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Le bruit des moteurs et des klaxons résonne en arrière-plan. L'air pollué que je conteste parmi la foule s'engouffre dans mes
poumons. Les stands de journaux, de bretzels et de hot-dogs se disputent les endroits stratégiques du parc. La verdure des lieux m'apaise un instant mais il suffit que je lève la tête, que je contemple ces hauts immeubles et gratte-ciels pour me rappeler où je suis. Je suis un homme parmi la foule, je suis un homme habitant Manhattan. Et je suis assis sur un banc, en plein cœur de Central Park.
Je ne peux m’empêcher de sourire. Je me sens bien. Mes mains sont posées sur mes genoux. Tant de choses captent mon attention. Un joggeur essoufflé, un enfant courant vers les bras de sa mère, un couple se tenant plus par les fesses que par la main. Je n’ai pas la chance d’avoir de copine. Pourtant je sens que je suis prêt à offrir mon être à qui bon se présentera devant moi. Un sourire, un regard, un geste et je peux tomber amoureux dans la seconde. Je ne peux pas m’en empêcher c’est comme ça.
J’ai 23 ans. Et je ne sais encore pas grand-chose de ce jeu qu’est la vie. Je vais vous résumer le peu de choses que j’ai vécues. Je suis né dans le Connecticut, j’ai été élevé seul par ma mère. Elle, pour qui c’était difficile de vivre dans ce monde cruel, dominé par la race masculine.
J’ai 10 ans et je suis solitaire, très peu d’amis. Juste Miles le voisin avec qui je joue aux billes. Je perds toujours contre lui mais il me rend mes billes à chaque fois que je commence à pleurer. Il a 11 ans mais on fait la même taille, je crois que ça l’énerve. Il est gentil et débrouillard comme moi. Sa maison est en aussi mauvais état que la mienne. Une fois je me souviens, un soir de juin, couché tous deux dans l’herbe, il m’avait demandé ce que j’aimerais faire quand je serai grand. Je lui avais répondu que je ne savais pas, lui, s’était relevé et avait dit haut et fièrement : “ Moi je serai chauffeur de camion comme papa ! “ Ironie du destin, je sais aujourd’hui que Miles est mort, renversé par un camion de livraison.
J’ai 15 ans. Je deviens con, je ne m’intéresse à pas grand-chose. Plus trop de relation avec ma mère qui tombe malade. Je suis colocataire de cet appartement qui ne sera jamais chez moi. C’est le troisième en deux ans tout comme ce nouvel ivrogne qui sert de compagnon à ma mère. L’école, c’est simple, je m’embête, ça ne m’intéresse pas. J’ai des beaux résultats alors que je ne travaille pas vraiment. Toutes les filles sont les mêmes, elles sont pathétiques et stupides. Ça finit toujours de la même manière mais ça ne me dérange pas de rentrer dans leur jeu, c’est toujours mieux que d’être invisible.
J’ai 20 ans. Je fais des études de médecine. Le nouveau copain de ma mère est mort, elle a hérité. Mais elle est toujours malade, sa santé se dégrade, elle passe la plupart de ses nuits à l’hôpital. A part ça, la vie n'est pas trop mal. Je suis sorti de cette enfance compliquée qui ne me manque pas vraiment. Je suis prêt à attaquer la vie même si bordel qu’est-ce qu’elle chère. Les fins de mois sont compliquées et sans la mort du copain de ma mère, je n’aurais jamais pu me payer mes études. Je le remercie pour ça mais juste pour ça.
Aujourd’hui j’ai 23 ans, ma mère est morte l’année dernière. Je me porte bien, j’arrive à m’en sortir dans cette rude ville que j’ai choisi d’habiter. Vous savez maintenant tout de moi.
Ah oui j’allais oublier, il y a quelque chose d’autre dont je n’ai pas parler.
J’ai comment dire, un don assez particulier...
2
C’est assez récent. Je ne comprends pas exactement comment ça marche.
Généralement, je me mets dans mon lit, le soleil doit être couché (peut-être pas j’en sais rien en fait ). Et puis je pense à un moment de la journée que j’ai aimé ou détesté, à une action qui s’est faite ou pas faite. Je ferme les yeux. Ensuite je les ouvre et nous sommes au petit matin de la journée que je venais de vivre. J’ai déjà essayé le soir d’un deuxième jour de refaire un saut dans le temps mais ça ne marche pas. J’ai déjà essayé de penser à un instant précis pour me retrouver pile au moment voulu mais ça ne marche pas. Lors d’un deuxième jour, je ne tombe pas sur un clone de moi-même et je ne remarque pas de modifications avec le premier jour. Et quand je disais que c’était assez récent, je veux dire une semaine. Enfin techniquement deux semaines pour moi car j’ai vécu tous les jours de cette semaine deux fois.
Il y a bien entendu des tonnes de questions que je me pose. Comment un tel pouvoir est possible ? Est-ce que d’autres personnes possèdent des dons semblables ? Est-ce que si je vis les journées deux fois, je vieillis plus vite ? Ou au contraire je vis deux fois plus longtemps ? Est-ce que ce pouvoir va s’améliorer ? Aurais-je d’autres fonctionnalités à la suite d’une mise à jour tel un smartphone ? Quels sont les impacts sur moi de ces sauts dans le temps ? Est-ce que je vais garder ce don toute ma vie ? Est-ce que je peux changer le cours du temps ?
Mon cerveau est en constante ébullition depuis une semaine. Je n’en n’ai parlé à personne. Aujourd’hui c’est mon deuxième dimanche de la semaine. Je pense à toutes les possibilités que m’offre ce don. Je pourrai me la jouer à la “ Retour vers le futur “ et mémoriser le résultat de score, paris sportifs et autres pour me faire plein d’argent lors d’une deuxième journée, mais je ne pense pas que ce soit une bonne chose. Peut-être que ce don ne m’a pas été donné pour rien, il y a peut-être une raison, un message que j’ignore.
Tout d’un coup cela me parut comme une évidence. Il y a une raison. Et c’est à moi de la découvrir. Ainsi je saurai ce que je devrais faire de ce pouvoir.
Il y a une autre révélation que je dois vous faire...
Je m’appelle Matthew Bailey. C’est vrai que je ne l’avais pas mentionné.
*
Je passe la porte de mon loft typiquement new-yorkais. Parquet en chêne, mur de brique rouge, tableau vintage, cuisine ouverte avec un îlot central en verre dépoli accompagné de deux hautes chaises en PVC blanc, divan en cuir, écran plat, dans le coin supérieur droit un escalier hélicoïdal menant à une mezzanine surplombant une partie de la pièce à vivre, elle me sert de chambre. Quelques plantes se trouvant ici et là participe au style urbain du loft. Un petit couloir vêtu de deux portes mène respectivement à la salle de bain et aux toilettes. Quelques objets hétéroclites se retrouvent sur différentes étagères en inox, de la statuette de l’île de Pâques au vieux trognon de pomme.
Cet appart, je me le suis offert grâce à l’héritage de ma mère. Je m’y sens bien, je m’y sens à l’aise pour étudier, je fais des études de droit. J’aimerais être avocat.
Nous sommes le 10 octobre aujourd’hui. Ce qui veut dire que ce don m’est apparu le 3 octobre. Je suis vraiment long à la détente. Le 3 octobre, c’est l’anniversaire de mon père. Ma mère me l’avait déjà dit et je l’ai retenu. Mon père s’appelle Jonathan Bailey. C’est tous ce que je sais de lui. Y aurait-il un lien ? Possède-t-il également ce don ?
Avant tout autre chose, j’aimerais vous raconter ma première expérience, mon premier voyage, ce deuxième 3 octobre ...
3
J’ai découvert que j’aime quand les choses se déroule à la perfection, rapidement et sans embûche. Depuis que je suis étudiant, la pression fait partie de mon quotidien. Je mets mon avenir en jeu à chaque examen. Je n’ai pas trop le temps pour diverses distractions. Ma mère me répétait souvent de prendre le temps, qu’être lent n’était pas un défaut, au contraire quelqu’un de lent savoure chaque instant.
Ce n’est pas mon cas. Je ne prends pas le temps d’admirer le ciel quelques secondes lorsque j’ouvre mes rideaux le matin, je ne prends pas le temps de relécher la dernière goutte de chocolat chaud qui traine au fond de la tasse, je ne prends pas le temps de m’asseoir un instant et de regarder la vie qui s’écoule autour de moi, je ne prends pas le temps de rencontrer une fille bien que j’en meurs d’envie. Je suis comme ça. Je m’en rends compte enfin.
C’est la première fois que je me retrouve ici. Je ne sais pas pourquoi, une simple envie de me poser quelques secondes. Je suis assis sur un banc au cœur de Central Park. Vêtu de leur parure automnale, les arbres me paraissent d’une beauté irréelle. Le contraste de couleurs qui compose le branchage des arbres est juste magnifique. Le vent s’invite à la fête, en faisant danser ces feuilles couleur de feu. Il vient me mordre subtilement le visage par son froid épouvantable.
Un homme. Il s’assit à côté de moi et finit par ouvrir un journal. Il a de larges épaules, je lui donne facilement la soixantaine. Il semble très fatigué mais je décerne dans son regard triste une once de bienveillance. Après un instant à faire semblant de lire son journal, l’homme se tourne vers moi et me fixe de ses yeux abimés.
-Bonjour jeune homme...
Sa voix est grave. Apaisante.
-Bonsoir.
J’ai répondu un peu trop sèchement. Je suis désolé.
-Tu sais mon p’tit, je m’installe sur ce banc tous les jours, à la même heure et aussi longtemps que je m’en souvienne, jamais je n’ai vu quelqu’un assis sur ce banc lorsque je m’y rends.
-J’avoue que c’est la première fois que je viens ici.
-Puis-je savoir pourquoi ?
-Je voulais me détendre, penser à autre chose, …
-Regarde cet homme.
Du regard, il me désigne un homme marchant à vive allure. Il est dans un costume deux pièces, smartphone dernier cri à l’oreille, valisette noire à la main. Il semble s’énerver au téléphone tandis qu’il s’éloigne de notre champ de vision.
-Je suis sûr mon enfant que tu fais de grosses études. Economie, droit, médecine, peu importe tu risques de finir comme cet homme. Il est si pressé. Tu as vu son visage ? Cet homme est dévoré par le stress et la pression sociale. Je parie que le matin il prend des anxiolytiques pour atténuer cette boule au ventre qui ne cesse de grossir en lui.
L’homme marque une courte pause puis poursuit sa tirade.
-Je parie que de jour en jour, sa femme se demande ce qui se passe, se demande pourquoi la flamme passionnelle qui les a réunis s’atténue déjà. Je parie que cet homme oublie qu’il a une petite fille qui n’attend que son amour. Tout ça le mènera à sa perte, j’en suis sûr. Un beau matin, sa femme le quittera pour un homme attentionné, elle prendra la petite avec elle. Et là, il se rendra compte qu’elle était irremplaçable, que c’était la femme de sa vie et que cette enfant était la chose qu’il aimait le plus au monde. Il se retrouvera seul, cette réussite professionnelle sera son plus grand regret. Et il vivra malheureux jusqu’à la fin des temps...
-Cet homme que vous venez de décrire, c’était vous ? Pas vrai ?
J’ai senti au fur et à mesure de son récit un nœud se former au creux de sa gorge, il paraissait avoir connu l’enfer qu’il venait de décrire.
-Je ne voudrais pas que tu deviennes comme ça fiston, le temps est si précieux de nos jours.
-Que s’est-il passé ensuite ? Avez-vous retrouvé votre femme et votre fille ?
-Bien sûr que non fils...Bien sûr que non...
-Je ne ferai pas la même erreur. Je deviendrai avocat mais je consacrerai autant de temps à ma famille qu’à mon travail.
Le soixantenaire commença à rigoler doucement mais cela finit par une quinte de toux.
-Je te donnerai cette chance... On se reverra bientôt.
Le vieux s’est ensuite levé sans répondre à mes questions. De quelle chance parlait-il ? Je suis rentré chez moi, il fait tard dehors.
*
Je reste immobile quelques instants sur le seuil de l’entrée, fixant le plafond de mon loft, je me demande si cette conversation avec cet homme était bien réelle. Je ne sais pas trop quoi en penser, je ne sais pas trop ce qu’il me voulait. Je pense qu’il s’agissait simplement d’un vieil homme frustré qui n’a que pour dernière arme ; faire peur à des jeunes hommes qu’il envie du plus profond de son être.
J’agrippe l’escalier en colimaçon pour atterrir sur le parquet de la mezzanine. A côté de mon lit se trouve un petit bureau en bois blanc laqué. Il peine à supporter les tonnes de livres et documents affaisser un peu partout sur lui. C’est sur ce petit bureau que j’apprends le métier d’avocat, je m’y sens bien mentalement. Je m’installe sur la chaise capitonnée. Je regarde les cours grands ouverts devant moi. Tous ces milliers de mots qui n’attendent que d’être mémoriser dans ce vaste réseau complexe de connaissances que compose mon cerveau.
Je quitte la chaise pour le lit deux personnes qui n’a toujours connu qu’une personne. Mon PC portable est entrouvert, lorsque je l’ouvre complétement, c’est une page pornographique qui m’accueille chaleureusement.
Je passe le reste de la soirée sur Netflix. Pas très passionnant. Il est 22h43. Je me prépare à aller dormir. J’enfile mon pyjama trop petit, souhaite bonne nuit à ma défunte mère et me couche. Je repense à cet homme. Je te donnerai cette chance. Ça ne veut rien dire j’en suis sûr. Je ferme les yeux et repense malgré tout à la conversation. Pourquoi ça m’obsède tant ? Je m’endors l’esprit perturbé.
*
Dimanche 3 octobre. De nouveau.
8h38. Je me réveille. JE ME REVEILLE. Pourquoi mon réveil n’a pas sonné ? J’ai cours aujourd'hui merde. J’enfile les premiers vêtements que je trouve, attrape une brioche dans une des armoires de la cuisine, bombarde mon sac à dos de documents. Je quitte l’appartement, la chemise déboutonnée.
C’est étrange ce monde en ville. Beaucoup de promeneurs. Un soleil timide éclabousse les immeubles de New-York. Je tente de me frayer un chemin sur le trottoir. Je dois gagner le métro.
Je vérifie sur mon smartphone que ma ligne passe bien dans les prochaines minutes. Je m’arrête, sursaute et fait tomber mon GSM sur le sol lorsque l’écran m’affiche moqueusement :
Cette ligne ne circule pas le dimanche et jours fériés
Je me pince mais non je ne rêve pas. On est de nouveau dimanche. On...On est de nouveau dimanche...
*
Voilà où j’en suis. Vous savez tout. Vous comprenez maintenant ce qu’il me reste à faire. Certes mon père est né le jour où j’ai reçu ce don. Je pense qu’il ne s’agit que d’une simple coïncidence. J’irai vérifier tout à l’heure sur le net mais je suis presque sûr qu’il doit être mort. J’ai envie de me concentrer sur cet homme que j’ai rencontré dans Central Park, il doit détenir la clé de ce mystère aussi étrange que tout cela puisse paraître.
4
Lundi 11 octobre.
Aujourd’hui je dois me rendre à l’université Pace depuis mon appartement dans l’Upper East Side. Nous sommes un premier jour aujourd’hui. C’est le retour de la pression et des cours. C’est tout de même agréable d’avoir bénéficier d’un week-end de quatre jours. Je me sens reposé, je sens que je vis réellement ces deuxièmes jours.
Je passe les portes de cette université riche et privée. Je ne traîne pas avec grand monde. Il y a juste cette fille, qui lors du cours de droit économique, se trouve à chaque fois deux rangées et 8 places vers la gauche au-dessus de moi. Elle a un truc. Ses lèvres fines, ses cheveux châtains. J’ai envie d’elle. Ses yeux sont d’un irrésistible marron qui quand je les croise me caressent mon être et m’arrachent un sourire bête. Merde, que venait de dire le prof ? Mon attention ne se porte plus sur le cours, cette dernière n’a d’yeux que pour cette fille dont je ne connais même pas le nom.
La journée se poursuit. Les profs enchaînent les monologues tandis que je peine à tous noter. Il y a toujours cette satisfaction inégalable quand le prof termine sa dernière syllabe et que tout a été enregistré et noté. Cette satisfaction ne dure que quelques secondes. C’est le stress qui prend le relais car on sait que toutes ces notes devront être étudiées et assimilées.
Sonnerie finale. Ouvrez les portes et libérez les étudiants. Certains s’empressent de retourner chez eux tandis que d’autres vont aller relâcher la pression dans un bar ou deux.
Et j’aperçois cette fille que je fantasme. Elle se trouve à une dizaine de mètres devant moi. Elle est devant la route, et s’agite après un taxi. Une pluie vient se mêler à tout ça. Et comme dans un de ces films romantiques, je m’approche vers elle, la pluie s’intensifiant. Je vais juste lui demander son nom et si elle accepterait de prendre un verre avec moi. Hélas, un garçon surgit de nulle part, un parapluie à la main. Elle saute dans ses bras. Ils continuent à se câliner quelques instants avant de finalement grimper dans un taxi.
Je ne rentre pas chez moi. Je monte dans un taxi, direction le cimetière de Green-Wood. Comme presque tous les lundis, je rends visite à ma mère. Mon chauffeur passe entre les quartiers de Chinatown et Tribeca pour atterrir sur le Brooklyn Bridge. Nous survolons Brooklyn Heights, Cobble Hill et Carrol Gardens. A hauteur de la cinquième avenue, le cimetière se situe sur la droite.
Je franchis les hautes grilles de fer, gardiennes de ces sinistres tombes. Le cimetière de Green-Wood est aussi un immense parc, investi par les morts mais aussi par les touristes et simples New-Yorkais voulant échapper un instant la frénésie de la ville. Je déambule dans cet immense cimetière fait d’un nombre incalculable d’allées goudronnées.
J’arrive enfin devant la tombe de ma mère. Elle s’appelait Amy, c’était une femme respectable, transparente et forte. Je crois que je regrette un peu. J’aurai aimé être plus près d’elle lors de ses derniers instants. Je ne sais pas comment expliquer ça, il y a toujours eu un problème de communication entre elle et moi. Nous n’étions jamais sur la même longueur d’ondes. Elle était très pragmatique, moi j’étais idéaliste. Elle était fonceuse, moi j’étais plutôt réfléchis étant jeune, bien qu’aujourd’hui je ressemble à elle de plus en plus. Et je sais qu’elle faisait des efforts pour arranger notre relation, mais de mon côté je reniais tout, je m’en foutais. Culpabilité. Voilà pourquoi je me retrouve ici tous les lundis.
Je reste encore quelques secondes à regarder les gouttes tomber sur la dalle de marbre. Un proverbe chinois y figure. N’oubliez pas qu’on a tous deux vies. Ma mère me le répétait souvent. On a tous deux vies et la deuxième commence quand on se rend compte qu’on en a qu’une seule.
Bref, je ne vais pas m’éterniser ici. J’ai des choses à préparer pour les cours demain, des notes à réécrire proprement et à étudier. Un petit jogging dans Central Park ne me ferait pas de mal. Il faut également que je songe à faire les courses, je n’ai plus rien à avaler chez moi. Je suis serveur au Cafe Amrita, c’est un bar/restaurant situé au nord-ouest de Central Park, j’y travaille le mercredi soir et le samedi midi mais ça ne me rapporte pas grand-chose. Bien que j’aie hérité de la fortune de l’ancien petit ami de ma mère, je sais bien que ce n’est pas un puit sans fin, qu’un jour je devrais compter sur mes propres moyens.
18h30.
De retour chez moi. Je prends l’initiative d’endosser un survêt confortable pour aller faire une course de 40 minutes je l’espère. Je me retrouve sur un trottoir de la troisième avenue. Je m’étire et m’échauffe brièvement afin d’éviter une déchirure musculaire au bout de quelques minutes. J'accroche la septante-deuxième rue dans cet immense quadrillage que forment les rues de Manhattan.
Ici, les rues ont été construites avant les immeubles. C’est pourquoi, tout est parfait, bien symétrique et ordonné. Ce sont les bâtiments qui s’adaptent aux rues et non l’inverse. J’ai toujours un comprimé sur moi contre les nausées quand je quitte la ville en voiture, il me faut toujours un temps d’adaptation à ces routes qui ne cessent de tourner dans tous les sens.
Je suis toujours à un bon rythme. 11,3 km/h pour le moment. Je cours dans Central Park depuis un petit moment. Il fait assez froid je dois dire.
Bien sûr, je prends la peine de passer devant le banc duquel j’ai rencontré ce mystérieux monsieur. Mais non, le banc est vide mise à part une cannette de Coca renversée qui occupe les lieux. Je tombe sur plusieurs sans-abris. Tous portent un visage piqué par l’alcool et le froid. Un point de côté me fait ralentir un peu, je sers le poing pour le faire disparaître. Ça ne marche qu’à moitié.
19h27.
Rien de tel qu’une bonne douche après s’être bien dépensé. Je ferai les courses demain. J’ai décidé que lors de ces deuxièmes jours ce n’était pas utile que j’aille en cours. J’ai d’ailleurs été appelé par l’université en raison de mes absences, je leur ai dit que j’étais souffrant. C’est étrange, c’est un peu comme s’il y avait deux mondes, comme si j’avais deux vies. Je vais me faire livrer un truc sur internet, c’est vrai que je n’ai toujours pas mangé.
Avant de me mettre à travailler un peu, j’ouvre mon ordinateur, lance internet et tape : “Jonathan Bailey “ dans la barre de recherche. Je ne l’avais jamais fait auparavant.
A ma grande surprise, je tombe sur un article du New-York Post datant de plusieurs années. Il m’informe de la mort de mon père, il a été tué par une balle dans la tête. L’article qualifie ce meurtre d’un crime lié aux affaires professionnelles de mon père, ce dernier décrit comme un homme d’affaire discret et respecté. Je saute les détails de l’enquête. La dernière partie de l’article numérique attire mon attention, il s’agit d’une des rares interviews réalisées par mon père. Je clique sur la vidéo et augmente le volume de l’appareil au maximum.
L’homme qui se trouve sur cette vidéo ne ressemble pas à l’image que je m’étais faite de lui. Il est plus vieux, maigre, les joues creusées et des lourdes poches figurent sous ses yeux. Je lui donne la cinquantaine. Il s’explique calmement, d’un ton convainquant. Ce n’est plus l’alcoolique d’autrefois qui battait ma mère et m’hurlait dessus pour que j’écoute alors que je n’avais que 7 ans. Je veux dire visuellement parlant, pour moi il restera toujours cet homme horrible. Il nous a abandonné et ça c’est impardonnable. J’apprends qu’il est le patron d’une société informatique traitant des données, proposant des idées et outils pour qu’une société quelconque puisse s’épanouir et proliférer au mieux dans ce monde aux tendances consommatrices et capricieuses.
J’allais arrêter la vidéo, lorsqu’une question du jeune journaliste m’interpella, elle disait :
- Vous n’êtes pas obligé de répondre si vous ne sentez pas bon de le faire mais j’ai une dernière question pour vous, vous êtes très discret comme homme, lors de vos rares apparitions, vous avez l’air plutôt triste à vrai dire. Y aurait-il une quelconque explication à votre comportement ? Encore une fois vous n’êtes pas obligé de répondre...
Mon père fixa la caméra de ses yeux vides, prit une grande inspiration et répondit :
- Il y a longtemps je menais une vie misérable. Pour l’oublier, il m’arrivait de boire. J’avais besoin de plus belles chaussures, de repas plus sophistiqué, de tout ce que je n’avais pas. Alors j’ai arrêté mon boulot de merde pour me lancer dans des projets plus compliqués qui nécessitaient énormément de temps. Pour assoiffer mes besoins matérialistes, pourtant éphémères, j’ai sacrifié ma famille pour me concentrer sur un travail acharné pas toujours propre. C’est grâce à ce sacrifice que je suis ici devant vous à conter mon succès professionnel qui est sans doute la pire chose qui me soit arrivée.
La vidéo se coupa après quelques remerciements, l’interview était terminé. Je me recule du portable.
5
Une lumière grisâtre dépasse des rideaux, cours sur le mur avant de plonger dans les ténèbres de la chambre. C’est un New-York nuageux et d’une tristesse automnale qui m’accueille. Les sommets des immeubles sont invisibles. J’imagine les personnes les plus riches se réveiller dans leur appartement sur les nuages, heureux que ces derniers les séparent un tant soit peu du bas peuple qui grouille et dérange.
J’ai pensé durant toute la nuit à mon père. C’est une sorte de soulagement que j’ai ressenti, les raisons de son départ sont enfin connues. Je ne dis pas que je le comprends et accepte cette excuse mais c’est tout de même bon de savoir qu’il y en a une.
C’est étrange, le propriétaire ne sait toujours pas plain. Je suis en retard sur mon loyer. Il faut savoir que c’est un nouveau propriétaire, il doit être un peu perdu j’imagine. Il contrôle également la petite épicerie en bas, j’ai l’habitude de m’y rendre comme en ce moment même.
J’opte pour un simple pain, à la sortie j’attrape un journal pour y lire les gros titres. En réalité, c’est plus la date qui m’intéresse. Lundi 11 octobre. De nouveau. Et toujours c’est même questions qui refont surface. Le vielle homme que j’ai rencontré doit être à l’origine de tout ceci. Je n’en peux plus de vivre dans l’incompréhension, il me faut des réponses tout de suite.
D’une grande détermination, je me rends dans Central Park, à l’endroit même où se trouvait l’homme, sur ce petit banc de bois. Les aiguilles de ma montre indiquent 10 heures.
Le temps est étrangement doux. Le ciel est pâle et sans vie. J’atteins enfin ce foutu banc, situé au milieu d’une grande allée énormément fréquentée. Je m’assois seul dessus, respire profondément, je ne sais plus trop quoi penser.
Je m’apprêtais à partir lorsqu’une main ferme vint se poser sur mon épaule. Je me retourne aussitôt, le regard livide du soixantenaire croise le mien. Je ne dis rien, je pense que le brusquer le ferait simplement fuir. Il s’assoit à côté de moi, desserre timidement son large foulard.
- Alors, comment c’est passée la semaine ? Je viens aux nouvelles.
- Vous allez d’abord me dire qui vous êtes ?
Le vieil homme partit dans une quinte de toux qui me semblait interminable. Après quelques instants, il trouve enfin l’intérêt de me répondre.
- Je ne suis qu’un pion, rien de plus. Je ne peux rien faire pour vous.
- Un pion ? Je ne comprends pas ! Vous êtes plusieurs ? Qu’est-ce qui m’arrive bon sang ?
- Vous avez eu droit à une chance. Vous avez la capacité de pouvoir vivre un instant deux fois afin de vous rendre compte de leur singularité, de leur richesse, de leur saveur.
Je sens la colère envahir mon esprit face à mon impuissance sur la situation. Que dois-je faire ? Adopter une approche stoïque ? Etrangler cet homme jusqu’à ce qu’il me dise quelque chose ? Qu’il me dise quoi ? Qu’est-ce que je veux qu’il me dise finalement ? Tout ça est irrationnel.
- Je dois m’en aller.
- Où allez-vous ?
- Une dernière chose, sache que ce qui t’arrive est le fruit de ton esprit et toi seul peut te sortir de cette situation.
Une phrase digne des plus grands films d’aventure.
- Connaissez-vous Jonathan Bailey ?
L’homme hôte son chapeau, pour passer sa main sur les quelques cheveux blancs restants de son crâne. Il se lève, prêt à partir, il me regarde.
- Qui est Jonathan Bailey ?
- Mon père.
- Je vois. Les choses vont s’accélérer. Il est temps que ce petit manège s’arrête.
Je le regarde s’éloigner sous ses airs graves et mystérieux. J’en suis presque fasciné. Cette conversation ne m’aura pas vraiment avancé. Mais tout de même, j’ai comme une profonde intuition, mon instinct m’hurle que cet homme ressemble étrangement à l’homme sur cet interview qui n’était autre que mon père. Et si mon père n’était pas mort ? Après tout, il avait les moyens pour faire croire au monde une tragique mort. Et si c’était lui mon père ? Non, c’est impossible et pourtant, j’ai tellement envie d’y croire…
*
La journée passe, je m’ennuie. J’effectue quelques courses, je travaille pour les cours. J’attends. Je profite c’est vrai, je me détends, je me repose.
J’effectue quelques recherches supplémentaires sur la mort de mon père.
Le corps a été retrouvé dans un hôtel miteux du Queens. Mon père est en effet mort d’une balle dans la tête mais la dépouille était également brûlée et scarifiée par endroit la rendant méconnaissable à première vue. L’autopsie a révélé que la mort datait depuis plusieurs jours déjà. Mon père était accusé de maintes fraudes fiscales, une rumeur disait qu’il était le cerveau d’un immense trafic de contrebande (cigarettes, armes, …) new-yorkais que les autorités ne parvenaient à démantibuler. Ce n’était apparemment qu’une question de temps avant que le FBI ne trouve enfin les premiers indices incriminent monsieur Bailey. Ces activités délictueuses seraient sans doute la nature de ce meurtre sauvage peut-être effectué par une organisation criminelle rivale. Tout cela reste flou. Mon père aurait été un criminel en plus d’être un lâche et un égoïste.
Quelque chose retint tout de même mon attention. Le corps était méconnaissable. Des preuves, des échantillons d’ADN ont pu être ajouté ou quelque chose du genre je n’en sais trop rien. Le rapport confirmant qu’il s’agissait bien de Jonathan Bailey a pu être faussé ou manipulé. C’est une hypothèse.
S’il s’avère que mon père n’est pas mort, peut-être qu’il est ce mystérieux vieil homme, ce dernier étant à l’origine de ce qui m’arrive. C’est depuis que je l’ai rencontré que j’ai cet incroyable don, celui de pouvoir revivre une même journée.
Sur ces pensées confuses, je tente de m’endormir.