Bonjour, je vous propose le troisième et dernier texte de cet univers.
Je pense qu'il est préférable de lire les trois textes à la suite et dans l'ordre chronologique de leur parution, mais ce n'est pas une obligation.
L'inconnue
https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=41073.msg640004#msg640004la pourvoyeuse d'enfer
https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=41199.msg641362#msg641362Alpha
Ils sont arrivés au petit matin, ils m'ont cherché et ils m'ont trouvé encore endormie. Ils m'ont emmené malgré les protestations, les hurlements et les gémissements de ma mère. Je me suis laissée prendre, emmenée, ballottée par leurs grosses mains gantée de noir et j'ai regardé mon père, terrorisé, muet, résigné et j'ai vu les voisins regarder, quelques mères se disant qu'il valait mieux que ce soit moi plutôt que leurs filles et je n'ai pas pleuré.
Je n'ai pas pleuré. J'aurais pu pleurer, mais je n'ai pas voulu. J'aurais pu hurler ma peur, ma détresse, mon incompréhension, mais je n'ai pas voulu. J'aurais pu essayer de m'enfuir, mais je n'ai même pas essayé car, au fond de moi, je savais. Je savais que cela aurait été vain, qu'ils m'auraient fait encore plus mal à me serrer avec leurs grosses mains gantées de noir. Je n'ai rien fait de tout ça, mais je sais que j'en avais le droit.
A-t-on des idées sur son avenir, des ambitions, des buts à atteindre lorsqu'on est une petite fille de cinq ans ? Je ne sais pas, ou bien, j'ai oublié. Par contre, je n'ai pas oublié l'odeur dans le véhicule qui m'emmenait au district 13, une odeur de sueur, de métal, de crainte. Pourquoi avaient-ils peur et de quoi ou de qui ? De moi, bien sûr, ils savaient tout ce que j'ignorais, ils savaient qu'il aurait mieux valu qu'ils me tuent pendant qu'ils le pouvaient encore, mais je n'aurais même pas su les en remercier, car j'étais ignorante et encore innocente.
Elle est arrivée au district 13 afin de m'emmener ailleurs. Elle est entrée dans ma cellule et j'ai eu tout de suite peur. Pourtant, elle était belle, grande et terriblement sûre d'elle. Elle, elle savait, car elle avait déjà été à ma place. Avait-elle pleuré ? Aucune compassion, juste quelques mots prononcés sans empathie, « suis-moi, monte, assieds-toi, descends, attend ici », puis plus rien, elle est partie sans se retourner. Rien que le silence, une salle vide, gris métal, engorgée de peur que d'autres que moi avaient rempli au fil des années. Une salle froide et humide, un endroit terrifiant pour une petite fille.
Ils m'ont conduit dans un dortoir, ils m'ont dit que c'était provisoire, qu'en général, les fillettes comme moi ne duraient pas longtemps. Je crois que j'ai eu peur de leur demander pourquoi. Lorsque les autres filles sont rentrées de leur entraînement quotidien et qu'elles m'ont méchamment souri, j'ai su que je n'aurais jamais plus d'amies. Et puis les entraînements ont commencé, j'ai sauté, couru, combattu, volé, coulé, suffoqué, et j'ai tué pour survivre. J'ai survécu aux injections, aux opérations, aux reconditionnements neuronaux, je crois même que j'ai servi de cobaye.
Aujourd'hui, j'ai vingt-cinq ans, c'est ce qu'ils m'ont dit. Je suis devenue une guerrière au service de l’Empereur. Je suis ce qu'ils ont fait de moi, une créature formatée, augmentée, dangereuse, très dangereuse. Ils ont fait de moi une Alpha. Mes proies, je les traque sans relâche, je les suis où qu'elles aillent, je les coince et je les tue rapidement. Maintenant, il m'arrive de pleurer, comme ça, sans raison, c'est ma façon à moi de me reconnecter à ce qu'il reste de mon humanité. Je sais qu'un jour tout cela va s’arrêter, qu'ils vont finir par me remplacer. Il me reste dix ans avant d'être reconditionnée, de servir à autre chose, ou pas. Ce qu'ils ignorent, c'est que nous avons créé une entité virtuelle à laquelle nous pouvons nous connecter. Ce dont ils ne se doutent pas, c'est qu'un jour, nous prendrons le pouvoir, que ce jour-là sera pour eux le début de leur fin et qu'un jour, les fillettes pourrons enfin dormir tranquillement, sans craindre le lendemain matin.