Marco commence sérieusement à la gonfler, avec ses remarques d'une lourdeur de pachyderme au sujet des piercings qu'elle « s'autorise » à porter à bord de la péniche, comme si un anneau sur la lèvre pourrait faire fuir le client. Mélody grimpe l'escalier qui monte depuis la cale vers le pont supérieur, deux assiettes sur chaque bras : saumon gravlax à gauche et asperges rôties à droite. La petite famille installée à la table sept lui réchauffe le cœur : des parents aimants et deux adolescents qui profitent de la vue, de l'apéro et de l'ambiance sans s'immerger dans le monde virtuel de leur téléphone portable.
— Pourriez-vous nous amener du pain, s'il vous plait ?
— Je vous apporte ça tout de suite !
Ils sont vraiment adorables et se sont émerveillés en recevant les « compositions du chef » – oui, Marco ose appeler ses plats des « compositions ».
Mélody regarde l'alignement des tables encore vides, la ligne de fuite des peupliers le long du canal, le scintillement du soleil sur l'eau, les passants sur le chemin de halage en bas. La ville se calme en ce début de soirée, les gens se baladent tout sourire ; une belle blonde en jupe à fleurs passe sur son vélo, elle rigole toute seule.
*
L'avantage du service de soirée, c'est qu'on évite les groupes en costard-cravate, les repas d'affaire, les commerciaux en vadrouille et autres professionnels. Généralement, ils n'en ont rien à faire de la bouffe qu'ils mangent, de l'originalité des présentations ou des trouvailles culinaires du chef : ils picolent, ils parlent boulot, les chefs jouent au chef, les sbires cirent des pompes et les conversations sont les mêmes à toutes les tables. Mélody n'en peut plus d'entendre pour la millième fois les « de tout façon Simon ne sait pas gérer un planning », les « jamais vu une organisation pareille », les « il est bien gentil le client, mais il sait jamais ce qu'il veut » ou encore les « y a un moment, faudra quand même penser à former les gens »…
Le soir, c'est repas en amoureux, repas entre copines, repas de famille, une petite péniche avant de sortir et les regards se font plus doux, les visages plus détendus.
Voilà, toutes les tables sont complètes. Heureusement que Serge est revenu, Mélody n'aurait jamais pu s'en sortir seule. Tandis qu'elle encaisse la gentille famille et offre des chocolats aux ados – ils sont bien grands pour une sucrerie, mais ils acceptent volontiers – une femme voluptueuse monte à bord, désigne la table qui vient de se libérer d'un air interrogateur.
— Installez-vous, je débarrasse tout de suite.
*
Une robe rouge unie fendue jusqu'à mi-cuisse, de larges épaules bronzées, un sourire éclatant et de lourdes boucles brunes. Mélody prend la commande :
— Vous pourriez me faire un Bloody Mary ? Avec du Tabasco à côté, si possible…
— Avec ou sans citron ?
La cliente fait une jolie moue de sa bouche vermillon.
— Avec ! décide-t-elle finalement.
— Citron jaune ou vert ?
— Décidément, que de dilemme ! Allons-y pour le citron vert !
Tout à fait son genre, cette belle femme. Un peu plus vieille qu'elle, pleine de classe mais pas guindée, souriante, des formes généreuses et des yeux pétillants… Quel dommage qu'elle attende quelqu'un. Mélody remonte le pont de la péniche pour la cinquantième fois ce soir ; dans son dos le regard de la cliente, elle en est sûre. Elle s'accroupit pour ramasser un petit morceau de papier (qui traine là depuis le début de la soirée), jette un oeil en arrière : oui, la belle brune la mate sans complexe.
*
Nouvelle prise de tête avec le patron : les commandes arrivent de façon trop regroupées. Comment lui faire comprendre – elle a tenté toutes les manières du monde de lui expliquer – que les tables étant alignées de chaque côté de l'allée centrale de la péniche, elle ne peut ignorer les clients quelques minutes pour qu'ils ne soumettent pas leurs doléances en même temps ? Mélody remonte à nouveau ces escaliers de ferraille. C'est vers 23h qu'elle commence à les maudire. Lorsque ça tire dans les mollets, que les cuisses demandent qu'on arrête la grimpe et que la lassitude recouvre ce fichu bateau sur le canal. Le long des garde-corps, les loupiotes forment des guirlandes lumineuses ; elles montent le long des tonnelles et donnent à la péniche un petit air de guinguette.
La belle brune n'est plus seule à sa table. Une jeune femme aux cheveux courts en bataille s'est installée face à elle. Mélody la voit de dos : une nuque délicate, des trapèzes dessinés et de beaux bras nus. Va-t-elle commander un Bloody Mary pour accompagner le troisième verre de sa partenaire ? Mélody s'approche et se fige. Ce tatouage, entre les omoplates, elle le reconnaîtrait entre mille. Pas difficile : c'est elle qui l'a réalisé. Sept ans plus tôt, dans une autre ville, dans une autre vie. Le dragon élégant la regarde, comme il l'a si souvent regardée : la bête se pourlèche, avide de plaisir ou de chair fraiche.
Pendant un instant, Mélody se dit que ce ne peut pas être elle. On ne revient pas de parmi les morts.
Pendant un instant, elle voudrait demander à Serge de s'occuper de cette table.
Pendant un instant, elle n'est plus sur la péniche. Elle navigue sur un tout autre bateau, au large de Barcarès ; le vent gonfle la voile du catamaran, Lucie se penche en arrière et trempe son crâne dans l'eau, secoue sa crinière et éclate de rire. Mélody lui hurle pour la dixième fois de ne pas déconner, qu'elle n'a jamais tenu la barre, qu'elles vont se casser la gueule.
Entre deux tables, avec ses menus dans les mains, Mélody n'a pas bougé depuis au moins trois minutes. Quelques clients la regardent, avec son air perdu, ses yeux qui fixent le vide, droit devant elle.
Bien sûr qu'il s'était retourné, le catamaran. Elle avait cru mourir en restant coincée dessous et puis, lorsqu'elle avait fini de cracher l'eau salée qui lui emplissait la bouche et la gorge, elle avait cherché après son amour. Elle avait hurlé, pleuré, dérivé pendant des heures. Jusqu'à ce que l'hélico la repère.
— Mademoiselle ?
La belle brune...
— Mademoiselle ?
Mélody cligne des yeux, regarde le ciel noir moucheté d'étoiles scintillantes.
— Excusez-moi… Mademoiselle ?
Mélody s'approche de la table. Lucie. Son amour, son ancien amour… là, souriante, en train de s'allumer une clope. Elle tourne la tête, la reconnait immédiatement et sa bouche s'entrouvre.
— Lucie ?
Deux syllabes. Affreusement difficiles à articuler. Elle en a passé, des nuits à les faire résonner dans la tête, des heures à tenter d'en parler à sa psy…
— Hey ! Mélo ! Ça alors !
« Ça alors ! » Voilà sa réaction !
— Hé bien, tu as perdu ta langue ?
« Et elle se fout de moi ? »
— Une si jolie petite langue !
La brune sourit, comprend que Mélody est son ex. Ou une ex. Ou une fille d'un soir… qu'a-t-elle bien pu lui raconter ? Elle a tellement l'air d'en avoir rien à faire. Des années de souffrance et Lucie la mate, souriante, comme si de rien n'était.
— J'ai cru que t'étais morte !
— Hé bien tu vois, non !
— Putain ! Mais j'ai cru que t'étais morte, merde !
— C'est bon, calme-toi !
Mélody ne se calme pas. Elle ne ressent plus aucune douleur, plus aucune lassitude dans les jambes. Elle se penche sur la femme qui a été son amour durant quatre années, l'attrape par le col du chemisier, la soulève de son banc et lui hurle au visage :
— Mais putain, t'aurais pas pu me donner des nouvelles ?
La brune se lève, de l'autre côté de la table. Lucie se débat.
— J'avais déjà rencontré quelqu'un… Je me suis dit que c'était pas plus mal qu'on s'arrête comme ça…
Jamais Mélody n'a senti autant de puissance dans ses bras. C'est presque sans effort qu'elle pousse Lucie jusqu'à la balustrade, la fait basculer par dessus en poussant un cri de rage.
L'eau du canal dessine de grands ronds concentriques. Au milieu, le dos nu de Lucie forme une tâche claire au sein de laquelle les yeux du dragon tatoué lancent des éclairs de révolte.