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Auteur Sujet: Chambardement [Contenu explicite]  (Lu 1230 fois)

Hors ligne Kwak'

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Chambardement [Contenu explicite]
« le: 03 Juin 2022 à 04:24:30 »
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Chambardement

Huit heures du matin sonnent et déjà il semble que le soleil s'est levé à l'ouest.  C'est la première chose qui étonne Edgard lorsqu'il ouvre les yeux : la luminosité de son appartement est catastrophique bien qu'elle ait été minutieusement calculée avec son architecte. Le soleil d'été, d'habitude si enclin à s'exhiber à travers la grande baie vitrée orientée vers l'est, n'y est pas ce matin. Pourtant, le temps semble parfaitement clair. Edgard s'interroge difficilement en s'asseyant sur le lit, passe une main sur son front douloureux et se souvient avec souffrance : trois whisky au bar d'en bas puis une bouteille de rouge, ensuite l'amnésie. Ce matin, son organisme lui demande des comptes.

Il y dans ces réveils quelque chose de si violent qu'il est impossible pour Edgard de rester quelques secondes de plus enfermé dans cet endroit sans lumière, sans air ni mouvement, et bien qu'il ne soit ni douché ni entretenu, notre respectable protagoniste décide de s'habiller dare-dare afin d'aller prendre son premier café à la parisienne - c'est à dire à la terrasse du bar voisin où il a bu la veille. Bien que l'homme affirme à qui mieux-mieux être d'une logique implacable et d'un naturel très cartésien, son inconscient se persuade qu'il conjurera ainsi le mauvais sort et que sa migraine disparaîtra comme par enchantement.

Mais rien ne sera comme tel. Edgard le comprend une fois la porte de son appartement passée en constatant que l'escalier de sa résidence a étonnamment changé de sens. En le descendant, il remarque que les marches tournent maintenant de gauche à droite bien qu'il n'en ait jamais été ainsi. Mettant ceci sur le compte de sa fatigue, il se force à faire abstraction de ce détail troublant ; mais une fois dans la rue, un nouvel élément vient confirmer qu'une journée particulière se profile et qu'il s'est passé quelque chose qui ne relève en rien d'une hallucination : le soleil s'est bien levé à l'ouest et il tape désormais sur le versant de la résidence opposé à son appartement, gâchant ainsi les laborieux calculs faits pour jouir d'une lumière impeccable tous les matins de l'année.

Sonné, Edgard décide de ne pas ajouter d'eau au moulin de sa gueule de bois et projette de réfléchir à cet étrange phénomène une fois son premier café ingurgité. Alors il parcourt les quelques mètres qui le séparent de son bar préféré. Par automatisme, il s'assoit sur une des chaises de la terrasse, attendant comme d'habitude que le serveur sorte de la double porte-vitrée principale utilisée habituellement, lorsqu'il entend dans son dos : 
- Qu'est-ce que je vous sers, Monsieur ?

Premier constat : le serveur est arrivé par la seconde porte-vitrée, jamais utilisée tant elle est excentrée. Second constat : c'est un parfait inconnu. Mû par un mauvais pressentiment, Edgard se lève rapidement pour passer sa tête à travers la porte afin de contempler ainsi l'orientation de la salle et son horreur grandit : elle aussi a été complètement modifiée. Le comptoir est placé parfaitement à l'opposée de son emplacement habituel ; les toilettes sont sur la gauche, les tables où l'on buvait les consommations sont maintenant sur la droite, et sur chacune d'entre elles trônent de petits tubes coniques en argile et quelques cendriers.

— Je peux vous aider, Monsieur ?

Il n'est pire chose pour un homme de raison comme Edgard  que de sortir des conventions et des usages en société, alors, incapable de dire tout simplement "Dites, mon vieux, vous n'avez pas l'impression que le monde s'est renversé, vous, depuis ce matin ?", Edgard lâche d'un air inquisiteur :
— Vous avez fait drôlement vite pour les travaux, dites-donc. Vous êtes nouveau, ici ?
Le serveur semble perdre de sa contenance, alors il jauge Edgard de la tête au pied, le jean sale, la chemise froissée, le cheveu ébouriffé puis il ajoute avec un peu de compassion :
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mais voilà dix ans que le bar est comme ça. Presque autant d'années que je suis là, donc... Vous désirez consommer quelque chose ?
Bien que l'envie soit impériale, Edgard s'empêche de s'infliger une ou deux gifles pour enfin sortir de ce délire car étant un homme de rigueur qui sait se fixer des objectifs, il se souvient de son but premier et demande calmement :
— Mettez-moi un café. Un très long, et très serré. Et faites vite, je vous en supplie...
Le serveur tousse et toute la salle se tait. Aussitôt que le mot "café" a été prononcé, les autres clients sont restés interloqués, et c'est à peine si les passants aussi ; les bouches se sont affaissées, certains sourcils froncés, et maintenant on entend de petits chuchotements moqueurs, des rires étouffés. Edgard perçoit parfaitement la réaction outrée de la salle sans comprendre ce qu'il a dit de grave.

Le serveur bégaie tant bien que mal, alors notre Edgard vexé lance à la cantonade :
— Eh bien quoi ? J'en ai dis une belle ? On est dans un café, ici, alors, comme d'habitude tant qu'il n'est pas midi, je demande un café comme tout le monde, ensuite je demanderai de la bière ! Quelqu'un a t-il quelque chose à redire ?
Explosion de rire dans la salle. Le serveur reprend la situation en main :
— Monsieur, j'ignore si vous êtes malade ou à quel jeu vous jouez, mais nous ne servons pas de produits prohibés par la loi, ici. Cette établissement est une cocaïnerie tout ce qu'il y a de plus respectable : nous ne servons pas de café.
Si les mâchoires des autres clients tombèrent au moment de la commande, à l'instant présent celle d'Edgard manque d'heurter le sol.
— Vous plaisantez ?
— Non, monsieur. Ici, ne servons que des matés et certains clients consomment de l'opium dans les chillums que vous voyez sur les tables. La caféine étant en poudre, je vois mal comment nous pourrions la vendre décemment : le geste de priser est plutôt mal perçu dans notre société. Vous venez de débarquer, ou bien ?..
— Du café lyophilisé ? A priser ? Vous êtes complètement frappés ! Moi je veux juste de la caféine torréfiée, quoi, un café, pas une vieille poudre, qu'elle soit à priser où à diluer !
— Diluer de la caféine ? C'est la meilleure, celle-là ! Jamais entendu parler d'un truc pareil. La caféine tue, monsieur, c'est un désastre ; ils la fabriquent en Ethiopie et la cuisinent dans des conditions d'hygiènes déplorables avec des produits tous plus douteux les uns des autres. Les gens la sniffent, ou pire se l'injectent, ce qui crée des gros problèmes de santé publique. Que vous preniez la caféine lyophilisée, la moins forte, ou la caféine purifiée, beaucoup plus violente, à priser ou en injection, vous êtes dépendants dès la première prise.
— Qu'est-ce que c'est que ce délire ?
— Je ne voudrais pas vous vexer, Monsieur, mais il semble que ce soit votre délire. Ici, on sert d'excellents matés de feuilles de coca, purs ou mélangés à d'autres arômes, et c'est un délice en plus de vous mettre un petit coup de fouet. C'est une tradition ancestrale, et nous nous fournissons auprès d'excellents producteurs en Colombie, Bolivie, Argentine, Equateur, et je vous passe le reste. Alors, je vous le redemande : qu'est-ce que je vous sers ? Je vous conseille le maté "CocoMiel", c'est un régal en plus d'être très bon pour la gueule de bois.
Edgard étant un homme de société, feignant de n'avoir pas pris le coup de massue qui lui écrase pourtant la cervelle, il dit :
— Non, non, laissez tomber, je vais me trouver un autre moyen.

Et le voilà tout penaud qui fuit la salle amusée. Arrivé difficilement au dehors, le vertige s'amplifie lorsque, s'appuyant sur la devanture du magasin pour reprendre ses esprits, il remarque que cette dernière n'affiche plus "Bar-Tabac du centre ville", mais "Au Baudelaire." Alors la migraine reprend et voilà qu'il s'affole, car il voit maintenant que c'est bien tout Paris qui a changé, que même son appartement qui affichait le numéro 18 a maintenant le numéro 81, que les gens roulent à gauche, que les chats poursuivent les chiens et que le monde tel qu'il le connaissait ne tournera jamais plus rond. Devant ce constat horrifique, son système nerveux tailladé entre le chambardement général et l'incapacité de se réveiller convenablement font que son cerveau ne lui transmet qu'une seule pensée : celle d'une tasse fumante, de l'odeur des grains torréfiés, du brouhaha lointain de la rue, et celui d'un café tombant doucement dans son gosier ravi.

Un "Psst" sorti de nulle part achève de le faire sursauter au plein milieu de sa crise de manque, alors il tourne la tête en direction du chuchotement et constate qu'un homme l'appelle. La première chose qu'Edgard remarque, c'est qu'il a une sale gueule. La seconde, c'est qu'il semble se tenir à moitié caché dans l'angle de la rue, et la troisième, c'est qu'il lui fait signe d'approcher d'une main gauche et répugnante.
— J'ai entendu, dans le bar. T'es un malade, toi !
Il a un fort accent italien. Edgard ne s'approche pas trop.
—  Faut pas parler de ça comme ça, mec ! Y'a des condés partout ! Allez, ramène-toi, j'ai ce qu'il te faut.
Edgard remarque que l'homme a autant de dents que de savoir-vivre.
— Si tu veux de la machine, j'en ai d'la bonne !
— De la machine ?
— De la caféine, putain, t'es con ou quoi ? Vingt balles le gramme, j'te connais pas !
Même s'il ne comprend pas le concept de vente au gramme, Edgard entend très bien le mot "caféine" ressortir, alors il s'avance sans s'en rendre compte. Le dealer se décale lui aussi, et bientôt ils sont parfaitement à l'abri des regards dans l'angle de cette ruelle qui jouxte les beaux murs du Baudelaire.
— T'en veux combien ?
— De quoi ?
— Bin, de grammes ! Non mais sérieux, tu viens de garer ta soucoupe pas loin, t'arrives d'une autre planète ? T'es complètement chéper, mon vieux.
— On fait combien de cafés avec un gramme ?
— De cafés ?
— Ouais.
— Mais t'es fumé ma parole ! La caféine que j'ai, elle est lyophilisé, le but c'est de se la foutre dans le nez ou dans les veines !
— Vous êtes de grands malades !
Le dealer dévisage Edgard, s'arrête sur son accoutrement, et ne trouve pas nécessaire d'en rajouter. Edgard questionne malgré tout :
— Et si je décide de la diluer dans de l'eau chaude ?
— Ce serait complètement con de la gâcher pour faire un truc pareil, et très certainement dégueulasse, mais qu'est-ce que j'en ai à foutre, moi, tant que me paies ! Alors, t'en veux combien ?
Pour la première fois depuis bien longtemps, Edgard perd ses moyens :
— Ne me prenez pas pour un imbécile ! Un café lyophilisé avec un gramme ? Du jus d'chaussette, ouais ! M'en faudrait au moins cinq pour un café respectable, et encore, sans goût ! Ça fait cent balles le café lyophilisé, c'est du délire !
Le dealer reste ahuri devant un raisonnement qu'il ne comprend pas.
— Mais putain, tu prends ton meuge, tu te fous un demi dans le zen ! Tu verras si tu décolles pas, comme ça t'arrêteras de me faire chier avec ton eau à la con, là !
— Vous ne me ferez pas croire qu'il n'y a pas un buveur de café torréfié dans le coin. Écoutez : Je peux payer très cher. Je veux juste un putain de vrai kawa !
Edgard a visé juste : le dealer semble hésiter.
— T'as la thune sur toi ?
Edgard fait un signe affirmatif de la tête.
— Ça dépend pas de moi à ce niveau-là, mec. Faut aller quelque part.
Sans rien dire de plus, il se retourne, et puisque qu'il semble évident qu'il l'a enjoint à faire de même, l'homme respectable qu'était Edgard s'enfonce dans la petite ruelle qui l'avale de ses ténèbres.

Quelques minutes plus tard, Edgard se retrouve dans un hangar miteux. D'abord, le bâtiment semble vide et désaffecté : une vieille voiture brûlée trône au milieu, de vieux poteaux bouffés par la rouille tiennent un plafond plein d'amiante et il y règne une odeur de moisi et de poussière repoussante. Mais bientôt l'italien s'avance d'un pas assuré et juste derrière la voiture défoncée qui semble être celle d'une unité de police un peu trop aventureuse, il s'accroupit sur le sol puis il frappe deux fois, attend deux secondes, frappe trois fois, enfin il s'arrête.

Une dalle qui semblait soudée aux autres s'entrouvre tout à coup.
— Y'a un type-là.... il veut du vrai café. Il peut payer cher.
On aperçoit dans la pénombre de l'interstice un regard qui scrute Edgard de la tête au pied, et ce dernier en est sûr : de cette planque s'échappe une légère odeur de grains de café torréfiés. Pour ne pas avoir l'air suspect, il s'empêche de piétiner d'impatience. Au bout d'un long moment, l'homme sous la dalle balance :
— Quarante l'entrée, après c'est dix balles le café.
Edgard s'estomaque mais sort les sous quand même. La grille s'ouvre complètement et l'italien se décale en intimant :
— Dépêche toi, putain...
Edgard pose son pied sur ce qui semble être le barreau d'une petite échelle, alors il la descend et constate une fois en bas qu'il vient de descendre dans un café clandestin. Partout autour de lui, des tables de misère sont agencées, un bar miteux se dresse dans un des coins, et les gens viennent commander à la seule machine dégueulasse qui semble fonctionner encore. Une fois la surprise passée, Edgard prend le temps d'analyser les lieux malgré lui, et ce qu'il voit lui semble ahurissant : à la table située sur sa droite, un homme vient de commander une tasse de café, et après en avoir bu une gorgée, il la fait tourner à sa voisine, qui, ayant bu elle aussi, la fait tourner à son tour ; à sa gauche, le groupe semble plus riche : non seulement ils ont chacun leur café, mais en plus, ils étalent du café lyophilisé sur un petit miroir qu'ils sniffent tour à tour de temps en temps ; enfin, sur une table esseulée au milieu, une petite vieille boit lentement un café qu'elle coupe à l'eau de temps en temps pour le rallonger.

Tous lancent tant de regards inquiets vers le tenancier et la dalle d'entrée que la scène parait surréaliste.

Une main patibulaire tape sur l'épaule d'Edgard et un grognement très clair l'enjoint à ne pas l'ignorer, alors notre respectable protagoniste comprend qu'il a réfléchit trop longtemps et passe les quarante balles qu'il avait en main au type peu recommandable qui le regarde d'un air mauvais. Ce dernier broie les billets dans son poing, puis il se tire en laissant à Edgard la possibilité d'aller enfin au comptoir apaiser son addiction.

— Un café, s'il vous plait.
L'homme le regarde en souriant.
— Faut payer d'abord, mon grand.
Edgard soupire et sort vingt balles.
— Mettez m'en deux. Et fissa, de grâce...
Tout habitué qu'il est à servir des junkies, le serveur sent bien la détresse de notre pauvre homme en manque, alors aussitôt demandé, il se met au travail. Tout le rituel exécuté d'une main de maître par le serveur procure à Edgard un bien fou : le bruit du réservoir à café qu'on tape fortement pour le vider ; la musique mélodieuse de la machine ; le bruit du liquide qui coule ; l'odeur du grain torréfié ; la forme de la petite tasse ronde et toutes ses promesses de volupté dans son petit nuage crémeux ; la petite anse charmante qui vient enjoliver cette boisson merveilleuse. Tout ceci a déjà permis au corps d'Edgard de se détendre alors qu'on lui présente enfin deux beaux cafés fumants. Ses pupilles se dilatent d'envie, sa main se met à trembler doucement, et inspirant un grand coup, il fait encore un effort pour ne pas succomber à la tentation tout de suite et faire durer un peu les préliminaires. Enfin, ne tenant plus, il attrape la première tasse et d'un geste qui ferait pousser des cris effarouchés à l'ensemble du Baudelaire, Edgard engloutit son premier café cul sec si rapidement que même le serveur lui jette un regard inquiet.
— Doucement, quand même, hein...
Edgard veut hausser les épaules mais deux mains s'y posent.
— Il m'en offre un, le beau gosse, ou faut qu'j'm'endorme ?
Sans rien demander, une femme passe son bras autour du cou d'Edgard et se colle à lui.
— Si tu m'en payes quelques-uns, mon p'tit gars, j'ai un truc, par là...
Edgard s'empresse de boire son second café d'un trait avant qu'elle ne le lui prenne, et aussitôt il sent les effets du premier se répandre dans son système nerveux. Bientôt, son coeur s'accélère, sa mâchoire se durcit un petit peu, ses veines s'ouvrent et le monde lui parait enfin compréhensible.
— T'as peur que j'te vole ton p'tit café, là ? Mon p'tit chou... T'aimes le café ? Viens, j'ai un truc à te montrer...
Edgard sent qu'elle lui prend le bras et qu'elle l'emporte quelque part. Bien que la caféine lui eut permis de résister, il a désormais l'impression de ne jamais être tombé aussi bas de toute son existence et de ne plus avoir grand chose à perdre. Et puisqu'on ne ment jamais aussi bien qu'à soi-même, il ne s'avoue pas qu'en réalité, son amour pour le café attise sa curiosité pour ce qu'on lui propose. Aussi se laisse t-il entrainer sans trop réfléchir par la prostituée qui le guide vers les toilettes d'un pas décidé.

Une fois la porte verrouillée, cette dernière baisse la cuvette du siège et lui dit très gentiment :
— Si tu me prends un meuge, je te suce.
— Pardon ?
— J'ai de la chnouf à vendre, et me faut une trace, vite. T'as l'air blindé de pognon, moi, j'ai tapé toute ma conso.
Edgard ne comprend pas un traitre mot de ce jargon incompréhensible.
— Écoute : j'ai plus une thune et j'peux pas m'en acheter à moi-même. Alors t'es mignon, tu me prends un meuge, tu l'ouvres, tu nous fais deux belles traces et en échange pour le suivi clientèle, je suis gentille et je te suce.
— C'est de la caféine raffinée ? Ça marche vraiment, ce truc ?
Elle se vexe :
— Qu'est-ce que tu baves ?
— C'est pas de la caféine lyophilisée ?
— M'insulte pas, mon chou. La poudre lyophilisé, c'est la drogue pas cher pour les toxicos, ça fait rien si on se l'injecte pas. Je t'ai vu boire ton café comme un con tout à l'heure. Dis-toi que mon truc, c'est de la purifié, c'est un truc de laboratoire, mon grand. C'est du reu-pu, quoi, un truc énervé, genre 90%. J'ai pas le chiffre exact, mais genre... une trace c'est l'équivalent d'une trentaine de café bus cul-sec, quoi.
Edgard calcule rapidement.
— Six litres ?..
— Mais c'est qu'il est bon en maths ! Il compte aussi bien son argent, le génie ?..
— Combien ?
— Tu m'fais rire, t'es mignon, mais j'vais devoir te pomper. Va falloir au moins quatre-vingt, mon chou.
Edgard est un homme respectable, nous l'avons dit. Il sort l'argent en disant :
— Je ne veux pas que vous me suciez, mais je veux bien de votre truc, là.
Elle rit vulgairement en sortant un petit pochon du fond de son soutien-gorge. En un tour de main, l'échange est fait. Et voilà Edgard, tout dépenaillé dans ces chiottes miteuses, avec son petit pochon à la main, comme un enfant qui aurait trouvé quelque chose de grave. La prostituée le remarque :
— T'as l'air fin, mon chou. Tu veux que je les fasse ?..

Alors sans lui laisser le temps de répondre, elle attrape le gramme sèchement. Sur la lunette des toilettes, elle passe rapidement un coup de manche pour nettoyer - si faire se peut, puis elle sort deux petites cartes de la poche arrière gauche de son jean. Elle dispose enfin une petite dose de poudre qu'elle écrase d'une carte et qu'elle gratte de l'autre, la travaillant ainsi afin de l'affiner autant que possible. Elle sort deux petits bouts de papiers carrés de son autre poche arrière, puis les tend à Edgard. Dans un réflexe lumineux qu'il doit aux cafés précédents, ce dernier comprend qu'il doit les rouler pour en faire de petites pailles et les lui redonner. Alors il s'exécute, et très rapidement on entend un grand "Snnnniiiiff", puis un soupir de soulagement, et maintenant elle se touche le nez en reniflant bien fort pour bien faire passer l'ensemble de la prise.

Edgard s'accroupit à son tour et tel un adolescent il essaye de faire le geste interdit comme s'il l'avait fait toute sa vie, pourtant il est déjà ridicule puisqu'il doit se boucher une narine pour que la drogue passe convenablement dans la seconde, et qu'en plus il n'enfonce pas la paille suffisamment profond dans ses conduits nasaux, si bien que la caféine atteint difficilement les muqueuses et qu'on en voit de grande trainées blanches restées bloquée au bord du nez de notre respectable protagoniste. Mais quand même, quelques secondes plus tard - et Edgard est surpris par l'extrême vivacité de l'effet -, son sphincter se compresse, la mâchoire d'Edgard se ferme comme jamais auparavant, des gouttes de sueurs énormes perlent maintenant à son front, et notre nouveau drogué a subitement l'impression de pouvoir exécuter des opérations complexes avec la rapidité d'une calculatrice. Il ne peut s'empêcher de lâcher :
— Putain, c'est dingue comme sensation !
— J'te l'avais dit, mon chou. Ça se voit que t'es un lapin de six semaines. Bon, t'es sûr que tu veux pas j'te suce ?
— Non, non, merci.
— Je plaisante, en vrai, je t'ai baisé, mon pote : avec ma caféine et la gueule que t'as en ce moment, vu ta pression artérielle, t'aurais même pas été foutu de me pondre une demi-molle.
Edgard ne se vexe même tant la stratégie de la prostituée lui apparait limpidement fine et qu'il ne s'est pas laissé prendre. Cette dernière ponctue :
— Allez, quand même, je vais te laisser un petit souvenir.
Avant d'ouvrir la porte et de retourner chasser le chaland, elle lui glisse les deux petites cartes dans la poche avant de sa chemise.
— Vas-y mollo, quand même, hein, kawa-boy...
Puis après lui avoir mis une petite tape sur le cul, elle disparait.

Edgard ressort des toilettes puis du café clandestin dans un état de conscience et de surexcitation sans précédent. Que le monde se soit inversé n'a plus vraiment d'importance, en réalité : Edgard sent maintenant couler en ses veines un souffle nouveau, et ce souffle est d'une puissance inégalable. Les couleurs sont plus vives ; les raisonnements s'affutent ; l'on entend mieux, l'on voit mieux, l'on pense mieux, l'on ressent mieux ; et si l'on oublie le coeur qui s'affole et les molaires qui semblent prêtes à se broyer les unes contre les autres, Edgard se sent un tout nouvel homme dans un tout nouveau corps. Il reste cependant un détail gênant : ce corps est terriblement sale. Si dépendant de son café, Edgard ne s'est ni débarbouillé, ni douché, et maintenant que tous les pores de sa peau sont si sensibles et que son système nerveux a décuplé ses sensations, le pauvre homme se sent terriblement crasseux et décide, d'un pas beaucoup plus vif et rapide qu'il ne l'aurait voulu, d'aller se laver enfin pour explorer vraiment toute les possibilités offertes par sa récente découverte.

Arrivé chez lui, la vue de la baie vitrée dépourvue de tout soleil le contrarie quelque peu, mais il constate que le paysage qu'elle offre reste sublime et qu'il ne l'a jamais vraiment admirée comme il le mérite. Aujourd'hui il comprend : jamais il n'a vu tant de petits détails, tant de poésie et de respiration dans cette vue plongeante sur cette jolie ville qu'il a devant lui tous les matins, et le voilà maintenant capable de focaliser sur tant de choses simultanément. D'un même regard, Edgard parvient à suivre la vitesse du flot de véhicules qui défilent au loin tout en contemplant le vol de certains oiseaux et le défilement des passants juste en bas de chez lui. Grisé par ce sentiment de puissance intellectuelle, il lui vient subitement l'envie de faire de la peinture, puis d'écrire, puis de se lancer dans l'artistique ou de faire quelque chose de créatif, et bientôt il envisage, après sa douche, d'abandonner ce travail imbécile de comptable qui le fait pourtant si bien gagner sa vie. Et voilà que, sans même s'apercevoir du temps qui passe, Edgard reste devant la baie vitrée une bonne heure durant laquelle il remet l'intégralité de son existence en perspective : jamais il n'aurait pu imaginer que la caféine purifiée serait si supérieure à la torréfaction et qu'il prendrait un tel plaisir à prendre ce produit si fort et pourtant si inoffensif. Subitement, comme un éclair, une idée très forte le frappe : ce n'est pas que le soleil s'est levé à l'ouest ce matin, c'est qu'Edgard qui tournait dans le mauvais sens depuis tout ce temps.

L'absurde logique de ce raisonnement le fait rire, et soufflé par l'impression d'avoir été jusque là un humain sans cervelle et sans conscience, il s'assoit sur son canapé comme pour savourer mieux l'effet produit par la caféine. Se faisant, il fait tomber par mégarde une des deux cartes de sa poche de chemise et cette dernière vient se poser sur la table basse. Alors d'un geste trop rapide, Edgard sort le gramme de caféine purifiée mais dans son empressement et son amateurisme le pochon s'entrouvre et de la poudre se dissémine un peu partout sur la table et sur le sol ; et voilà qu'Edgard cherche maintenant à travailler la drogue comme l'a fait la prostituée mais le geste n'est pas facile et bientôt il en met partout ; finalement tout ceci le saoule et devant l'empressement de remettre son nez dans cette merveille, il ne cherche même pas à la travailler convenablement. Il ne se rend pas tout à fait compte que les gros cailloux qu'il reste peuvent en fait être broyées et faire bien des lignes, lui ne voit que la longueur de la trace qui est similaire à celle qu'il a tapé tout à l'heure dans les toilettes. Et juste après l'avoir sniffé d'un geste un peu plus assuré que lors de la première prise, il sent un drôle de mouvement dans son coeur qui bat maintenant la chamade et qui semble s'affoler comme jamais auparavant. Et malgré son cerveau affûté qui carbure merveilleusement, Edgard n'a même pas le temps de comprendre que la dose était trop forte et que, pour lui, le soleil ne se lèvera plus jamais, ni à l'ouest, ni à l'est.
« Modifié: 03 Juin 2022 à 19:46:05 par Kwak' »

Hors ligne Stevius A

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Re : Chambardement [Contenu explicite]
« Réponse #1 le: 03 Juin 2022 à 09:19:07 »
Bonjour Kwak.
C’est un pur hasard : je suis off, j’ouvre le monde de l’écrire, lorsque ton texte apparait en tête de liste des textes non-lus.
Amusant…
C’est parti :

"il y dans ses réveils"

"sans air et sans mouvement, et bien"
Peut-être que "sans air ni sans mouvement t'éviterait la répétition avec le "et" qui suit.

"Mais rien ne sera comme tel, et Edgard le comprend"
Ici, tu pourrais te passer du "et".

"le soleil s'est bien levé à l'ouest, et il tape désormais"
Je suis bien heureux de pouvoir te dire que cette virgule n'est pas nécessaire.

"Alors il parcourt les quelques mètres qui le séparent de son bar préféré, et par automatisme, il s'asseoit sur une des chaises de la terrasse, attendant comme d'habitude que le serveur sorte de la double porte-vitrée principale utilisée habituellement, lorsqu'il entend dans son dos : "
« assoit ». Ensuite, c'est très subjectif, mais tu aurais pu faire deux phrases plus courtes, sans "et"
Alors il parcourt les quelques mètres qui le séparent de son bar préféré. Par automatisme, il s'assoit sur une des chaises de la terrasse, attendant comme d'habitude que le serveur sorte de la double porte-vitrée principale utilisée habituellement, lorsqu'il entend dans son dos :

Qu'est-ce que je vous sers, Monsieur?
Un espace avant "?"

"Edgard se lève rapidement pour passer sa tête à travers la porte et contempler ainsi l'orientation de la salle, et son horreur grandit :"
"afin de contempler" t'éviterait la répétition du second « et », devant lequel la virgule n’est peut-pas nécessaire.

« Vous avez fait drôlement vite, pour les travaux, dites-donc. » La virgule après « vite » est volontaire ?

« il se souvient de son but premier et demande calmement » Afin d’éviter d’employer deux fois « et » dans la même phrase, ici tu pourrais utiliser « puis ».

« Le serveur tousse, et toute la salle se tait. » Virgule volontaire ?

« Quelqu'un a t-il quelque chose à redire ?.. » Etrange ponctuation que tu répètes plusieurs fois. C’est volontaire ? Sinon, il manque un – après le « a ».

« Cette établissement est une cocaïnerie ce qu'il y a de plus respectable : nous ne servons pas de café. » Il manquerait un petit « tout ».

« Ici, nous servons ne servons que des matés »

« Alors la migraine reprend et alors il s'affole, car il voit maintenant » Qu’est-ce que j’vous sers, Monsieur ? Un double-alors et une petite virgule ?

« au plein milieu de sa crise de manque » En plein milieu, non ?

« M'en faudrait au moins cinq, pour un café respectable » Question : Tu ne m’aurais pas demandé de retirer des virgules chez moi pour en ajouter chez toi ?  :D

« Et sans rien dire de plus, il se retourne, et puisque » Tu pourrais te passer du premier « Et ».

« Mais bientôt l'italien s'avance d'un pas assuré et juste derrière la voiture défoncée qui » Ce « et » pourrait être remplacé par un « puis », cela t’en fera un de moins dans un passage qui en compte déjà pas mal.

« Une dalle qui semblait soudée aux autres s'entrouvre tout à coup » Il manque un « . »

« Edgard prend le temps d'analyser les lieux malgré lui, et ce qu'il voit lui semble ahurissant : » Tu pourrais me rendre cette virgule, par exemple…

« se veines s'ouvrent et le monde lui parait enfin compréhensible. » ses.

« Le poudre lyophilisé » « Le » pour le café, c’est ça ?

« elle passe rapidement un coup de manche pour nettoyer - si faire se peut, puis elle sort deux petites cartes de la poche arrière gauche de son jean. » Il manque un – quelque part.

« Elle dispose enfin une petite dose de poudre qu'elle écrase d'une carte et qu'elle gratte de l'autre, travaillant ainsi la poudre afin de l'affiner autant que possible. » Tu peux éviter la répétition du second « poudre » : la travaillant.

« Edgard s'accroupit alors à son tour et tel un adolescent » . Le « alors » n’est pas nécessaire ici, d’autant que tu en utilises beaucoup.

« Et avant d'ouvrir la porte et de retourner chasser le chaland » le premier « Et » n’est pas nécessaire.

« Edgard ne s'est ni débarbouillé, ni douché » Dans l’ordre des priorités, j’aurais fait l’inverse : Edgard ne s’est ni douché, ni même débarbouillé.

« toute les possibilités offertes » toutes.

« ce n'est pas que le soleil s'est levé à l'ouest ce matin, c'est qu'Edgard qui tournait dans le mauvais sens depuis tout ce temps. » C’est Edgard.

« il s'asseoit sur son canapé » Tu l’aimes bien celle-là.  ;)

« Et malgré son cerveau affûté » Tu pourrais te passer du « Et » De manière générale, tu emplois beaucoup de « et » que tu pourrais remplacer par d’autres choses, ou éviter en utilisant des « . »
Tu emplois aussi souvent "alors", cela crée des redondances. Pourtant, cette journée est sensée sortir du quotidien, non ? 

Voilà, c’était amusant ce petit monde à l’envers, je m'en vais de ce pas me servir un autre café moulu. Merci.
Tranches de vie et carnets de voyages peu classiques sur fond d'écriture non policée...

Mon blog avec toutes les histoires : https://www.stevius.fr/

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Re : Chambardement [Contenu explicite]
« Réponse #2 le: 03 Juin 2022 à 11:31:10 »
Hello Kwak,

Je crois que je ne t'avais jamais lu encore. J'en profite donc.
J'ai beaucoup aimé l'histoire d'Edgard. Ça m'a rappelé les vieux épisodes de la quatrième dimension! On navigue entre la réalité et le fantastique, c'est bien écrit, bien raconté (peut-être un poil long à certains endroits, juste une impression, ma lecture a ralenti un peu à certains passages).

Des petites coquilles :

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purifiée?

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Là, j'ai eu un doute. Je voyais Edgard accroupi, affalé et je ne vois pas comment elle lui tape le cul!

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Pas fan du "l'on", mais c'est perso. À l'oreille, c'est bizarre comme mélodie.

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Merci pour ton texte! :)
« Noone will know my name until it's on a stone » Eels, Lucky day in hell

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Re : Chambardement [Contenu explicite]
« Réponse #3 le: 03 Juin 2022 à 18:19:02 »
Stevius : Merci de ton passage. En effet, j'ai de sacrés tics d'écriture, et il y avait de gros problèmes, notamment les "et", et les "alors". J'ai corrigé la majorité des points que tu soulèves ;)

Citer
Question : Tu ne m’aurais pas demandé de retirer des virgules chez moi pour en ajouter chez toi ?  :D
Ce que tu m'as fait rire. C'est toujours le cordonnier le plus mal chaussé, parait-il !  :noange:

Aponiwa : Salut. j'aurais du retoucher un peu plus cette histoire et là servir un peu mieux, mais je ne suis pas sûr qu'elle en vaille la peine, alors hier, ivre, je l'ai posté. Ce matin, j'ai regretté dès le réveil ! Désolé pour les coquilles. Content en tout cas si la promenade t'a plu ! ;)

Merci à vous deux, vraiment  :oxo:

 


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