Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Les nuits du silence
— Hey, ça te dit de m’accompagner ce soir ?
Leis avait murmuré, et sa voix basse écorchait les mots sur ses dents avant de les laisser glisser le long de ses lèvres. À cette voix je ne pouvais pas dire non, et je soupçonne qu’il le savait.
— Oui, bien sûr, répondis-je, les yeux fixés sur ses lèvres, avide de nouveaux mots. Peut-être qu’il parlerait encore ce soir. Ou peut-être que nous resterions muets, avec la peur au ventre de se faire pincer par une patrouille. Il m’embrasserait sans doute, mais la perspective m’enchantait presque moins que ces mots susurrés tout près de mon oreille et qui déchireraient, seulement pour nous, la chape du silence qui nous était imposé.
Il me rejoignit au crépuscule, dans la cour arrière de l’immeuble. J’avais prétexté un violent mal de tête et m’étais retirée dans ma chambre pour la nuit. Je savais que jamais mes parents ne s’autoriseraient à me demander comment je me sentais. Dès que la nuit tombait, et avec elle l’Interdiction, le silence et la peur des représailles s’insinuaient dans les salons et chambres et chacun se repliait sur soi-même. Ça n’avait pas toujours été ainsi disaient les anciens ; moi je ne connaissais rien d’autre.
Je sortis par derrière, attentive à ne pas faire crisser les graviers de la cour sous mes pieds. La lune s’était éteinte dans les nuages et je trébuchai. La main chaude de Leis me retint, il ne la lâcha plus et me guida à travers un méandre de rues qui me semblaient toutes identiques.
Je reconnus enfin l’angle de la rue du Devoir, et ses cubes de béton en rang serré. De lourdes bottes claquèrent sur le sol, tout près. Nous nous plaquâmes contre le mur. J’aurais voulu me fondre dans le ciment, me fossiliser, arrêter toute cette machine humaine si bruyante. Il me semblait que le roulement fou des battements de mon cœur résonnait dans toute la rue. Lorsque les soldats disparurent dans la rue du Guide Suprême, je me rendis compte que j’avais cessé de respirer. J’eus envie de rire, de me mettre à courir et à danser. Leis me regardait et dans ses yeux je lus la même euphorie folle. C’était bien plus que du soulagement. Je me sentais vivante. Peut-être que j’étais vivante pour la première fois de ma vie et que cette profonde inspiration, à dix-sept ans, avait enfin déplié mes poumons, apporté dans mon sang l’oxygène dont j’avais besoin.
— Tu comprends maintenant pourquoi tu es venue ? me chuchota Leis.
Je ne répondis pas mais j’embrassai ses mots qui avaient coulé sur mes joues, mes yeux et mes cheveux. Sa bouche avait un gout de feuille brulée et de résine, un peu acre. Après tous les baisers incolores que j’avais reçus et donnés, cette amertume me fit du bien.
Nous arrivâmes bien vite à la gare. Les trains s’alignaient comme des jouets endormis sur un tapis de chambre d’enfant. Nous courûmes entre les rails, longtemps. Je me dis que nous allions enfin sortir de la ville, perdre nos boussoles d’acier et de pierre, laisser le silence derrière nous et suivre les oiseaux dans leur migration. Et puis une baleine de rouille apparut devant nous. Un wagon blindé, qui semblait abandonné aux intempéries. Il avait peut-être emmené il y a longtemps les opposants du régime, ceux qui n’avaient pas voulu se taire autrefois, ceux qui n’acceptaient pas que le couvre-feu efface les rêves. Je pensai à toutes mes nuits sans histoire du soir, sans
bonne nuit, sans
je t’aime et sans soupir. Je pensai à mes cauchemars sans cris, aux monstres aphones sous mon lit.
Leis frappa à la porte du wagon, trois coups brefs, trois plus appuyés et trois brefs à nouveaux. SOS, pensai-je.
La porte s’ouvrit sur un sas d’acier massif. Il semblait récemment aménagé. Un capuchon cachait les traits de l’homme qui nous reçut. Leis fit un geste de la main, deux doigts levés comme un défi à la nuit, et nous grimpâmes dans le train. La porte se referma doucement derrière nous sans grincer. Les parois d’acier tout autour avaient écrasé mes horizons et je me sentis étouffer. Qu’est-ce que je faisais là et pourquoi Leis m’avait-il entrainée dans cet endroit ?
Le capuchon ouvrit la porte devant nous et mes oreilles se mirent à hurler. Tout au fond du wagon, sur une scène improvisée, trois garçons et une fille se déchainaient sur leurs instruments tandis qu’une petite foule sautait et hurlait des paroles confuses. Les sons rebondissaient avec violence sur les parois et sur les têtes échevelées et vibraient, sauvages, à travers mon corps.
— C’est du rock, me cria Leis. Tu n’en as jamais entendu parce que c’est interdit.
Et sa voix que plus aucun carcan n’étouffait, s’éleva au-dessus de la musique, les mots déliés du silence.