La dalle de marbre est assez rudimentaire, mes initiales y sont gravés dessus. Je n’ai encore vu personne passer devant ma tombe. Pour le monde, je l’ai mérité. Ce n’est pas seulement mon corps qui est enterré mais toute la vérité. Elle est perdue dans les profondeurs de la terre et personne ne l'affrontera car personne ne veut l’affronter.
Une fleur a poussé, sous les rayons nourris d’un soleil que je ne verrai plus, juste devant ma sépulture. La fleur est pleine de couleurs, j’espère qu’elle ne deviendra pas une mauvaise herbe. J’ai connu une douce fleur moi aussi, tu t'appelais Lisa.
Je t’ai rencontrée un soir de juin, sur une plage méditerranéenne, les vagues rutilantes s’élançaient sur le sable tiède, je les regardait goulûment me délaver de tous maux de tête. Tu es apparue dans mon dos, j’ai croisé ton regard émeraude, je n’aurais jamais du. On a discuté jusque tard dans la nuit, l’obscurité grandissait et nos lèvres se rapprochaient. Tu t’es levée et m’a glissé à l’oreille :
- Suis moi…
Tu as quitté la plage pour m’attendre plus loin. J’avais un choix à faire, c’est ici et maintenant que se jouait le sort de mon existence, en une poignée de seconde, un regard échangé, un sourire en coin, la suivre ou rester. J’ai fini par me lever, je ne savais pas que c’était pour prendre le chemin de ma tombe.
Deux ans qu’on est ensemble. La flamme s’évanouit dans le quotidien. Les nuits perdent de leur saveur, et les regards sont inhabités. Je n’ai plus droit à ton attention. La routine s’écoule et je tente par tous les moyens de raviver la passion qui nous a unis. Mais ton visage est éteint, ou plutôt se dévoile réellement. Mes sentiments étaient destinés à une personne qui n’existait pas. Tu m’as poussé à bout. Tu m’as reproché l’écroulement de notre couple, tu m’as harcelé sans relâche. Je passais mes nuits assommés d’anxiolytiques, je les prenais dans un verre d’alcool, cocktail dangereux qui me propulsait dans les profondeurs des limbes. Je devenais apathique, léthargique, une coquille vide sans âme. Tu as aspiré mon être, tu m’as enlevé des yeux les couleurs que je portais sur le monde, tous n’est plus qu’ombre et poussière. La vie est devenue insipide, j’étais perdu en enfer.
Un soir, ce fut le mot de trop, l’insulte de trop, le reproche de trop, la goutte qui fit déborder le vase et renverser le navire. Je t’ai frappée une seule fois, c’était ce soir-là, une seule claque qui s’échappa toute seule sans que je le veuille, un réflexe pour te repousser. Tu en souriais presque, tu avais réussi, tu m’avais assassiné.
La scène avait été filmée et tu m’annonça être tombée enceinte. Le procès arriva, ce fut bref et expéditif, le juge avait déjà pris sa décision depuis bien longtemps. Je n’oublierai jamais le regard que les gens dans le tribunal posait sur moi, j’étais perçu comme le pire monstre que la terre avait jamais engendré. Tu obtenus la garde de l’enfant ainsi qu’un dédommagement de ma poche pour les peines que tu avais subies. Pas un de mes propos avaient été pris en compte.
Je repensais au garçon que j’étais autrefois, naïf, idéaliste, simple et créatif. Un garçon avec une flamme débordante de curiosité dans les yeux, j’avais faim de la vie et de ce qu’elle pouvait m’offrir. J’étais reconnaissant d’exister, j’avais hâte d’exister.
Je me suicidai un samedi matin. En apprenant la naissance de notre fils, j’eus tout de même espoir que cet heureux événement nous unirait à nouveau, j’avais acheté une corde à sauter pour notre futur enfant, je voulais qu’il apprenne à sauter même avant de savoir marcher, pour qu’il soit plus fort que je ne le serai jamais. C’est donc la corde à sauter de notre enfant que je passai autour de mon cou, attaché à un arbre au beau milieu d’un prairie verdoyante. Je me souviens de la tendresse du vent faisant danser ces feuilles qui réverbéraient les rayons chauds du soleil. Je souris à cette nature gracieuse et intelligible, je pensai à ma vie. La corde me brûlait la gorge et je perdais petit à petit la raison, l’air me manquait. Je lâchai mon dernier soupire, un souffle ennuyeux et pathétique qui résuma parfaitement l’envergure de ma vie.