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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Invitation au drame

Auteur Sujet: Invitation au drame  (Lu 817 fois)

Hors ligne Glaçon

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Invitation au drame
« le: 11 Février 2023 à 18:53:29 »
J'étais rentré dévasté d'une journée éprouvante. De mon chef aux Arabes du club, pas un ne m'avait ménagé l'exercice. Des insultes j'avais été contraint de rendre au premier, des coups aux seconds. De la cuisine du restaurant au ring de la salle de boxe, il n'y a pas dix-mille différences. Deux univers distants de huit-cent petits mètres dans ce conglomérat qu'est Paris, qui font apprendre à vivre, à encaisser, à se défouler... qui donnent l'illusion de la vie.

Je me posai dans mon canapé où ne m'attendait personne. Pas une femme, pas un chiard, pas un chat. Mon quinze mètres carrés en plein dix-huitième ! à deux pas des crackheads et de leurs délires nuptiaux. A mes pieds et contre le mur des piles et des piles de mes manuscrits, à relire, retravailler, réexpédier... mon seul espoir de me sublimer, ma plus superbe et sinistre illusion qui me brûle encore à l'heure où j'écris sur ce canapé, fatigué.

J'escomptai passer une soirée bien tranquille après la mauvaise agitation du jour : petite douche brûlante, morceaux de lard et de fromage, bière. Ce qui signifiait plus précisément : me cogner  les coudes et les genoux écorchés contre les parois étroites, m'empiffrer de salami et de gruyère industriels à septante pour-cent de gras saturé et me remplir le bide d'une bière de clochard dont la première gorgée vous tape au crâne pire que le plus mauvais des champagnes. Le rêve parisien, en somme.

J'en étais là de mon programme quand je reçus un appel sur le portable. Vibrations de merde allant cogner verres et canettes... Je regarde qui c'est, je décroche. « Salut pédé », me fait la voix. J'aurais pas eu besoin de regarder qui c'était, je réponds: « Salut Kevin », filant sur notre petit jeu à nous, de nous donner des surnoms effroyables Nico et moi, comme ça, comme au temps du collège. Lui et moi avions toujours déconné ainsi. Partageant les mêmes jugements mais d'un tempérament différent, on avait pris des chemins opposés dans la vie. On en arrivait au non-retour : lui avait femme et enfant, petite situation pro superficiellement pimpante, moi j'étais seul et pauvre, je bouffais éco + et  cherchais à monnayer mes chimères. On trouvait encore des choses à se dire, à se plaindre de nos misères respectives ou à se griser de notre hypothétique perspective. C'était toujours après un succès relatif ou suite à une grosse douille qu'on éprouvait le besoin de se parler. Il habitait un soixante-dix mètres carrés fort cossu. Quatre-cent mètres me séparaient de lui et déjà c'était un tout autre monde ! Paris est une ville incroyable.

Ce soir-la quelque chose le chagrinait. Il ne parvenait pas à formuler le problème, il zigzaguait autour... « Accouche, je fais. Je peux pas te suivre là. » Alors il a été bref. « Ecoute, il y a un type, là, qui a baisé ma femme, que je vais me faire. »
Stupeur ! C'était la première fois qu'un problème aussi alarmant pour son petit projet de vie pointait son museau. Et d'une telle manière, si théâtrale !

« Le type, reprit-il, a laissé à deux reprises des affaires à la maison... Tu comprends ? Ça peut pas être le fruit du hasard.

– Ah ! je m'exclame. Alors là oui, c'est un sacré salaud... Déjà qu'une fois la Sophie... Un vrai salaud ! Il pouvait pas être rassasié avec un seul coup ? Un joli spécimen je crois, ta Sophie, je m'esclaffe.

– Eh bah je vois que ça te fait sourire, ça me fait plaisir merci.

– Oh, tu ne m'en veux pas... Et alors ce type, tu as des infos sur lui ?

– A peu près tout, je crois... Me manque la localisation exacte de son domicile, mais ce n'est que l'affaire d'un peu de recherches.

– Ah !

– Tu voudrais m'empêcher de faire une connerie ? »

J'hésitai, je ne savais pas prendre parti dans cette situation. Trop de choses en jeu. Je me disais tout de même que c'était un bien joli mélodrame qui se jouait là, soit véritable tragédie et, alors, sublime, soit grosse merde réaliste, donc à tous les coups pathétique et comique, purement humain en somme, purement insultant ; un coup à émerveiller une sainte Création en puissance ou, à l'inverse, blasphémer sur un fruit pourri. Franchement dans l'état où j'étais, je ne savais pour quoi osciller. Je me disais que le caractère un rien agité et brutal de Nico convenait bien pour le rôle qu'il voulait jouer dans la pièce : l'offensé. Pourvu qu'il tuât aussi femme et enfant. J'en étais là de ces horreurs quand je répondis plus posément : « Allons mon marlou, fais pas cette connerie-la. Tu vas me raconter ça bien gentiment et on avisera, hein ? et je dus prendre un ton vachement irritant, la manière qu'on a de consoler un bambin ou d'entourlouper un idiot.

– Tu peux me rejoindre au Seven ? il demanda. Tu comprends, j'avais pas envie de m'enfiler à boire chez moi, dans cet appartement où j'ai trouvé le maillot du type, où sa présence y est avec celle de la traîtresse.

– Bien sûr, je comprends. C'est un courage pas possible qu'il faut pour demeurer en place, avec ça... Je rapplique, pédé, je rapplique.

Je sortis au pas de course, à peine sapé, comme si je n'avais pas souffert d'angine la semaine passée, comme si les tracas, tout, avaient disparus. En face de moi, sur l'autre côté de la rue, je tombe sur le bar indiqué et je vois Nico qui picole, contre la vitre, un bon whisky. Il était bien pâle, funèbre, les cheveux en bataille et l'oeil vitreux. Je saluais le bon goût de l'artiste qui semblait si bien s'être plongé dans son rôle de cocu rageur.

« Et alors, vieux ? » Je fais en m'avançant, lui jetant une paume tout là, sur l'épaule.
Il me regarde un bref instant, un profond instant dans lequel je lis toute l'amertume et le désespoir qui se glisse derrière ses velléités homicides. Il retourne à son verre et je m'installe en face. « Moi je ne commanderais rien, je dis, je n'ai pas d'argent ».
Ce ne fut pas pour détendre l'atmosphère...

Un peu plus méthodique, redevenant  le Nico que j'avais toujours connu, il me livre le récit complet de ses suspicions à sa conviction, à son projet sanglant. J'acquiesce devant tant d'évidence : il est nécessairement cocu et sa vie domestique est foutue, c'est sans appel.

« Que vas-tu faire, alors ? je demande distraitement. Tu vas pouvoir vivre avec, passer outre pour le bien de votre enfant et aussi de ton plan de vie ?

– Eh ! putain non ! il se biffe. Tu n'as rien écouté depuis le début ? Je vais tuer, putain, je vais tuer ce salaud qui vient tout ruiner !

– Arf, je fais. Ce n'est donc pas possible de simplement assumer que madame est volage mais que malgré tout la gamine doit grandir avec son papa ? Tu te vois l'élever comment, la gosse, en prison ? Pis imagine un peu le développement de l'enfant... Un papa taulard. Un papa assassin...

– Rah, mais j'ai pas choisi ! qu'il s'exclame, furieux. C'est la faute à un connard, à un fumier !...

– Et en dernier regard à une salope, je le coupe.

Il me foudroie d'un regard mauvais. Je me tais.

– Mais tu ne comprends pas, non, tu ne comprends pas ! il reprend. J'avais renoncé à tout pour cette famille, moi ! J'avais imaginé le cadre idyllique, j'avais tout préparé pour offrir une éducation impeccable à ma fille, dans un foyer aimant... Si une seule partie du plan disjoncte à cause d'un élément extérieur, si cela ne peut pas être un chef d'oeuvre, alors...

– Alors autant se venger bêtement du sort en allant s'attaquer à son instrument ?! Je dis bêtement, tu remarques, je pourrais dire magnifiquement aussi... Histoire de me faire à l'idée, t'as prévu quelle arme pour ton gus ?

– Un revolver on ne peut plus classique, qu'une vieille tante parano m'a légué en disant qu'il me protégerait contre les drames, eh eh...

– C'est bien pourri comme arme, je fais.
Il lève les yeux, il me regarde, il tremble.

– Bien pourri ! je fais, un peu sévère. Non, la véritable arme où t'es non seulement sûr de ne pas te planter, mais en plus de tuer vraiment, hein, tu vois, avec la haine, les tripes, le sang, c'est l'arme blanche mon vieux, y a pas à chier. »
Il pianote vaguement des doigts sur la table, est accoudé de l'autre bras. Ça le travaille on dirait.

Je commençais enfin à respirer au milieu de la scène. Qu'eût-il fallu faire, dire à ce moment-là ? J'ai opté pour ceci, à vous de me dire si c'est ça que vous aviez en tête : « Mais somme toute, Nico, t'es bien égoïste ». Immense levée de sa tête qui s'était jusque-là figée vers le bas. « Bien égoïste, je répète, dans ta manière d'être jusqu'au-boutisme. On dirait qu'à tes yeux les êtres, et ta petite famille en particulier, ne valent plus la peine d'être aimés, d'être fréquentés, dès lors qu'ils dérogent à tes vues. Permets-moi de te dire que t'es qu'un con. »
C'était enfoncer mille fois le clou. Il faut y voir ma vengeance, à moi, pour ce qu'il m'avait ignoré depuis qu'il avait pris son propre chemin, et constaté comme le mien ne menait à rien. Ce n'était pas très fin.

Il hurla en guise de réponse, se cabra, ameuta l'attention des clients, du bar entier : « C'est toi ! c'est toi qui as l'audace de me dire ça ! » Et en même temps que vingt-mille émotions contraires devaient danser dans sa tête, dominé par une plus forte que toutes, il suivit comme il put mon conseil antérieur et se munit d'un stylo pour me le planter dans la gorge. Je suis allé nerveusement manger la banquette, le sol, les urgences.


En somme mon expérience nous aura à tous deux appris beaucoup. Depuis mon canapé je puis le dire, on ne peut guère se sublimer dans une voie quelconque dans la vie. S'élance-t-on fièrement dans les airs un matin, avant même d'atteindre le soir on se retrouve brûlé par le soleil de dix heures. Traîné souvent plus bas et blessé que d'où on ne l'était avant. C'est une image assez convenu, certes. Et on dira que j'ai forcé le sort en m'effondrant dans mes ambitions, en crevant de jalousie, en lui baisant sa femme dans le dessein qu'il le sût et en le provoquant sans vergogne. Ma foi il eût pu me tuer superbement. En dépit de sa fougue, il ne me blessa qu'assez superficiellement, et ne passera pas deux ans en taule. Je me suis fait accommodant au tribunal. Lui n'avait plus de haine, pas un nerf, je me demandais même s'il lui restait encore quelque chose. Sa femme a rendu l'appart.
« Modifié: 14 Février 2023 à 18:30:36 par Glaçon »

Hors ligne Lilyofthewest

  • Tabellion
  • Messages: 32
Re : Invitation au drame
« Réponse #1 le: 12 Février 2023 à 06:32:42 »
bonjour Glaçon,

J'ai beaucoup aimé le texte, ton style et ta manière de raconter. La chute est assez inattendue. Quelques petites remarques, si je peux me permettre :

-La répétition de "mètres carrés" dans:

 huit-cent petits mètres dans ce conglomérat
Mon quinze mètres carrés en plein dix-huitième
un soixante-dix mètres carrés fort cossu.
Quatre-cent mètres

-J'escomptai passer une soirée : je "comptais" passer, non?

 -J'aurais pas eu besoin de regarder qui c'était, je réponds: je ne sais pas si c'est voulu mais la négation est absente. Il manque aussi une espace après "réponds"

-comme si les tracas, tout, avaient disparus.:  "avait" puisqu'il y a "tout" avant, non?
- m'a léguée: légué , j'aurais dit puisqu'il s'agit du révolver

-d'un point de vue narratif :
 
Le type, reprit-il, a laissé à deux reprises des affaires à la maison: puisque le coupable c'est l'ami , je ne sais pas si c'est crédible ça, du coup. Nico aurait pu savoir à qui elles appartiennent ses affaires..

pareil ici : Trop de choses en jeu. Je me disais tout de même que c'était un bien joli mélodrame qui se jouait là, soit véritable tragédie et, alors, sublime, soit grosse merde réaliste, donc à tous les coups pathétique et comique, purement humain en somme, purement insultant ; un coup à émerveiller une sainte Création en puissance ou, à l'inverse, blasphémer sur un fruit pourri:

Le narrateur est un peu trop "zen" à mon sens. Il sait que c'est lui le salaud- il aurait eu d'autres pensées à mon avis. À voir

-Par ailleurs, la phrase est trop longue- j'ai eu un peu de mal à la comprendre...Il faudrait peut être la scinder en deux

- image assez convenu: "e" à convenu, je pense.

-J'ai opté pour ceci, à vous de me dire si c'est ça que vous aviez en tête : j'ai bien aimé le petit clin d'oeil au lecteur ici


Voilà, ce sont juste quelques points que j'ai relevés- à toi de voir s'ils  sont pertinents ou pas. :)

Bonne journée !

Hors ligne Michael Sherwood

  • Prophète
  • Messages: 997
Re : Invitation au drame
« Réponse #2 le: 12 Février 2023 à 08:46:00 »
Bonjour Glaçon,

Une histoire de jalousie, mais derrière l'une se cachait l'autre, et la fin est inattendue, pourtant minutieusement préparée !
Très bonnes descriptions et superbes dialogues.
J'ai bien aimé aussi la précision des chiffres : on est dans un huis clos où tout se joue au mètre près : la surface des appartements comme mesure du succès social, les courtes distances entre les différents lieux (lieu de travail, ring de boxe, appartements, bar) : c'est à Paris, dans un tout petit périmètre.

Bonne journée  8) !
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 018
Re : Invitation au drame
« Réponse #3 le: 12 Février 2023 à 09:42:31 »
Merci pour ton texte. Je pensais lire une autre histoire lorsque j'ai lut le début de ton texte.

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Delnatja

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 448
  • Ailleurs et au-delà
Re : Invitation au drame
« Réponse #4 le: 13 Février 2023 à 10:53:06 »
Bonjour Glaçon, merci pour ton texte.
J'ai bien aimé le ton du texte et me suis laissé avoir par la fin que je n'ai pas vu venir.
Belle journée.
Michèle

Hors ligne Glaçon

  • Scribe
  • Messages: 63
Re : Invitation au drame
« Réponse #5 le: 14 Février 2023 à 18:29:06 »
Bonjour à tous, merci d'avoir lu.  ;)
Je suis heureux de constater que c'est plutôt réussi.

Lilyofthewest :
Merci pour ces remarques, j'ai en effet fort tendance à la répétition, surtout dans les débuts de texte. Je vais corriger à droite à gauche ce que tu m'as signalé.

" Le narrateur est un peu trop "zen" à mon sens. Il sait que c'est lui le salaud- il aurait eu d'autres pensées à mon avis. À voir "

En fait j'essaie d'insister justement sur sa désinvolture, ou son esprit provoquant. Dans son désoeuvrement il veut provoquer quelque chose, et tout porte à croire qu'il est dans cet état d'esprit depuis un moment.

 


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