Hospitalité
Le brouhaha des conversations était ponctué du bruit des verres trinqués. Collègues, amis et amants se mélangeaient dans une valse de sourires. La conversation parvint jusqu'à moi.
« Du danger d'accueillir des réfugiés chez soi ? L'affaire est peu risquée. Il y a l'accord des autorités, la situation connue de tous, la reconnaissance des intéressés.
Mais qu'advient-il de l'hospitalité accordée sur le pouce à un contemporain qui, s'il a vraisemblablement vécu en France depuis toujours, nous paraît cependant plus étranger que l'Ukrainien tout juste débarqué ?
Je crois que l'hospitalité est liée au sentiment de familiarité. C'est pourquoi il est facile de recevoir ses proches sous son toit, car on ne fait qu'ouvrir son univers intime à ce qui y appartient déjà. Il s'agit aussi d'une histoire de symbolisme et d'habituation : le contexte médiatique nous a tous informés de la situation en Europe de l'Est ; non seulement partons-nous du principe que des victimes sont à aider, mais encore avons-nous eu le temps de méditer le projet de les recevoir – en somme, ils font déjà partie de notre univers mental.
L'affaire se corse quand la demande d'hospitalité surgit inopinément dans notre vie sous la forme d'un inconnu auquel on ne portait aucune attention. Là résident l'inconfort pour la plupart, l'exotisme pour certains, le danger pour tous.
J'ai connu deux pareilles occasions, dans un contexte où, paradoxalement, je faisais peu de cas d'autrui. »
« Il y a quelques années, mon quotidien s'était imprégné d'une étouffante oisiveté. Elle rampait le matin hors du lit, puis attendait le crépuscule afin de s'y abîmer à nouveau. En ce temps-là, je souriais peu, serrais souvent la gorge, n'aspirais qu'à l'oubli.
Un soir, descendant du dernier bus, je croisai place de la gare un homme qui m'aborda poliment. Il n'habitait pas ici, avait manqué son train de nuit et, comble du malheur, la batterie de son téléphone était déchargée. Un appel, grâce à mon portable emprunté, pourrait tout arranger.
Non sans nervosité, j'obéis aux conventions sociales.
Mon bonhomme passa son coup de fil. Témoin involontaire de la conversation, j'eus en quelques minutes un tableau complet de sa situation : retournant dans le Sud après une visite à sa fille, une navette vers Lyon manquée, l'ami au bout du combiné se désistant à la tâche, des moyens financiers modestes, le prochain train dans six heures. Je plissai les lèvres devant cette défaite logistique et sociale.
Que faire, alors qu'on vous rend votre téléphone ? Je surmontai le réflexe de partir et examinai mon interlocuteur : la quarantaine, assez costaud, me dépassant d'une tête, en vêtements propres quoique quelconques, les baskets neuves, bien rasé. J'habitais non loin, me décidai, l'invitai sous mon toit. Il accepta avec surprise mais sans effusion, ce dont je lui sus gré.
La suite fut un peu guindée : le court trajet jusqu'à chez moi, présentation du salon, remise des draps propres. À la fin de ces procédures, je sollicitai d'un air nonchalant la bienveillance de mon invité durant son court séjour ici, puis je m'enfermai dans ma chambre. Le sommeil ne vint pas avant que j'eusse partagé le récit de mes aventures à des amis en ligne, décrivant le futur suspect dans le cas où j'étais porté disparu au matin.
Le lendemain, les yeux encore englués par un réveil aussi précoce, je lui confiai des victuailles et mes salutations. Dix heures plus tard, il m'avertit de son arrivée sans encombre et me remercia à nouveau. J'effaçai son numéro. Quelques jours après, je n'y songeais plus.
De l'altruisme aux mauvaises manières, voilà tout ce dont j'étais capable. Cependant, malgré une conduite désagréable, la valeur de l'hospitalité réside pour beaucoup dans le moment où on la propose. »
« Mon second récit prend place quelques mois plus tard. Nous connaissions alors un hiver difficile ; les nuits qui suivirent le Nouvel An, plusieurs SDF avaient trouvé la mort dans les ruelles et parcs de Metz. On avait retrouvé au matin leur cadavre exsangue, couvert d'une fine couche de givre, comme si l'hiver s'était repu de leur chaleur.
Assaillie par les frimas de janvier, la ville était aussi fade et inerte que mes journées, ce qui me révulsait jusqu'aux entrailles.
Souffrant d'insomnies, j'avais entrepris depuis une semaine des excursions nocturnes, armé d'une couverture à donner ; quelque part dans les coins sombres de la cité, un pauvre bougre s'occupait peut-être à mourir de froid. Mes patrouilles m'emmenaient à la périphérie de la vie, là où les corps ivres avaient le plus de chances de se perdre. Malgré l'absence de résultats, je persévérais dans cette occupation insolite qui me distrayait de mes problèmes.
Une nuit, alors que je remontais la Seille en passant par les remparts du jardin des amoureux, j'aperçus une silhouette sur l'herbe gelée, à plusieurs mètres d'un chemin faiblement éclairé. Intrigué, j'approchai avec ostentation et sans animosité, au milieu des ruines environnantes.
À ma surprise, il s'agissait d'une femme, de taille moyenne et au port droit comme une statue grecque. Elle portait une robe épaisse et manifestement ancienne, comme c'est souvent le cas chez les indigents. Malgré le peu de luminosité, je fus frappé du contraste entre la pâleur de sa peau et le noir de jais de ses cheveux. En m'approchant, je découvris un visage indubitablement gracieux que surmontaient deux yeux brillants semblant me fixer.
Elle me murmura un bonsoir. Je voulus répondre, mais le ton caressant de sa voix, ajouté à l'incongruité générale du spectacle, me figea. Mes bras agrippèrent machinalement la couverture que je tenais. Elle leva lentement une épaule, puis se lamenta du froid, d'un timbre qui ressemblait davantage à une invitation qu'à une plainte.
De jour, la croiser m'aurait retourné le corps comme l'esprit. J'aurais contemplé ses traits immaculés, guettant le balancier discret de son corps, ému de cette grâce enivrante qu'ont les belles femmes, surtout celles qui nous plaisent. De son passage serait resté un joyeux tournis, celui d'avoir côtoyé ce que le monde possède de plus heureux.
Une brise soudaine m'arracha de mes pensées. Le froid mordant agita mon corps d'un violent frisson tandis qu'elle m'observait, la mine placide. Son pied, nu, s'avança en faisant à peine crisser la neige. Ce dernier détail eut raison de mon discernement. Un terrible sentiment d'irréalité me saisit, s'élevant bientôt au rang de peur panique. Je pris la fuite à toutes jambes. Ce n'est qu'une fois au centre-ville, après une course effrénée où je manquai par deux fois de me rompre le cou sur le sol glissant, que je m'arrêtai.
Les mois suivants, je retrouvai un emploi et pris soin de rentrer chez moi au crépuscule.
Jugez-moi durement si vous le voulez, mais je n'ai pas même songé à lui laisser ma couverture. »