Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

14 Mai 2026 à 16:23:57
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Une guerre d’usure

Auteur Sujet: Une guerre d’usure  (Lu 2222 fois)

Hors ligne Delphine

  • Calligraphe
  • Messages: 100
Une guerre d’usure
« le: 29 Octobre 2022 à 23:12:13 »
Une guerre d’usure

[L’attente] dévore le temps sans qu’on l’utilise pour lui-même .
T. MANN

Avril 2021
    Des mois de retranchement, et plus personne n’a envie de reprendre du service. Mes petits soldats de plomb sont à bout, et moi aussi. Il y a six mois, nous partions tous la fleur au fusil en pensant qu’on la materait cette foutue rébellion, parce qu’on se croyait plus forts, plus robustes que les autres. Il faut dire que notre plan de bataille était en béton, avec une logistique parfaite et des équipes motivées. La stratégie a d’ailleurs été plutôt payante car, c’est un fait, neuf mois de combats acharnés, et je suis toujours sur mes deux jambes, je tiens bon, même étonnamment bien ; un mois à peine après l’entrée en guerre, la courbe de l’évolution des valeurs tumorales était descendue d’un coup ; les feux du dragon n’avaient pas été en vain… Mais voilà, il se trouve que le mal a profité d’une brèche dans notre défense. Il nous a surpris là on ne l’attendait pas ; il a frappé par l’arrière et a touché l’unité centrale du système nerveux. La machine de guerre s’est alors enraillée, le mécanisme s’est grippé ; le combat est devenu une guerre de nerfs, une guerre d’usure.

     Le moral est en berne, et on n’a rien vu venir… Chaque semaine ressemble à la précédente, avec une question qui occupe les esprits des uns et des autres : combien de temps allons-nous pouvoir tenir ainsi à espérer que ce ne sera pas le dernier été, le dernier Noël, le dernier anniversaire, enfin… qu’on ne s’approche pas de la fin ? Et d'ailleurs, comment sait-on qu’on s’en approche ? On ne peut que se l’imaginer, sans l’imaginer vraiment… Serons-nous alors assez fort pour supporter tout cela, quand notre force mentale est déjà mise à rude épreuve ?
    Il faut se détacher de la notion d’espoir qui ronge à petits feux, pour se concentrer sur le quotidien, sur ce qui doit et peut être fait aujourd’hui, et ne pas passer son temps à attendre. Car, s’il est vrai que dans certaine situation l'espoir est un booster mental, il peut aussi en être le pire des serviteurs. Espérer c’est attendre du mieux ; or que peut-on attendre de bien quand la partie est déjà jouée d’avance ? Espérer gagner du temps ? Quelques mois, un an ? Cette attente angoissante qu’un état d'esprit sombre participe à gaspiller le précieux temps qui reste à vivre, alors, au diable les idées noires !

    Ma petite armée est au bord du burn-out, et le ravitaillement a du mal à se faire. La proximité comme la distance deviennent un facteur de trouble. Des tensions s’exercent, des troubles psychosomatiques apparaissent. On se culpabilise soi-même, on se sent trop dur ou trop ingrat, alors que notre amour est sincère et fort. On s’échappe petit à petit, et on commence à déserter. C’est le début de la grande débâcle.
    L’urgence de se donner des preuves d’amour devient éprouvant pour tous. Chacun multiplie les bonnes intentions jusqu’à l’épuisement, comme si on craignait de ne jamais suffisamment persuader l’autre qu’on l’aime. On veut bien faire, mais finalement on a l’impression de faire mal, et tout le monde en souffre. Comment montrer suffisamment de reconnaissance face à l’avalanche de bienveillance des uns et des autres ? Une surenchère d’affection, jusqu’à l’épuisement moral. Alors, par peur de ne pas supporter la pression exercée par la situation, on finit par anesthésier ses émotions petit à petit ; on les met à distance au risque de manifester une forme de froideur, de semblant d’indifférence. Des mondes parallèles se créent, provoquant de nombreux malentendus par des mots mal formulés, des gestes tendres oubliés. Au fin fond de ces zones blanches, la communication passe difficilement. Alors, pour éviter des malentendus, on se contacte moins souvent, on hésite à aborder certains sujets qui pourraient fragiliser la paix, et on préfère rester sur des non-dits, afin de ne blesser personne. Un conseiller de guerre nous serait surement nécessaire pour rétablir la connexion, mais finalement, personne ne prend l’initiative d’en contacter un.
   J’admire le courage de ma petite armée, tout en craignant chaque jour pour elle. Je sais que si j’étais à leur place, je ne serais pas aussi vaillante. J’ai bien vu quand Papa était au milieu des combats, j’aurais dû être plus présente pour lui. Quel exemple pitoyable donne-t-on aux générations futures, si soi-même on n’est pas capable de prendre soin de ceux qui ont passé leur vie à se soucier de la nôtre ?

    Coincé derrière les barreaux de la maladie, le temps de détention paraît bien long au prisonnier condamné à la perpétuité.
Continuellement shootée par les injections, mes jours et mes semaines s’étirent en longueur. A quoi peut bien penser un condamné dans le couloir de la mort ? A un miracle ? A une remise de peine ? Au temps qui reste ? A ce qu'il ferait s'il était dehors ? A ce qu'il aurait pu encore faire, si… ? Or, ce sursis qui est offert, comment l’utiliser, comment pouvoir en profiter au maximum ? Moi, je l’emploie à écrire. J’écris même avec plaisir. Cela me permet d’établir un rapport sur ce qui m’arrive, sur ce qui nous arrive, à moi et mes proches. Je ne lis plus, mais j’écris. Claire, mon amie épistolaire, appelle cela la phase de restitution :

C'est le moment où la théorie, où accumuler des connaissances ne sert plus. Tu les as digérées, rendues partie de toi même et tu peux les utiliser, les combiner à ta manière et les partager.
Il y a un monde en toi qui s'exprime.

    Un monde que j’ai créé et qui me correspond si bien, au risque de ne pas toujours être comprise. Un monde qui ne m’empêche pas d’observer, d’analyser, de rapporter ; je reste si curieuse de cette vie qui ne m’appartient déjà plus.

    Pendant ces jours langoureux qui s’écoulent aux rythmes des tirs perpétrés, je ne fais qu’espérer les moments d’accalmies où les effets du traitement s’estompent pendant quelques jours. Des moments de paix, pendant lesquels on se remet à sourire en pensant au lendemain. Alors, vite ! Il faut faire vite pour profiter des quelques jours de permission, ils sont si courts !
    Prendre du temps pour le temps qui me reste, et écrire ainsi sur le temps….

                                                                                                                                                           ******

Qu’on me laisse du temps

J’ai besoin de temps, m’entendez-vous ?!

Besoin de temps pour y réfléchir.
Besoin de temps pour pouvoir l’écrire,

Et puis aussi, du temps pour relire.
Finir à temps, en si peu de temps,
Comprenez, ça m’est très important !

Car j’ai encore tant à leur dire,
Et tant de choses à leur apprendre,
En aurais-je encore le temps ?
Ah temps ! Si je pouvais te suspendre…

Arrêter le temps pour un instant
Pour comprendre tout ce qui m’arrive,
Comprendre tout ce qui nous arrive,
Et tout ça… ça demande du temps.
Trouver les mots, en trouvant le temps.

Mots simples, mais pas de simples mots
Mots justes, et pas juste des mots.
Et c’est bien en prenant tout mon temps,
Que je peux passer autant de temps
Passer tant de temps avec le temps,
Avec ce qui me reste de temps.

Et puis, le temps passe bien trop vite !
Pour tous les beaux plaisirs qu’il suscite !
Or, ce n’est qu’après un certain temps -
Et il m’en a bien fallu du temps-
Pour concevoir l’urgence du temps
L’urgence de profiter du temps,
Du temps, avec ceux qu’on aime tant !

Car même si cela prend sur son temps,
Il était enfin largement temps
De savoir gérer ce fichu temps !
De prendre du temps, de temps en temps
Avec tous ceux qui pendant longtemps
Ont cru ne pas en avoir le temps,
Pensant peut-être naïvement
A une éternité du temps.

Envisager la fin du bon temps
N’est pas accepter la fin des temps.
Et si le temps ne résout pas tout,
Le temps prolonge au moins mon temps,
Et ça, je prends com’ argent comptant !
Allons ! Pour moi, soyez indulgent !
C’est pas tout le temps que je demande,
Que je demande un peu de temps.
Juste un petit plus à ce temps !

Delphine V
Mai 2022
« Modifié: 05 Novembre 2022 à 18:18:09 par Delphine »

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 024
Re : Une guerre d’usure
« Réponse #1 le: 30 Octobre 2022 à 08:58:30 »
Merci pour ton texte.

Je n'ai pas grand chose a dire sur ton texte car il se suffit a lui même. Il est bien écrit et nous offres une ambiance. Il permet de comprendre mieux la maladie et ton combat quotidien.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Delnatja

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 443
  • Ailleurs et au-delà
Re : Une guerre d’usure
« Réponse #2 le: 30 Octobre 2022 à 09:07:23 »
Bonjour Delphine, merci pour ce texte.
Belle journée.
Michèle

Hors ligne Mic Ester

  • Troubadour
  • Messages: 368
Re : Une guerre d’usure
« Réponse #3 le: 31 Octobre 2022 à 15:37:16 »
Delphine
J’ai repris tes textes précédents pour comprendre celui-ci, c’est captivant, très bien écrit.
Après, quand on a compris quelle est ta guerre, qui sont les petits soldats, c’est plus compliqué, on n’est plus dans de la SF, mais dans ton histoire, alors pas facile de dire que c’est réussi, de demander la suite …
Que dire sur tes quelques lignes poétiques sur le temps, que tu réclames, qui passe, c’est un bien précieux le temps, on ne devrait jamais le gaspiller.
Mic

Hors ligne Delphine

  • Calligraphe
  • Messages: 100
Re : Re : Une guerre d’usure
« Réponse #4 le: 01 Novembre 2022 à 16:56:21 »
Mais tout cela est trop difficile à commenter, ça fait un peu peur, comme la maladie fait peur aux bien-portants.
Je sais, Champde faye, j'en ai conscience, et c'est d'ailleurs pour cette raison que je remercie d'autant plus fort ceux qui ont le courage de m'en poster!

J'ai beaucoup hésité à envoyer mes textes, en me disant qu'ils n'avaient pas leur place sur le site. Et ce doute, je l'ai retrouvé aussi chez Cendres, quand elle écrit qu'elle regrette parfois de s'être autant confiée, d'avoir donné autant de son intimité (Je n'ai pas la phrase exacte, mais tu peux bien sûr me corriger si ce que j'écris est mal interprété ou mal compris).

Mais qu'il y a-t-il de plus fort qu'un témoignage?
Et ne pas savoir quoi et comment commenter n'est pas facile, je sais.

J’ai repris tes textes précédents pour comprendre celui-ci, c’est captivant, très bien écrit.
Après, quand on a compris quelle est ta guerre, qui sont les petits soldats, c’est plus compliqué, on n’est plus dans de la SF, mais dans ton histoire, alors pas facile de dire que c’est réussi, de demander la suite …
Je ne cherche pas à dévaloriser les différents styles d'écriture, bien au contraire! C'est grâce aux romans, aux histoires, aux poèmes, que je me suis nourrie toute ma vie, et sans lesquels ma vie aurait été bien fade! Alors, continuez à écrire. Pour le site, pour les autres! Par pitié continuer à écrire! Une belle/bonne histoire apporte tant aux lecteurs qu'on a envie de lui demander la suite! (Merci Michèle ;))

Quant à vos commentaires, et si vous en avez le temps, écrivez-les moi sous forme de questions, sous forme de témoignages...
Ecrivez-les en tant que malade, proche, spécialiste de la santé, ou tout simplement en tant que lecteur qui a repéré des coquilles, des erreurs de forme...

Tout sujet mène à la réflexion, et cela me fait du bien!

Merci à vous

PS: Je suis encore loin des 3000 pages de Marcel Proust, et cela me rassure ! Cela me laisse un peu de marge! ;)
« Modifié: 01 Novembre 2022 à 17:02:27 par Delphine »

Hors ligne frenchwine

  • Calliopéen
  • Messages: 563
  • Les Muses n'existent pas.
Re : Une guerre d’usure
« Réponse #5 le: 03 Novembre 2022 à 18:03:21 »
enraillé ou enrayé ?
 cela dit, j'ai tout lu, petit souci de ma part sur l'ensemble
La description des actions, des faits et autre, j'ai la drôle d'impression que tu réécris la même chose en ne changeant que les mots d'une phrase à l'autre.
Impression de touriste, mon prisme de lecture.

Hors ligne Samarcande

  • Chaton Messager
  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 919
Re : Une guerre d’usure
« Réponse #6 le: 03 Novembre 2022 à 18:29:13 »
Salut Delphine,

un petit coucou sur ton nouveau texte.
Comme d'hab, mes notes au fil de la lecture

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Désolée pour ce commentaire à moitié...il faut que je m'interrompe, mais je reprends dès que possible.  :calin:
« Modifié: 03 Novembre 2022 à 18:31:38 par Samarcande »
«Trees are full of songs and we are not shy to seeing them.» (Elif Shafak - The island of missing trees)

Hors ligne Samarcande

  • Chaton Messager
  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 919
Re : Une guerre d’usure
« Réponse #7 le: 05 Novembre 2022 à 00:55:41 »
suite et fin de mon commentaire... Désolée pour l'attente.

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.



En conclusion:
Ce n'est pas facile de commenter un texte comme celui-là. Je chipote sur des détails, mais ton texte est très puissant et remue beaucoup de choses en moi. J'ai beaucoup lu sur la maladie, la mort, la guerre, les épidémies. Des témoignages aussi, qui trop souvent restaient à la surface du ressenti, se cantonnaient à l’énumération des soins, à la chronologie des faits. Peut-être manquaient-ils de moyens littéraires, ou simplement c'était plus facile de rester dans le tangible, l'expérience du corps et cantonner les sentiments dans des expressions toutes faites. Ce n'est pas ce que tu fais. Et j'admire la justesse des mots, des images que tu choisis à chaque fois, le courage aussi de tout regarder en face et d'analyser.

Je te souhaite plus de temps pour écrire, plus de temps pour ces moments de paix, de plaisir que tu sais si bien apprécier. Et j'attends ton prochain texte (si tu voudras). :calin: :calin: :calin:

«Trees are full of songs and we are not shy to seeing them.» (Elif Shafak - The island of missing trees)

Hors ligne Delphine

  • Calligraphe
  • Messages: 100
Re : Une guerre d’usure
« Réponse #8 le: 05 Novembre 2022 à 19:42:36 »
Merci Samarcande pour les retours toujours aussi soigneux et complets! J'ai repris beaucoup de tes remarques, et les ai directement placées dans mon texte!
Si tu fais allusion aux "derniers jours d'un condamné ", ce n'est pas un hasard; j'ai lu, et même relu ce petit chef d'oeuvre, bien que, comme je l'ai déjà mentionné, je lise si peu, actuellement...!
Il y a beaucoup de sentiments similaires avec la situation d'un malade en palliatif, jusqu'à se sentir coupable pour certaines choses qui justifieraient le fait que le malade se trouve derrière les barreaux. (Référence au père malade).
La situation dans laquelle je me trouve est tellement inattendu, grotesque, qu'il doit y avoir une raison quelque part pour en être arrivé là...!
D’ailleurs, merci de vouloir me déculpabiliser, et en me rabrouant gentiment! :calin:


Merci encore pour ces précieux retours, Samarcande, et en route pour la suite !

Hors ligne cyamme

  • Admin
  • Comète Versifiante
  • Messages: 4 449
  • marmotte insomniaque
Re : Une guerre d’usure
« Réponse #9 le: 11 Novembre 2022 à 09:30:17 »
Bonjour Delphine,


La métaphore des soldats de plomb et de l'armée est assez commune mais j'aime bien la façon dont tu l'utilises ici.

Citer
  Il faut se détacher de la notion d’espoir qui ronge à petits feux, pour se concentrer sur le quotidien, sur ce qui doit et peut être fait aujourd’hui, et ne pas passer son temps à attendre.
J'ai beaucoup aimé aussi cette réflexion sur l'espoir, presque en mode stoïciste mais pas tout à fait.

Citer
L’urgence de se donner des preuves d’amour devient éprouvant pour tous.
mini coquille : éprouvante (accord avec "urgence")

Citer
Un conseiller de guerre nous serait surement nécessaire pour rétablir la connexion, mais finalement, personne ne prend l’initiative d’en contacter un.
Joli filage de métaphore !


Citer
J’ai bien vu quand Papa était au milieu des combats, j’aurais dû être plus présente pour lui. Quel exemple pitoyable donne-t-on aux générations futures, si soi-même on n’est pas capable de prendre soin de ceux qui ont passé leur vie à se soucier de la nôtre ?
Je me dis que si les troupes sont si vaillantes et fidèles c'est que l'exemple donné devait être bien meilleur que ce que se figure la narratrice.

Pas évident à commenter, ça sonne très juste et c'est dur de rester indifférent. La partie en prose me parle plus que celle en vers mais je n'ai jamais été spécialement poète.


Je te souhaite encore du temps d'écriture et des accalmies au milieu de tout ce gros temps qui malmène ta barque en ce moment.


 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.016 secondes avec 15 requêtes.