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07 novembre 2026 à 00:34:39
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La marraine

Auteur Sujet: La marraine  (Lu 1714 fois)

Hors ligne gage

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La marraine
« le: 30 mars 2022 à 19:37:17 »
En ce moment, je n'écris plus guère que plein de petits "footings" comme dit Rémi. 

Je vous en soumets un, j'espère qu'il vous sera plaisant à lire.




La marraine



Tout est blanc, dans cette salle. Les murs, les longs rideaux plissés des paravents, les draps, les infirmières, le ciel par la fenêtre, où l'on aperçoit aussi la flèche de l'église. Une pie s'y pose de temps à autre, puis regagne des branches dénudées, en contrebas. Il n'avait pas encore vraiment détaillé le décor, mais aujourd'hui, puisqu'il attend de la visite, le jeune dragon voit ce qui l'entoure d'un œil nouveau : depuis des semaines il vit dans une eau-forte, sans aucune couleur, à l'exception de la petite croix rouge sur les brassards des soignantes et du bleu très pâle des couvertures.

Il serre fort le mouchoir de dentelle qu'elle lui avait envoyé au tout début de la guerre et repense à la petite photo sépia qu'il a perdue en même temps que ses jambes à Lizerne. Il ne se souvient plus vraiment de son visage, et ça le travaille. Des cheveux sombres réunis en un chignon caché, à la mode cette année-là comme elle le lui a appris. Mais ses yeux, sa bouche restent dans le flou. Il se souvient seulement qu'il l'avait trouvée fort jolie et que les autres voulaient lui chiper le petit portrait. 

Les odeurs de camphre et d'éther peinent à masquer certains remugles. Il fait si froid dehors que l'on hésite à aérer trop souvent, car le poêle est bien petit pour une telle pièce. Un gémissement s'élève, fragile et ténu, du troisième paravent sur la gauche. La gueule cassée arrivée avant-hier a encore besoin de morphine. Moi, j'ai toujours un visage, au moins... Des larmes lui viennent, qu'il essaie de contenir un instant, puis il s'abandonne à des sanglots silencieux. Il sait d'expérience qu'il se sent toujours mieux après.

Il rencontrera sa marraine de guerre dans quelque heures. Jeanne de Sarcicourt, qui aime les travaux d'aiguille, jouer du piano, et surtout danser la valse et le quadrille, que j'ai appris au pensionnat... Ce n'est pas avec lui qu'elle dansera, c'est la chose la plus certaine. Elle en sera réduite à le pousser dans une chaise à roues dans les allées de son parc, et... Une tempête se lève à nouveau dans son crâne. Il n'aurait jamais dû accepter qu'elle vienne le voir, lui qui n'est plus qu'une moitié d'homme, lui qui s'était imaginé après la guerre, flamboyant dans son uniforme, caracolant fièrement sur son cheval devant son château pour la séduire.
 
Mais le dragon a été mis à bas par la foudre d'un pauvre obus de 75.

Un moment il a cru qu'elle était arrivée sans qu'on le prévienne. Mais non, c'est une triste femme qui traverse la salle, espérant que l'un des amnésiques de l'hospice soit son fils. Son regard qui s'attarde sur son visage n'est pas indiscret, il est juste avide et suppliant, puis se referme déçu, puis se tend de nouveau, plein d'espoir, tandis qu'elle se dirige vers les lits du fond.

En début d'après-midi, une infirmière lui apporte une lettre. Voilà, il en est sûr, elle ne viendra pas, finalement. Elle s'est forcément rendu compte que ça n'a pas de sens. Ou bien les invalides lui font peur, ou bien...
Il déplie la feuille unique, qui curieusement n'a pas d'enveloppe.


Lieutenant Morel,

je suis le colonel de Sarcicourt, père de Jeanne, votre marraine. Grièvement blessé à la Marne, je me rends compte aujourd'hui que cela ne m'empêche pas d'être lâche, car alors que je me suis mis dans une situation inextricable, ma seule envie est de fuir.
Excusez donc la manière abrupte de cette lettre.

Lieutenant, ma fille unique Jeanne est morte de la rougeole il y a un an tout juste. Elle avait été enchantée de devenir la marraine de guerre d'un orphelin, considérant qu'elle se devait de faire profiter quelqu'un de sa chance et de son aisance. Préparer chacun de vos colis était un moment de joie sincère, que nous partagions dès que je fus revenu du front.
Incapable de vous annoncer le drame, soucieux de maintenir votre moral, j'ai décidé de perpétuer cet échange en son nom, dans l'idée certaine et égoïste, je m'en rends compte, de la faire vivre encore.

J'ai pu juger de vos qualités, lettre après lettre, de votre pudeur, de votre tenue. J'admire votre bravoure. Je suis dans une pièce à côté. Si vous le voulez bien, ce serait un honneur pour moi de vous saluer.



§§§



C'est un soir d'été. Sur la terrasse aux tilleuls du château de Sarcicourt on aperçoit un homme mûr qui boîte bas. La manche gauche de sa veste, vide, est épinglée à son épaule. De sa seule main il pousse un fauteuil muni de roues dans lequel est assis un jeune homme privé de ses jambes. Leur conversation s’interrompt tandis qu'ils regardent le soleil se coucher sur la campagne vallonnée.






« Modifié: 31 mars 2022 à 17:04:29 par gage »
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Hors ligne txuku

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Re : La marraine
« Réponse #1 le: 30 mars 2022 à 20:50:25 »
Bon soir

Un texte touchant bien construit et ecrit ! :)

Merci a toi ! :)
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne Rémi

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Re : La marraine
« Réponse #2 le: 30 mars 2022 à 21:54:30 »
Salut !

Citer
En ce moment, je n'écris plus guère que plein de petits "footings" comme dit Rémi. 
Alors me voici !
(l'expression vient de Milora ou d'enrya, je sais plus... peut-être quelqu'un d'autre encore.)

Une écriture sobre et touchante ; bien qu'à la troisième personne, on sent la présence du mutilé dans les expressions utilisées et les descriptions.

Lors de ma première lecture, au niveau de la forme, rien ne m'a semblé accrocher. Alors je tente de chipoter lors de la deuxième :

Citer
Il ne s'en était pas encore rendu compte mais aujourd'hui, puisqu'il attend de la visite, le jeune dragon voit le cadre qui l'entoure d'un œil nouveau.
du coup, on ne sait pas de quoi il se rend compte (de l'omniprésence de la blancheur, de l'absence de couleurs ?)
Et puis "cadre qui entoure" donne un côté "tableau".
'le jeune dragon voit son environnement monochrome d'un oeil nouveau' (?)

Citer
Depuis des semaines il vit dans une eau-forte,
j'aime beaucoup

Citer
la petite photo sépia qu'il a perdue en même temps que ses jambes à Lizerne.
chouette aussi, ça
(comme quoi, un zeugme peut ne pas être drôle)

Citer
Des cheveux sombres réunis en un chignon caché, à la mode cette année-là, c'est elle qui le lui a appris.
je n'arrive pas trouver pourquoi, mais ce "c'est elle qui le lui a appris" pourrait être mieux dit... en exprimant que c'était dans une lettre et en donnant une certaine émotion à cette lettre ? en supprimant le "c'est elle qui", qui n'est pas génial ? en instaurant une certaine distance avec l'idée de "mode" ou un certain décalage par rapport à sa position de poilu ?

Citer
puis il s'abandonne à des sanglots silencieux. Il sait d'expérience qu'il se sent toujours mieux après.
j'aurais remplacé le " il sait d'expérience qu' " par un " : "
(sait + expérience + toujours = trois fois la même info)

Citer
il est juste avide et suppliant, puis se referme déçu, puis se tend de nouveau,
je ne sais pas si tu tiens à ce double "puis"
Je préfèrerais "avant de se tendre à nouveau"

Citer
Sur la terrasse aux tilleuls du château de Sarcicourt on
virgule avant "on" ?

Citer
Sur la terrasse aux tilleuls du château de Sarcicourt on aperçoit un homme mûr qui boîte bas.
j'aime bien ce "on aperçoit", qui nous met à distance de la scène

Citer
De sa seule main
je préfère "unique main"

Voilà, quelques broutilles pour te donner matière à réflexion, mais pas grand chose, en vérité.
Un texte tout en retenue, plein de pudeur et d'humanité, j'ai bien aimé.

Au plaisir !
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne Delnatja

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Re : La marraine
« Réponse #3 le: 31 mars 2022 à 09:57:57 »
Bonjour gage, un joli texte qui appelle l’empathie.
Bonne journée.
Michèle

Hors ligne Michael Sherwood

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Re : La marraine
« Réponse #4 le: 31 mars 2022 à 10:44:31 »
Ah terrible texte, gage !

Voilà qui ne va pas nous redonner le moral,  :(
Ce souvenir de la Grande Guerre renouvelé en ces temps de guerre qui sévit en Ukraine, aux portes de l'Europe.

Que de malheur, l'exclusion de l'amour, marraine de guerre pour l'un, fille chérie pour l'autre.
Deux hommes amputés, réunis dans la tristesse et la misère physique.

MS
It's not because you're paranoid that they aren't after you.

Hors ligne gage

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Re : La marraine
« Réponse #5 le: 31 mars 2022 à 17:18:41 »
Bonjour à tous, et merci pour vos lectures bienveillantes !

@txuku : merci à toi pour ton passage. Ravi que cela t'ait plu !

@Rémi : merci beaucoup pour ta promptitude et ton acuité dans la lecture !
Comme à mon habitude, j'ai pioché dans tes remarques avisées, remanié mon texte, et négligé certaines non parce qu'elles n'étaient pas justifiées, mais parce que je trouvais qu'en en tenant compte, j'alourdissais mon texte. Ça ne veut pas dire, d'ailleurs, que je n'y reviendrai pas ! Ça veut juste dire que je ne parvenais pas à améliorer la chose.
Merci en tout cas, et, venant de toi, les compliments qui émaillent ton commentaire comptent pour le double.

@Delnatja : merci pour ton passage. Merci pour ton compliment. L'empathie, la qualité première !

@Michael Sherwood : ne vois pas trop mon texte comme un constat de désastre. C'est aussi l'histoire d'un redémarrage, de deux solitudes meurtries qui s'accordent. C'est une fin positive, et vraiment optimiste. Il faut savoir se relever, même si ce n'est pas toujours facile. Merci pour ton commentaire !
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

 


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