Téléphonophobie
Elodie Personne n’aime pas le téléphone.
Elle devrait se transformer pour que ses doigts pianotent les touches, que son bras tienne l’appareil, que son oreille reçoive les paroles d’un être invisible, et que ses lèvres prononcent des mots dans un vide, un manque de visage.
Elodie Personne devrait transformer ses peurs en courage. Echanger sa tranquillité contre les tracas qui déferlent sur le réseau téléphonique.
Des serpents, des araignées, des blattes s’insinuent dans son tympan serein.
Si Elodie Personne est occupée à faire l’amour ou une autre activité utile à l’organisme et qu’elle entende vibrer un appel téléphonique, elle doit transformer son plaisir en devoir, avant qu’une chape de culpabilité s’abatte sur elle. Elle doit appuyer sur décrocher-répondre.
Et si à son tour, Elodie Personne revenait avant la naissance du téléphone. A l’époque des messagers galopant, suant, bredouillant leur message, extrayant de leur sacoche un pli qu’ils tendent avec soulagement et fierté à la curiosité palpitante de son destinataire.
Si Elodie mettait du temps et de la distance entre chaque signal du monde extérieur. Redécouvrir les sensations de l’attente. Auréoler chaque annonce par l’épopée de son voyage.
Elodie Personne la nuit aime se promène sous la lune.
De cette blancheur elle s’inonde. Du silence lunaire elle se ressource. Elle observe les supposés cratères, les mers de limpidité et d’autres reliefs que son œil devine.
Nul téléphone pour communiquer avec les astres. S’ils nous parlent nous les entendons différemment. Quand Elodie Personne s’adresse aux étoiles elle n’a pas de mot. Quand elle remercie la lune d’éclairer la nuit, de faire son travail de jardinière pour nos plantes et arbres, d’être la prêtresse de nos passions, d’organiser les mouvements terrestres de l’eau, elle n’a pas de téléphone pour transmettre ses messages. Elle a les mains vides, les bras ballants, mais des prunelles ouvertes et ses cheveux se dressent comme des antennes.
Un soir, Elodie a entendu la sonnerie de son téléphone retentir lors d’une balade sous la lune. Elle a décroché et répondu « Ne quittez-pas, je vous passe la lune ». La personne a écouté longuement suspendue à son téléphone. La lune lui parlait. Elodie longtemps a été jalouse de cette communication. Mais c’est elle qui en a été l’intermédiaire. Elle sait aussi que la lune peut vider un téléphone en aspirant tout son sel de lithium.
Mais Elodie se sent abandonnée sans téléphone, et plus encore quand la lune est ronde et pleine. Elodie n’a plus qu’elle-même à aimer. Elle s’enlace de ses bras. Elle s’embrasse de ses lèvres. Elle n’a que l’absence pour compagnon. Ces nuits de pleine lune lui paraissent encore plus solitaires. Va-t-elle téléphoner à Gérard ou Elisabeth ou Claude ? Leurs demander de venir vite. Claude lui suggère de faire ça par téléphone. Faire ça quoi par téléphone ? lui fait répéter Elodie. Le téléphone est devenu le prolongement de l’humain. Et pourquoi pas son substitut ? Elle pleure à la lune comme une femme blessée.
Elodie Personne, Elodie Personne.
Elle s’offre une rose du jardin, puisque personne ne peut lui offrir. Elle pense à tous ceux qu’elle aime et dont elle n’entend plus la voix, même au téléphone.
Le téléphone ressuscite-t-il les morts ? Un jour le téléphone permettra de communiquer avec eux.
Allo ! grand-père, grand-mère. Allo ! tous mes défunts. Vous savez que le monde à progresser depuis votre départ. On a inventé des téléphones pour vous parler. Comment allez-vous là-haut, ou en bas là-dessous ? Racontez-nous. Le voyage vaut-il la peine ? Vous n’avez plus de main pour tenir le téléphone ? Pas grave. Connectez le Bluetooth ou le kit main libre.
Bien sûr pour ceux qui sont morts depuis longtemps, la liaison est plus difficile. La distance est plus lointaine. Ne reste que la mémoire, le souvenir. Parfois la communication n’est que dans un seul sens. Mais Elodie est persuadée que les morts pensent fortement aux vivants. Ils pensent à elle les morts et ils la regardent sur Terre, surveillent chacun de ses gestes, recueillent ses paroles. Elle n’a qu’à bien se tenir, Elodie Personne, scrutant le ciel où parfois elle croise des morts leurs yeux grands ouverts. Un peu perdu dans ce cosmos, elle rentre dans la maison. Elle ne supporte plus les ondes. Elle plonge dans son fauteuil et cherche un sommeil pour la réparer de ses connections.
Le sommeil. L’oubli. Le silence. La solitude.
Mais dès les premières minutes de somnolence, le téléphone sur la table retentit. Machinalement Elodie tend le bras et décroche. « Salut maman, on vient ! Tu penses à nous préparer une bonne soupe pho avec du bœuf bien épicé, on adore ça. Papa sera là ? Ok ? »
C’est dimanche maintenant. Autour de la table. On discute, on parle fort. Tout le monde se gave de la soupe pho au bœuf. Les téléphones sont posés sur la table entre cuillères et fourchettes. Entre histoires et blagues hilarantes des conversations téléphoniques suspendent le cours, arrêtent un rire, empêchent parfois quelques confidences au bord de se faire. Elodie presse la main amoureusement de son mari revenu de toutes ses tournées d’affaires. Mais un coup de fil et la main de l’homme s’en va. Et la voix de l’homme s’adresse à une autre voix importante sans figure, sans corps, sans présence. C’est une voix plus importante que celle d’Elodie Personne qui cause dans le vide. Jusqu’au moment où en se servant une louche de soupe, un membre de la famille découvre soudain dans le bouillon, au milieu des morceaux de bœuf, un téléphone jeté là, sans doute par hasard, par étourderie. Un téléphone flottant dans la graisse. Il faut bien alors en ingurgiter toutes les données, sans faire de scandale.