déjà en tête-à-tête avec son dictaphone.
Patient n° 76-227, excroissance bénigne au niveau de l'…*
En repassant devant le secrétariat, Pauline, fille de Martine, était à genoux en train de batailler avec le bac d'alimentation du monstrueux photocopieur. Juste à côté, dans la salle d'attente, je me suis assis en face de trois personnes : une soixantenaire en Converse, plongée dans un Closer sur Meghan ; une cinquantenaire dans des escarpins gigotants ne lisant qu'à moitié un Paris Match sur Harry; et un quarantenaire en mocassins à gland qui tapotait les pages d'un Capital sur Meghan et Harry. "La saga radiographique, c'était nous ! Quatre représentants de nos décennies respectives, ici, pour se faire sonder le dedans-de-nous. Suspense binaire : maligne/bénigne; on/off. Si le diagnostic de manipulatrice radio était rassurant, l'angoisse montait tout de même. Dans mon portefeuille, j'ai toujours un Xanax de secours. Mais pas là. Alors, pour rester focus sur ma santé, j'ai consulté Doctolib pour essayer de trouver un chirurgien rapidement. Des professeurs diplômés à Paris, Milan, Saint-Pétersbourg… Pour le dernier, les rendez-vous étaient rapides. Pensée raciste et débile assumée : je préfère donner mon dos à un scalpel tenu par un médecin slave qui va droit au but ("anéantir boule") qu'une douce main italienne zigzagante ("mamamia, una éruptionne, il vesuvio"), qui va finir plein de pus sur le masque chirurgical. J'ai souris tout en dirigeant mon doigt sur "prendre un rendez-vous" quand… Soudain….
Time... It needs time…
Pas besoin de Shazam, j'ai reconnu direct. Scorpions, still loving you, 1984. La sonnerie de téléphone de l'homme aux mocassins à gland. Faut imaginer, mais c'était un peu le sosie de Jean-Luc Delarue, la petite fin de quarantaine, chauve, sans lunettes et avec une doudoune sans manche (faut imaginer, j'ai dit). Et, même, si dans cette salle d'attente, il y a huit affiches joliment plastifiées (Pauline, ça doit la détendre la plastifieuse) disant de ne pas répondre, lui, il a fait glisser son doigt sur le bouton vert:
… Non, rien, t'inquiètes…
… Pas même un grain de sable…
… Pour le ski, on dit la semaine du 13…
… Avec le prix que j'ai payé…
… Oui, je vais tous vous enterrer…
… Et bah non, la moto, tu ne l'auras pas… … … …
Voilà des bribes de sa discussion. Voix détachée. Voix de gros c... Forte quoi! Un m'a-tu-vu/m'as-tu-entendu. Le cliché. Longue discussion. Interminable. Impudique. Je n'avais aucune envie de savoir qu'il n'allait pas mourir sachant qu'il y a à peine trois minutes, j' ignorais qu'il était de ce monde. Cela ne semblait pas gêner les lectures royales des deux autres femmes. Moi, j'ai le bouillonnement facile. Je déteste les gens qui parlent fort au téléphone en public. S'il avait des manches sur sa doudoune, je lui aurais tiré en lui susurrant "chut" mais je l'ai juste interpellé : excusez-moi… Tout en lui montrant du doigt la légende de l'affiche au-dessus de lui :
Par respect pour les autres patients,
il est interdit de téléphoner.
Merci pour votre compréhension.
Pauline n'avait pas suivi la scène. Elle était en train de batailler avec une agrafeuse désarticulée. Il s'est levé. Sans un mot. La porte Art Nouveau a grincé. Je l'entendais continuer son monologue. À l'extérieur. Sur le trottoir. Les deux autres patientes me fixaient. Comme si j'étais le méchant de l'histoire. Il est revenu au bout de cinq minutes. Il s'est excusé. J'ai répondu que cela m'arrivait aussi. Mais c'est faux. J'ai eu mes résultats. Je suis sorti.
*
Ce matin, je suis retourné voir mon médecin traitant :
― alors cette excroissance, tu t'es fait opérer ?
― disparue ! Comme elle est venue…
Et là, je lui ai raconté la scène de la salle d'attente. Que j'avais envie d'étriper le mec, de lui foutre une dynamite dans le cul pour qu'il aille s'exploser en ski contre un mur. Comme dans un cartoon. Mais que je ne l'ai pas fait …
― et ta boule a disparue quand ?
― quelques jours après l'échographie.
― cela devait être une boule de haine…
― une boule de H…
― la psyché, le soma, la tête, le corps, tout est lié.
― je me suis auto guéri en imaginant fracasser la gueule d'un inconnu dans une salle d'attente ?
― faut croire !
― et pour les antidépresseurs, on va les augmenter non ?
Il ne m'a pas répondu tout de suite. Il m'a demandé ma carte vitale et il m'a conseillé une de ses consœurs. Une psychiatre. Et m'a serré la main encore plus fort que d'habitude.
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https://www.bfmtv.com/sciences/les-lucioles-menacees-de-disparition-a-cause-de-l-activite-humaine_AN-202002050047.html