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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Je ne suis plus qu'elle

Auteur Sujet: Je ne suis plus qu'elle  (Lu 1165 fois)

Hors ligne Gavertania

  • Plumelette
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Je ne suis plus qu'elle
« le: 16 Février 2022 à 14:41:15 »
Est-elle éternelle ? Mourra-t-elle à mes côtés ? Deviendra-t-elle ma compagne, mon amant, celle qui m’aime pour le meilleur et le pire ? Est-ce qu’elle et moi, nous partirons ensemble ailleurs, aurons-nous une maison au bord de mer, contemplant les vagues qui passent et reviennent ? Vieillirons-nous ensemble ? Regrettant la jeunesse, les amours, les souvenirs qu’on a de peine à faire vivre. Est-ce que j’aurais mon corps à ses côtés, est-ce que mon âme partira en paix avec seule la vision de ses yeux noirs d’eau.
J’ai peur qu’elle me reste, qu’elle soit toujours là, même à vingt-cinq ans, à trente-six, à quarante-deux, même lorsque j’oserais la tromper avec un autre, si cela arrive. Est-ce que j’aurais toujours sa main dans la sienne, même lorsque mon cœur sera pris ? Je ne sais pas, si elle fait partie de moi, ou si elle vit, dans mes murs, dans mes meubles, mes vêtements, mon sac à dos, mon téléphone, mon ordinateur. Si elle est partout même dans les fils électriques, dans les champs magnétiques, dans l’air froid de l’hiver ou dans la pluie d’été. Si je la regarde, même ici, lorsque j’écris. Pourtant je la sens, elle est au creux de mon être, entre mes boyaux et mon cœur, dans mon œsophage elle s’est réfugiée. Je la sens, elle est lourde. Chaque matin, je me lève avec cette même sensation, même lorsque j’avais enfin fini par l’oublier. Je ne pleure jamais la redécouvrir, je fais de même avec un vieil ami que l’on ne supporte plus : je la tolère. Et même quand je lis, ou quand je joue, que je marche dehors ou écoute de la musique, elle me rappelle. Elle semble être la seule à connaître mon prénom, elle me dit, me parle, même si je n’en ai pas envie. Chaque fois que je rêve, chaque fois que je médite, je réfléchis, je ne l’oublie pas. Je ne peux pas l’oublier, elle est toujours là, à me rappeler, à me dire avec son poids lourd, ses fesses qui tendent tout mon corps, de mes pieds à ma tête, à me dire qu’elle est toujours là.
Je ne sais pas quand, je ne sais plus si elle est arrivée, ou si mon corps a toujours été sa maison. Elle semble me connaître, et ce bien mieux que moi-même, elle sait que j’ai peur de sortir dehors, alors elle me dit reste. Elle sait que j’ai du mal à discuter, faire la discussion, l’engager, alors elle me dit ne la fais pas. Elle sait que j’ai envie d’aimer et d’être aimé, mais que je n’ai plus le courage, ni d’apparaître ni d’y croire encore, car elle me dit qu’elle est la seule et le sera pour la vie. Et elle m’énerve, je suis révolté, parce qu’elle a raison. Elle a raison, de moi, de ma vie, elle est aux commandes et je ne peux ni la pousser, ni l’arrêter, parce que je n’ai jamais su. Quoi faire si elle n’est plus là à me dire quoi faire ? Je suis comme un enfant qui n’a jamais grandi, elle est mon parent, elle me dit reste là et sois sage, je vais arranger la situation. Et je reste assis, à faire un caprice, de la voir toujours au-dessus de moi, d’être dans son lit qu’elle a fait, d’être nourris de sa cuisine et laver de son savon. Je ne sais rien faire, je suis incapable de tenir ma maison, et je ne le serais jamais.
C’est ce qu’elle me dit. Et j’y crois comme on croit à ses parents. Elle est mon démiurge, elle est mon Créateur. Elle fabrique ma vie, et je suis condamné au destin qu’elle m’a choisi. Je lui fais des prières, je lui dis de me prendre ou de disparaître à jamais. Elle rigole, elle en rigole. Elle a toujours ri, elle s’est toujours moquée de moi, de ce que je suis et de ce que j’ai toujours été. Un étranger. Un étranger du monde et de son propre chez soi. De n’être à sa place nulle part, même dans le ventre de sa mère. Je me suis toujours senti mal, gêné, embarrassé, d’être ici, d’être partout. Elle a donc pris mon visage, mes mains, mes jambes, elle a pris mon apparence et mon identité, car elle sait que je déteste apparaître. Elle apparaît, à moi, et à tous ceux qui m’aime. Elle est comme un mur, entre moi et le monde, elle peint des milliers de mes visages. Mais moi je n’ai jamais été là. Je suis comme un fantôme, qui vit dans ces murs, dans le manoir en ruine qu’à construis mon enfant. Et je l’entends hurler, de terreur, lui qui rêvait de vivre, de respirer l’air. Mais je ne peux plus rien faire, je suis déjà mort, je lui dis, elle vit à notre place.
Je ne peux que pleurer le temps, que souffler, me réveiller tous les matins avec la sensation. Je ne peux que regarder le monde se dérouler. Je suis absent, mon âme n’est plus, elle est en paix, mais il reste mon corps, les vestiges de mon enfance, et des braises qui animent mon écriture.
les rêves sont des morts vivantes

Hors ligne Cendres

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Re : Je ne suis plus qu'elle
« Réponse #1 le: 16 Février 2022 à 18:59:25 »
Merci pour ton texte.
Il y'a un travail de recherche pour tes mots et tes phrases. Ca se voit et c'est plaisant a lire.
Je suis nulle en double sens, je n'ai pas compris qui est cette "Elle". Je pensais à sa femme, mais vu qu'il dit qu'il en aimer une autre, ca ne doit pas être cela.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Gavertania

  • Plumelette
  • Messages: 9
Re : Je ne suis plus qu'elle
« Réponse #2 le: 16 Février 2022 à 22:03:00 »
Merci pour ton texte.
Il y'a un travail de recherche pour tes mots et tes phrases. Ca se voit et c'est plaisant a lire.
Je suis nulle en double sens, je n'ai pas compris qui est cette "Elle". Je pensais à sa femme, mais vu qu'il dit qu'il en aimer une autre, ca ne doit pas être cela.

Bonsoir, merci pour ton retour ! L'ambiguïté et le manque d'identité de "elle" est volontaire, ainsi "elle" peut raisonner différemment pour chaque personne. Personnellement, en écrivant le texte je désignais le vide, le manque, la solitude et la dépression. Si cela peut t'éclairer à la lecture :)
les rêves sont des morts vivantes

 


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