La casserole
Toi, si impudique et désœuvrée,
quand on te voit hors de la cuisson.
Un bord recourbé
s’appelle un rebord,
sans tranchant, sans que le doigt
craigne de tomber dans le fond,
coupé, sectionné, telle une tête
sous un tranchant de guillotine.
Le bord recourbé est doux,
comme le manche, une queue,
sinueuse, élégante,
rivée au pourtour en inox.
Le pourtour plein de reflets,
ceux d’une fenêtre, d’une lumière,
d’un visage regardant le pourtour en inox.
Le manche, à son bout,
comprend un trou,
pour accrocher le tout,
suspendre le tout,
à un clou.
Parfois on voit le fond,
parfois on le devine.
Deviner le fond, ou voir le fond,
cela dépend du regard qu’on jette sur elle.
Si elle vous domine, on ne voit que le pourtour du fond,
une muraille aux reflets d’inox.
Si votre regard la domine, alors il plonge dans le fond,
son fond circulaire, aux bords arrondis.
Si vous la retournez, c’est son cul rond d’inox,
qui vous happe le regard, une trace de brûlé au milieu du rond.
Reposez-la vite à l’endroit.
Son rôle est d’attendre.
De son vide elle espère un plein.
Elle rêve de lui inoxydablement.
Elle attend de servir.
Alors, meuble, table, feu, l’accueillent.
Ah, le feu !
Elle est impatiente de lui.
Brûler, rougir, flamber, cuire.
Elle est reine sur son brasier.
Supérieure à nous tous.
Dans le creux de son pourtour,
dans le fond que l’on devine,
l’eau bouillonne,
les aliments, patates, riz, nouilles, légumes, fruits, volailles,
lait, jus, sauce,
mystère du solide qui se répand en fluides,
bouillies, marmelades, mollesse coulante,
que retiennent les pourtours et le fond jamais percé,
si d’elle on prend scrupuleusement soin.
Dans le manche, il existe un trou,
par le trou se glisse mon œil,
comme derrière un monocle qu’on tient par le manche,
et à travers ce monocle je vois
la transformation par le feu,
la conservation par les pourtours et le fond,
la jouissance par les aliments contenus,
par le trou du manche,
on comprendrait l’utilité du manche,
qui conduit à la vie.
Mais dans le silence, ce mutisme,
en dehors des clapotis de l’ébullition,
quand le tout est reposé, ou rangé dans le placard,
un bruit se fait entendre,
du fin fond de l’histoire de France,
contre la Monarchie de Juillet,
ou les oppresseurs lointains des pays du sud,
le peuple, cuillère ou bâton en main,
il frappe, il tambourine, sur le cul, les flancs,
le cul rouillé, les flancs cabossés,
le peuple tambourine sa colère,
sur les casseroles trouées de mon âme.