Fin de marché
Entre Pont-l’Evêque et Lisieux, au beau milieu du bocage normand c’est là que vivent les Pierret, Arthur et Yvette. Une vie simple, avec des vaches qui donnent du lait qui fait du bon fromage qu’Arthur vend sur les marchés. Voilà le pays d’Auge, bien dans sa ruralité, ses traditions et son mode de vie.
Juste après la Grande Guerre, le soir de la fête à Bionville, après avoir bien dansé et bu le cidre de l’année, vers minuit, Arthur avait emmené Yvette prendre le frais dans un talus.
Leur histoire d’amour avait commencé comme çà.
Un mois après, on parlait mariage, on ferait ça à l’automne, et l’année suivante, une petite fille nommée Prudence arrivait à la ferme un jour de pluie. Yvette, qui n’avait pas grand monde pour raconter sa peine tout de suite lui parla. Elle lui disait la guerre, le front qui était loin qui la tourmentait quand même, sa jeunesse de misère et puis l’Arthur qui ne savait pas y faire pour vendre les fromages. Aux vaches aussi, elle parlait, de son oncle qui n’avait pas su garder une femme et qu’elle devait aider pour l’ouvrage, de la pluie qui tombait quand il ne fallait pas, du commis qui mangeait comme quatre, elle est comme ça, Yvette, elle aime parler !
Arthur parle moins, un peu au cheval quand il rentre du marché de bonne humeur.
Et le marché c’est son affaire, le mardi à Lisieux et le jeudi à Pont-L’Évêque, toute l’année, sauf la semaine de Noël.
Sur le marché, il connait ses fromages et aussi ses clientes, aux bourgeoises du centre il réserve ses meilleurs produits, ces gens-là, faut qu’ils soient contents, se plait-il à dire. Aux ouvriers des faubourgs qui travaillent dans le poisson, on peut mettre du deuxième choix, c’est connu, ceux-là n’osent pas se plaindre. Et puis, il savait y faire aussi pour avoir une bonne place, ni trop loin, ni trop près de la sortie, c’était sa devise et le conseil qu’il donnait volontiers aux jeunes vendeurs du marché.
Son seul tracas est la caisse, Arthur, bel homme et bon commerçant fait facilement l’article, triche sur les rendus de monnaie, parfois aussi il se fait avoir par des clientes plus futées que lui. Tout ça n’avait pas beaucoup d’importance et il se disait qu’au bout du compte, ça devrait aller. Mais ça n’allait jamais ! Sa femme comptait, recomptait sans cesse, dix fromages à trente sous le fromage, ça fait 15 francs, donc cent fromages 150 francs, c’était des palabres sans fin à chaque retour du marché.
Yvette Pierret aimait les comptes bien tenus, elle tenait ça de sa mère.
Les années passaient doucement, la guerre était loin maintenant, Prudence avait quatre ans, on parlait pas de ça à la maison, pourtant Arthur se disait que si un garçon venait arrivait à la maison, plus tard, il l’emmènerait sur les marchés comme son père l’avait fait avec lui. Et puis, avec ses deux frères et trois sœurs il avait connu les joies de la famille et des repas animés, sans compter que Prudence avait besoin de compagnie, il fallait y penser.
Yvette elle, était fille unique et trouvait çà très bien. Les enfants c’était surtout des soucis qui arrivaient sans prévenir, jeunes, ils attrapaient des maladies, et plus tard, on risquait un mauvais mariage. Sa mère lui avait répété cent fois les bonnes pratiques pour tenir une famille : nos enfants, on les connait, ils sont de chez nous, ils ont notre sang, tandis qu’un gendre où une gendresse, on a beau dire, c’est toujours des étrangers.
Un petit Jules arriva quand même un jour de pluie. Tout à sa joie, Arthur chantonnait et faisait des grimaces au bébé. Un sourire aux lèvres, il contemplait le berceau, un fils ! il se voyait déjà partager des beaux moments d’homme avec lui. Son mari se laissait rarement aller à ces instants de tendresse familiale, Yvette trouva que c’était la bonne occasion pour parler.
– Je te préviens Arthur, maintenant c’est fini tout ça, les fantaisies, la bagatelle, on n’a plus l’âge !
– fini, fini, ben alors !
– Alors quoi ! Arthur ! les enfants, c’est que de la misère, regarde ta mère qui en a eu six, demandes lui tiens si c’est pas du malheur qui te tombes dessus, et comment je ferais pour l’ouvrage.
Elle voulait vraiment se débarrasser de cette corvée du lit conjugal, et puis elle avait trente ans maintenant, et avec la ferme et les enfants, elle avait bien autre chose à penser.
– Ah non, c’est fini tout ça ! sure de son fait, elle termine de débarrasser sa table à manger et part à l’étable, la discussion est close.
Arthur la suit sans un mot, pour sûr, il a une idée en tête, c’est pas gagné, Yvette cogite, elle a encore un argument.
– t’as qu’à aller voir les filles après le marché, le père il faisait comme ça !
Arthur ne l’avait pas vu arriver celle-là, il réfléchit tranquillement avant de réagir, en pesant le pour et le contre.
– les filles, c’est pas donné !
Yvette, elle, la sentait cette réponse, d’ailleurs elle ne pensait qu’à ça. Que son mari aille voir les filles, c’est vraiment le dernier de ses soucis, les hommes, pas moyen de les tenir de ce côté-là, mais payer, donner de l’argent gagné durement aux culs des vaches à des femmes de rien qu’on juste à écarter les cuisses en surveillant la soupe, c’était que de l’injustice.
Mais des enfants elle n’en voulait plus, ni perdre de temps avec un homme, pour ce que ça rapportait. C’est fini, on vendra les fromages un peu plus cher et on donnera moins au commis. Sa décision est prise, certainement, ça coutera, mais les enfants ça coute aussi.
Arthur l’a mauvaise, il a compris, avec Yvette il peut se la mettre sous le bras, mais quand même, à trente-deux ans, on est encore un homme. Bien sûr, son beau-père, le père Pièchu faisait comme ça. Après le marché, il allait voir les filles, tout le monde le savait, et puis après, il repassait boire un coup, puis deux, et à la nuit tombée, le cheval qui connaissait le chemin le ramenait à la ferme avec rien dans la caisse et ça Arthur ne l’a pas oublié quand il a fait les comptes avant son mariage.
À la sortie de Pont-L’Évêque en direction de Blangy, un peu en contrebas de la route, la maison de Rose Fivet n’attire pas les regards. Un chien à la niche observe les allées et venues. Des hommes souvent qui attachent le cheval bien en vue pour montrer que c’est occupé. Dans la cour, des poules, des canards, devant la porte, un panier de pommes qu’on vient de ramasser. Une femme en tablier accueille Arthur, la Rose comme on dit en ville. Elle a le sourire franc, un beau regard et le corsage bien garni.
– Tu serais pas un Pierret de Bionville toi… et tu vends des fromages au marché… c’est trente francs.
Sur le chemin du retour, en sifflotant, Arthur réfléchit. Rien à dire, la Rose elle s’y prend rudement bien, mieux que sa femme, pour sûr on n’en a pour son argent. Mais quand même, trente francs, comment annoncer ça à Yvette ?
Avec ses seaux à la main, un vieux foulard sur la tête et sa blouse pour l’ouvrage, Yvette part pour l’écurie. La petite Prudence trottine à ses côtés avec un seau à sa taille, deux trois chats suivent pour guigner les pots de lait. Dans l’étable les vaches attendent dociles et résignées, Prudence va chercher le petit banc pour la traite, le cheval espère sa ration d’avoine, chacun est à sa place, les heures passent, sans un mot échangé. Le soir, une fois les enfants couchés, Yvette lance à Arthur, comme si elle parlait d’une vache qui tire la patte ou du chien qui n’en fait qu’à sa tête.
– T’en as eu pour tes sous au moins ?
Tout doucement, au fil des mois, Rose s’habitue à ses jeudis avec Arthur. Il lui parle de sa matinée, les derniers ragots du pays d’Auge qu’il entend au marché, les vaches de crevées chez un fermier du coin. Ils rient ensemble quand elle lui raconte les petites manies de tout un chacun. Un après-midi, après une sieste bien agréable, Arthur soupire en comptant ses sous. Rose, bonne fille, qui au fil du temps s’est entichée de ce client pas compliqué est mal à l’aise de le voir contrarié pour donner les trente francs.
– Garde ton argent, tu paieras plus tard, quand t’auras moins de soucis.
Arthur se dit que la Rose, c’est une brave femme et que ces trente francs là serviront bien à quelque chose. Sur le chemin du retour il est heureux, avec peu de choses en somme, il vient de faire une bonne affaire, et surtout sa femme n’en saura rien.
À Pont-l’Évêque, sur la place du marché, un jeudi comme les autres, Arthur range son étalage, la matinée n’a pas été bonne. Avant-hier mardi, à Lisieux, c’était déjà pareil, les femmes discutent au lieu d’acheter. Il vend bien un peu, du Pont l’Évêque, du Camembert, un peu de lait aussi, seulement ça ne couvre pas les frais.
Après le marché, il retrouve des camelots, des paysans comme lui au restaurant de la place, mais depuis un moment, une idée lui trotte dans la tête.
Il se dit que la Rose, si elle est aux fourneaux comme au lit, il mangerait rudement bien, mieux qu’au milieu des marchands à entendre leurs lamentations. Et puis, la Rose, elle l’a à la bonne, alors Arthur se dit qu’elle lui ferait bien un bon petit repas avant la sieste et surement pour pas cher. Cela lui ferait des sous d’avance au cas où.
Quelle riche idée, je vais lui proposer ça, sans un mot bien sûr à ma femme.
Trop contente de lui faire plaisir et de plus en plus éprise Rose accepte sans réclamer grand-chose, c’est décidé, elle lui fera des bons petits plats tous les jeudis. Arthur se montre enchanté, il promet de payer largement, que cela ne durera pas, que son tablier lui va bien…
Rose ne l’entend même pas, elle pense déjà à son prochain menu !
Après plusieurs mois il a pris ses habitudes, en arrivant un jeudi, il sait qu’il va se régaler.
– Alors ma belle, on mange quoi ce midi ? lance Arthur en attachant le cheval.
– Ben, tu vas être content, je t’ai fait des rognons, je sais que tu les aimes, allez, assieds toi et bois un coup, tu n’as pas dû avoir chaud ce matin.
Ça, les rognons, c’est sûr que je les aime, se dit Arthur, surtout que la Rose, elle les fait flamber au calvados bien dosé, pas comme Yvette qui les coupe avec de l’eau.
Entre temps, elle s’occupe du cheval, le taquine, lui flatte le garrot, il est content, Arthur aussi. Tranquillement, il finit son repas, avant d’aller faire un petit somme. Rose viendra le rejoindre après sa vaisselle, satisfaite elle aussi de ses jeudis avec cet homme pas compliqué, tellement heureuse qu’elle ne lui réclame plus rien depuis longtemps.
Ça fait un moment qu’il n’est plus un client comme les autres, il casse une bonne croute, fait sa petite affaire, et tout ça gratis, par pure gentillesse, sans compter le cheval qu’elle rafoure en avoine. Quelle brave fille la Rose, et courageuse avec ça.
Au retour du marché, Prudence et le petit Jules l’attendent devant l’étable, contents de voir le cheval qui les reconnait, Arthur leur sourit mais il a la tête ailleurs.
Un jour de pluie, Yvette a glissé dans la cour et elle doit payer un commis pour l’ouvrage. Pour elle qui ne connaît de la vie que le travail, donner de l'argent pour se faire aider est un crève-cœur et son humeur s’en ressent. Ce matin encore, au départ d’Arthur pour le marché, elle bougonnait sur les trente francs et les filles de rien qui n’ont pas besoin de compter.
Si elle a acheté sa tranquillité au lit, tout cela coute cher, les trente francs de la Rose et le prix du repas, faut en vendre des fromages, et depuis son accident, elle se dit qu’entre femmes, on pourrait discuter. Le soir même en faisant le compte de la journée elle interpelle Arthur.
– Quand ça ira mieux, je vais aller lui parler à la Rose Fivet, entre femmes on va se comprendre, trente francs quand même, c’est une somme, faut qu’elle soit raisonnable, un jeudi, pendant tu seras au marché je vais aller lui causer.
Arthur ne sait que répondre, il faut très vite prévenir Rose, son petit manège pourtant bien au point pourrait s’arrêter, ce serait dommage ! mais bon, Rose en lui expliquant bien, ça pourrait passer… le jeudi suivant après les compliments d’usage sur le repas et le reste, il lance à Rose sur un ton léger.
– Yvette va venir te voir, elle est pas contente au sujet du prix, en ce moment elle doit se faire aider pour la traite, ça coute, et … en fait … j’y ai jamais dit que je les gardais pour moi, les trente francs, et puis j’y ai pas dit non plus que je mangeais chez toi, elle me donne toujours les cent sous du restaurant.
Rose est à mille lieues de ces petites manœuvres de paysan rusé, elle n’a jamais fait un compte de sa vie, elle vit l’instant, sans arrière-pensées, ni calculs et puis Arthur, son Arthur, non, pas possible, il est pas comme ça, elle tombe des nues.
– Ah bon ! mais tu sais bien que j’aime pas mentir, surtout à une femme, mais faudrait pas que t’ai des ennuis, je ferais comme tu me diras… mais, quand même Arthur, ça fait des années maintenant… t’en fait quoi de cet argent ?
– Ben ….c’est à dire… comme j’ai des sous d’avance, après le marché du mardi à Lisieux, je repasse chez la fille Cadet, et rien à faire, elle veut son argent et c’est cinquante francs !