Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

01 Juillet 2026 à 19:34:01
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'homme qu'on croyait connaître

Auteur Sujet: L'homme qu'on croyait connaître  (Lu 1465 fois)

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 287
L'homme qu'on croyait connaître
« le: 10 Février 2023 à 18:55:42 »
Pour cette quarante-neuvième contribution, écrite sur fond de « Oh England, My Lionheart », de Kate Bush, je retrace ici le portait d’un homme qui connut une ascension sociale et professionnelle fulgurante grâce à un double don. Chacun de nos dons est-il finalement un don ou une épreuve ? Le succès cache-t-il toujours quelque chose d’inavouable ? Je ne sais si je lirai vos avis mais postez-les toujours, je me débrouillerai…

Doté d’un regard clair et perçant, cheveux noirs en arrière, d’une silhouette fine et d’un style vestimentaire un peu Vieille France, Pierre de Tourmayeux était un homme qu’on aurait pu croiser dans la rue, sans même le remarquer. Pourtant, dès l’abord, son sourire chaleureux et sa sympathie, sans qu’on puisse deviner comment, inondaient son entourage. Un homme simple mais d’une profondeur insoupçonnée, confirmée par sa voix grave. De la force dans la gentillesse, qui venait instantanément à bout de toute résistance, car son sourire ne le quittait jamais.

Fort de cette qualité, il en fit naturellement commerce dès son plus jeune âge et en usa pour aider les copains, puis s’essaya, avec succès, dans diverses œuvres caritatives. Il privilégiait l’action aux belles paroles, mais n’était pas en reste pour user d’une répartie parisienne, jamais mortelle mais toujours efficace. Il fut si actif et efficace, qu’on lui confia diverses responsabilités dans les affaires sociales communales, puis départementales, ce qu’il accepta à chaque fois avec modestie et à l’étrange et unique condition, non négociable, de pouvoir garder un rôle sur le terrain. Dans ce domaine, sa personnalité faisait merveille : on s’arrangeait pour le croiser, ne serait-ce que pour être salué, car on en ressortait revigoré, presque guéri pensait-on parfois.

Son empathie naturelle répondait aux premiers appels à l’aide, ceux qui ne sont pas dits. C’était le regard qui demandait, mais la bouche restait fermée. Ceux-là étaient prioritaires et Pierre était leur voix. Sa voix grave qui pouvait monter dans les aigus pour décrire la dureté de la vie de ces hommes, de ces femmes : le pain qui manque, les soins absents, les dents en moins mais la dignité intacte, le père qui ne peut faire de Noël « à son petit » comme il disait, se portait jusqu’aux puissants.

Les hautes personnalités qu’il sollicitait se sentaient elles-mêmes réchauffées d’être approchées par cet homme, dont le charisme devait bien les servir elles-aussi. Ces rendez-vous se terminaient immanquablement par une séance photo et un article de presse. Il disait, avec un sourire modeste et un geste empressé de la main, ne jamais les lire. Il obtenait ainsi des aides confortables pour ses protégés, des concours, des engagements fermes et ne manquait jamais de le faire savoir, ce qui aidait beaucoup. La générosité, lorsqu’elle n’est pas spontanée, calcule méticuleusement sa rentabilité en termes de popularité…

Puis vint la politique. Méfiant dans un premier temps, il remporta pourtant rapidement succès sur succès. Orateur habile et surtout passionné, il parlait d’expérience, venant d’un milieu modeste qu’il n’avait ni oublié, ni même abandonné. La population se reconnaissait en cet homme de peu, pourtant si riche d’humanité. Toujours un mot ou un regard qui suffisait à dire son engagement, sa réelle sympathie, sa souffrance par procuration. Cet homme-là comprenait et cela ne mentait pas, ce qui fit rapidement une différence infranchissable avec tout le personnel politique.

Mais l’homme avait une autre qualité : outre une évidente agilité d’esprit, il jouissait d’une mémoire exceptionnelle. Ainsi, lorsqu’il était questionné, il levait les yeux, cherchait ses mots avant de répondre, visiblement le temps d’ordonner mentalement ses arguments et répondait, en souriant, agrémentant sa réponse de citations entières, parfois même entendues une seule fois, longtemps auparavant. Ses réponses étaient construites, suivaient un fil de pensée logique et s’appuyaient sur d’innombrables exemples tirés du quotidien. Sa réponse ne permettait généralement pas à ses adversaires de contester sans se ridiculiser. Ceux-ci le craignaient pour ce seul don : lors des débats, il se plaisait à rappeler que son adversaire avait tenu une position opposée à telle date lointaine, avec force détails, ce qui régalait le public, lequel souvent venait juste pour assister à ces victoires faciles. Il avait la victoire modeste, ce qui marquait paradoxalement encore plus l’écart entre lui et le vaincu et augmentait le ressentiment de ses opposants qui s’enfonçaient encore plus.

Arrivé à un âge respectable, auréolé de toute son œuvre, ayant inspiré de nombreuses lois sociales, ayant toujours côtoyé les démunis, les sans-grades et les bannis, il se présenta, sans obsession, à la magistrature suprême comme on relève un affront. Interrogé sur sa volonté d’être Président de la République : « Y pensait-il depuis toujours ? ». Il répondit : « Non, mais je le fais parce qu’il y a tant à faire, il faut bien aider, ne croyez-vous pas ? Ce n’est pas un aboutissement personnel, c’est au contraire une grande tâche pour le collectif ». Les partis désignèrent tous un candidat à sacrifier. Il remporta facilement, et sans surprise, l’élection. Son empathie avait fait sa campagne durant près de quarante ans et jamais, il n’avait eu l’initiative d’avoir le moindre mot sur ses adversaires, lesquels bouillaient en leur fort de ne pouvoir trouver d’angle d’attaque. L’absence de propagande avait facilement atteint un but, que des millions d’euros parvenaient à peine à égaler pour d’autres candidats.

Il décéda durant son mandat, peu après son élection, avec simplicité, comme tout ce qu’il entreprenait. Il laissa un vide, qui était en fait un plein : la majeure partie de la classe politique, y compris ses opposants, se revendiquait de lui. La France lui rendit des hommages à n’en plus finir, des livres furent écrits sur sa vie, son œuvre. Les auteurs analysèrent sa pensée, théorisèrent ses stratégies, collectèrent ses citations, qui se vendirent très bien et vantèrent ses goûts quels qu’ils fussent : surtout le fameux coquillette jambon de l’Elysée ou le petit café le matin au comptoir du bistrot du coin. Celui-là même qui faisait dire aux journalistes, jambes croisées, déchaussant leur lunette, sourire au coin : « un café au comptoir : c’est formidââââble… ».

Son entourage était régulièrement contacté pour témoigner de son quotidien, pour livrer des anecdotes, des traits d’esprit, qui pourtant déjà connus, faisaient du bien à ceux qui les entendaient et à ceux qui les répétaient, même pour la énième fois. Aucun d’eux cependant, n’avait remarqué qu’il ne savait ni lire, ni écrire.
« Modifié: 11 Février 2023 à 08:25:47 par Thom »

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 016
Re : L'homme qu'on croyait connaître
« Réponse #1 le: 11 Février 2023 à 09:12:28 »
Je ne sais si je lirai vos avis mais postez-les toujours, je me débrouillerai…

Cette phrase m'a suffit pour ne pas lire ton texte. Pourquoi le mettre en ligne dans ce cas? Autant la conserver pour toi.
Mais bon comme tu ne liras pas ma réponse.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 287
Re : L'homme qu'on croyait connaître
« Réponse #2 le: 11 Février 2023 à 11:20:33 »
Bonjour Cendres,
Tu ne m'as pas habitué à cette posture, mais rien n'entame ma bonne humeur.
En fait, si tu avais lu le texte, tu y aurais vu a posteriori le clin d’œil.
Puisqu'il faut l'expliquer, c'est à prendre au second degré, comme je le fais toujours depuis les premiers textes si tu regardes attentivement : ce n'est pas du mépris. C'est dû à la petite particularité de mon héros. C'est plus clair ?
Tout n'est pas agression...encore heureux.
Tu vois ? J'ai bien lu ton avis car tout avis m'importe et surtout le tien car je te sais curieuse d'esprit. Et j'ai pris la peine d'y répondre.
Ici on ne se veut pas de mal, on ne s'invective pas : on s'aide. On peut même se tromper, c'est permis.
Bonne journée,
Thom.

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 016
Re : Re : L'homme qu'on croyait connaître
« Réponse #3 le: 11 Février 2023 à 18:48:46 »
Bonjour Cendres,
Tu ne m'as pas habitué à cette posture, mais rien n'entame ma bonne humeur.
En fait, si tu avais lu le texte, tu y aurais vu a posteriori le clin d’œil.
Puisqu'il faut l'expliquer, c'est à prendre au second degré, comme je le fais toujours depuis les premiers textes si tu regardes attentivement : ce n'est pas du mépris. C'est dû à la petite particularité de mon héros. C'est plus clair ?
Tout n'est pas agression...encore heureux.
Tu vois ? J'ai bien lu ton avis car tout avis m'importe et surtout le tien car je te sais curieuse d'esprit. Et j'ai pris la peine d'y répondre.
Ici on ne se veut pas de mal, on ne s'invective pas : on s'aide. On peut même se tromper, c'est permis.
Bonne journée,
Thom.

Je suis nulle dans les doubles sens et je pensais a du premier degré. Désolée:(

Je ne connaissais pas ta chanson, mais en l'entendant sur YT j'ai vu que je connaissais une qui avait un peu le même genre, je suppose de la même personnes.

Cette chanson ne m'évoque pas cela, pour être honnête je n'aime pas cette chanson.
Je sais pas trop quoi dire sur ton texte. Tu parles d'un personnage vif d'esprit mais qui ne sais ni lire ni écrire.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 287
Re : L'homme qu'on croyait connaître
« Réponse #4 le: 11 Février 2023 à 19:40:46 »
Ben tu vois, on arrive a se comprendre.
Tu as le don pour bien résumer  l’intrigue !

Hors ligne Joachès

  • Prophète
  • Messages: 926
Re : L'homme qu'on croyait connaître
« Réponse #5 le: 17 Février 2023 à 12:16:27 »
C'est magnifiquement écrit. En revanche je n'ai pas bien compris comment personne n'avait pas remarqué pendant plusieurs décennies qu'il ne savait ni lire, ni écrire.

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 287
Re : L'homme qu'on croyait connaître
« Réponse #6 le: 20 Février 2023 à 10:04:08 »
Ah, Joachès : merci de me donner l'occasion de préciser ceci, qui est en fait au coeur du sujet.

Les personnes ne sachant lire ni écrire, affrontent seules cette situation. Elles ont d'ailleurs développé des tas d'astuces, qui vont de la prétendue myopie à la simulation d'être étrangères (au restaurant : "je vais prendre la même chose que lui !"). Et ça marche la plupart du temps, car si eux ne savent pas lire, c'est bien nous qui sommes aveugles. C'est un handicap qui affecte absolument toutes les tâches de la vie (transports, courses, sorties), mais est très bien cachée la plupart du temps, comme une maladie honteuse. D'ailleurs peut-on être honteux d'être malade ?

Souvent les proches d'une personne ainsi empêchée dans la vie courante voient très vite chez un tiers, fût-il inconnu, cette même situation et prennent les choses en main.

J'ai moi même agi récemment à la Poste, quand j'ai compris la situation : simplement pour remplir un imprimé pour une dame qui parlait tout doucement pour ne pas être entendue de la file car la personne du guichet refusait catégoriquement de remplir. J'étais en colère, et ça monte vite, mais ai décidé de ne pas juger  pour ne pas prolonger le malaise de la dame.

Le plus "drôle" : la guichetière a précisé qu'il y avait une pancarte indiquant très clairement que le personnel n'était pas habilité à remplir les formulaires pour les clients. Sans rire...J'ai dû rappeler l'inefficacité prévisible de la pancarte...J'ai bien pensé mettre ceci en mots pour le MdE, mais j'ai voulu forcer le trait pour leur rendre un peu justice.

Telle est la raison de l'improbable secret : bien vu Joachès !

Hors ligne Kalimero

  • Tabellion
  • Messages: 40
Re : L'homme qu'on croyait connaître
« Réponse #7 le: 20 Février 2023 à 23:12:29 »
Salut Thom

Enfin un politique n'ayant pas besoin de lire des fiches  :D

Franchement, tu as un style très agréable.
What you get is exactly what you give.

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 287
Re : L'homme qu'on croyait connaître
« Réponse #8 le: 21 Février 2023 à 09:24:10 »
Merci Kalimero !
Un politique qui ne sait pas lire, c'est de la science fiction.
Par contre, ils ne savent pas compter, ça c'est de l'actualité !

Hors ligne Joachès

  • Prophète
  • Messages: 926
Re : L'homme qu'on croyait connaître
« Réponse #9 le: 23 Février 2023 à 09:53:36 »
Je me faisais en effet cette remarque car au delà de ses proches qui l’auraient su mais auraient gardés le secret, il y’a l’entourage large. Je m’explique comment un homme largement exposé dans les médias, en contact avec autant de personnes ait pu garder cela secret, cela me paraît assez improbable. Mais ces éléments improbables font partie des petites libertés que l’auteur peut s’autoriser 😊.

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.05 secondes avec 16 requêtes.