Chez ces anthropophages la courtoisie voulait que l’on demandât à celui qui allait être mangé à quelle sauce il désirait qu’on l’accommode.
Ce jour-là, le prisonnier qu’on s’apprêtait à cuire fit mine d’hésiter un instant, puis déclara qu’il préférait de très loin que ce fût selon une recette fort appréciée dans sa tribu. « Elle est très simple, leur dit-il, il suffit d’emplir une marmite de sang de dragon et de m’y plonger jusqu’au cou, le tout accompagné de quelques oignons et d’un bouquet garni.»
Silence embarrassé parmi ces farouches guerriers que la seule évocation du monstre pourtant ne manque pas de faire pâlir. « Nous autres l’attaquons de nuit dans son antre, poursuivit notre homme d’un air désinvolte, et après lui avoir entaillé la carotide à la lance, nous recueillons son sang dans une outre, la chose de fait n’a rien de compliqué. »
Murmures de plus en plus gênés dans l’assistance, on regarde ailleurs, on toussote, on se gratte le nez et comme il faut bien se sortir de cette situation embarrassante on convient à l’unanimité que sa chair doit être fadasse et affreusement tendineuse.
Et voilà notre l’homme libéré qui s’en retourne chez lui en sifflotant. Chez lui d’où l’on vient pareillement de relâcher un prisonnier qui avait exprimé le désir d’être accommodé avec les fruits d’un arbre qui n’en donnait que tous les dix ans et encore si la sécheresse entre-temps n’avait pas sévi, si ses feuilles n’avaient pas été parasitées par des champignons, si les sauterelles étaient restées tout ce temps à jeun, si…
La conséquence de ces belles manières et des frustrations qu’elles engendraient fit que l’on se rabattît sur les missionnaires à la viande aussi dure que leur cœur mais qui longuement mijotée dans un court-bouillon à l’eau bénite leur permettait de faire des ripailles acceptables.