Vieux défi de mai 2010 :
Vera, je te défie d'écrire un texte débutant par la réplique : "You've been a bad girl, GaGa ! A very, very bad, bad girl." Si vraiment ça ne te plait pas, tu peux le faire en poème, mais alors entièrement en anglais. Et sinon, tu peux écrire un texte retraçant fidèlement (même si tu peux réinterpréter quelque peu) le clip Telephone de Beyonce et Lady GaGa. Mais je préfèrerais pas, parce que c'est un couple de meufs et une histoire de poison, donc c'est pas un vrai défi.
Dans ce trilemme j'ai choisi la première option o/. En fait j'avais déjà commencé à l'écrire très peu de temps après avoir été défiée, et mon ordi était mort ; je l'avais refait sur une feuille volante et retapé sur l'ordi de ma mère, puis elle avait eu un truc à faire dessus donc j'avais transféré sur celui de ma soeur, quand j'avais enfin pu récupérer mon mien je pouvais plus voir le début en peinture xD, et la fin à laquelle j'étais arrivée me semblait pas coller.
Finalement j'ai tout laissé en l'état sauf la fin que j'ai rafistolée à l'instant. C'est sans prétention, c'était pour relever le défi et caser le plus de références possible. \o/
(Vous pouvez vous amuser à les relever, même.)***
« You’ve been a bad girl, GaGa. A very, very bad, bad girl. »
Gabriel renverse la tête en arrière, présente sa gorge diaphane. Clac, clac. Puis elle revient, exhale un soupir brûlant, glisse un doigt entre ses lèvres. Clac, clac. J’ai mal aux pieds, les yeux consumés par les flashes. C’est comme si nous étions ici depuis des heures, et le photographe n’en finit pas de l’encourager, d’appuyer sur la détente avec ses gros doigts gras.
« You deserve punishment. »
Clac, clac.
« Tell her to kneel.
- Il veut que tu t’agenouilles. »
Elle ne m’adresse pas un regard, s’exécute avec quelque difficulté – clac, clac pendant qu’elle plie les jambes, clac sur le sol blanc, je pense qu’elle s’est écorché le genou. Puis elle avance doucement, à quatre pattes, elle provoque l’objectif ou le supplie. Quand j’arrive à cesser de la regarder, je jette un œil à l’écran de l’appareil numérique. Elle sublime l’image.
« Okay, good job ! Thank you, girl. »
Il y a sur son visage autant d’excitation que de lassitude ; elle s’assied sur ses talons et tend une main que l’Américain vient serrer. Lorsqu’il commence à ranger son matériel, elle se tourne vers moi et me sourit.
« Tu viens m’aider à me relever ? »
Rassurée qu’elle quitte enfin son rôle, je passe un bras sous ses aisselles et la soulève. Elle vacille un instant sur ses
ballet boots, s’appuie sur moi, rétablit son équilibre. Je veux lui apporter une chaise mais elle me fait signe de l’aider à marcher, grimace à chaque pas, s’assied en soupirant. Elle commence à délacer une botte, moi l’autre.
Clac, clac.
« Sorry, you two look so sweet together. Can you kiss her ?
- Non. »
Du coin de l’œil, je vois qu’elle s’apprêtait à répondre quelque chose, mais elle se tait. Je passe dans son dos pour dégrafer son corset. L'annonce n'expliquait pas tout à fait quel genre de vêtements elle devrait porter pour ce catalogue ; en les voyant, j'ai surtout pensé que j'avais bien fait de ne pas la laisser venir seule. Elle, était encore plus enthousiaste depuis qu'elle avait vu les bottes. La collection d'accessoires du studio est impressionnante, toute une armoire ; et avec ses valises d'objectifs, le photographe a l'air très professionnel.
« Nice tattoo ! »
Mais je n’aime pas sa façon de la reluquer quand elle se change. Flattée, Gabriel tourne lentement pour lui laisser voir le roncier sur sa hanche. Puis elle surprend mon regard, finit de boutonner sa chemise, ramasse son jean. Cinq minutes plus tard, et malgré ses pieds endoloris, nous courons pour attraper le métro.
À l'époque où nous vivions ensemble, l'appartement était un véritable charnier. Le sol était constamment couvert de cadavres de magazines, auxquels Gabriel volait les égéries pour les punaiser contre le mur ; des lambeaux de tissu et de vieux journaux en charpie balisaient un chemin hasardeux sur le plancher.
Je pousse la porte, épuisée ; trébuche sur un tas de bouteilles vides qui s'entrechoquent comme les os d'un squelette, jette mon manteau quelque part dans les débris, pars prendre une douche. À mon retour, Gabriel est assise au comptoir qui sépare la cuisine de notre chambre. Elle sirote un verre de curaçao bleu et étudie une pile de photographies. Celles qui ne l'intéressent plus tombent pêle-mêle à ses pieds ; elle dispose soigneusement les autres devant ma chaise. Je m'installe en face d'elle, comme tous les soirs.
« Qu'est-ce que tu as pensé de la séance ? »
Elle me demande toujours mon avis, sur tout. Mais cette fois, je la sens plus tendue que d'ordinaire.
« Tu lui as plu. C'est bon signe que ça ait duré plus longtemps que prévu. Tu as vraiment de la chance d'avoir été remarquée par un Américain.
- Je sais, mais rien n'est gagné.
- J'ai vu la façon dont il te regardait. »
Elle fronce les sourcils, tente de déceler le reproche sur mon visage, renonce. Puis elle me tend un cliché de sa pile.
« Regarde, je l'avais complètement oubliée. Tu l'as prise pendant qu'on triait mes affaires, quand on a emménagé. »
Sur le carré de papier, Gabriel est bâillonnée par un masque de latex noir ; elle écarquille tant les yeux de feinte terreur que l'on voit le blanc autour de ses iris. La lumière est mauvaise et mon cadrage n'a aucun intérêt, mais je ne peux m'empêcher de frissonner.
« Elle ira bien dans le book », propose-t-elle. Ses mots sont de plus en plus techniques. Je lui prends doucement son verre des mains et sirote un peu de curaçao en regardant les autres photographies. Nous ne pensions pas en arriver là en si peu de temps. Écumer les petites annonces dans les facs, faire des séances douteuses dans la chambre d'étudiants glauques, tout ça semble dater d'hier.
Nous passons un moment à organiser les photos, à discuter âprement le moindre de nos avis s'ils sont différents. C'est le rituel de toutes nos soirées, mais cette fois, il y a plus de détermination, plus de fièvre dans les paroles de Gabriel.
Je me rappelle de la première fois que je l'ai vue, comme elle paraissait fragile et perdue. Nous étions dans le même compartiment d'un train de nuit qui filait jusqu'à Paris, un train fantôme où je n'avais croisé presque personne avant de trouver ma place. Elle était déjà là, recroquevillée sur une couchette basse : des valises et sacs de voyage encombraient la place à ses pieds, comme si cinq personnes avaient décidé de les lui confier. Interloquée, je lui avais demandé si d’autres voyageurs devaient monter.
« Non. Le contrôleur est passé. Que nous. »
Elle avait la voix molle de quelqu’un qui avait pris des médicaments. Je la voyais fermer les yeux, puis les ouvrir difficilement lorsque sa tête basculait. Avec un soupir, j'avais lancé mon propre sac sur un lit vide avant de dégager le sien. Ses valises pesaient lourd, menaçaient de tomber à chaque embardée du train, mais j'avais fini par les ranger toutes, lui jeter un oreiller et un drap et m'installer en face d'elle. Enfin allongée, elle s’était tout de suite endormie. J'avais étendu la literie sur elle avant de fermer la porte du compartiment. Le lendemain, elle me confiait que c’était son premier voyage seule, et qu’elle n’osait pas s’endormir avant mon arrivée. Comme je n'arrivais à rien savoir d'elle, d'où elle venait ni ce qu'elle faisait à Paris, je l'avais emmenée au studio que j'avais commencé à louer. En l'aidant à porter ses sacs, je lui demandais comment elle avait réussi à s'en occuper seule. Qu'importe, était la seule réponse que j'obtenais, puisque maintenant tu es là.
Minuit ; allongée sur le lit mezzanine, penchée par-dessus la rambarde, je regarde Gabriel tourner et tourner devant son miroir. L'Américain l'a appelée il y a des heures, les photos ont plu à la rédaction du magazine. Il veut travailler avec elle, il veut la voir demain, cette fois sans commande, c'est elle qui choisira ses vêtements. Elle plane d'excitation et ne peut plus redescendre, n'arrête pas de parler du haut de ses semelles compensées.
« J'ai bien fait de ne pas acheter de
ballet boots. Mes pieds ne m'ont jamais fait aussi mal. Heureusement que j'ai fait de la danse classique. Je n'arrivais même pas à marcher. À ton avis, il vaut mieux que je mette quelque chose de provocant ? »
Je lui réponds par un grognement tandis qu'elle essaie de lacer un corset seule. Elle boit à la bouteille de curaçao, regarde son reflet à moitié nu, roule des yeux et se met à chercher des bas dans un carton. Lasse de ses essayages, je me glisse sous la couverture, bercée par son soliloque. Je m'écarte de l'échelle ; dans quelques heures, trop paresseuse ou trop soûle pour dégager son matelas, elle montera dans le mien, viendra coller ses pieds froids contre mes jambes.
« Hello GaGa ! »
La porte s'est ouverte sur la figure tonitruante de l'Américain qui n'arrive pas à prononcer nos prénoms – elle aime qu'il l'appelle GaGa, elle parle d'excentricité. Il me remarque à peine, n'a d'yeux que pour elle. Peu m'importe tant qu'il me laisse l'accompagner.
Gabriel entre dans le studio et se change au milieu de la pièce, pendant qu'il déballe ses objectifs. Elle a choisi de hautes chaussures, une jupe de tulle, un faux col et un corset noir et bleu. Elle me fait serrer le laçage à manquer de l'étouffer, noircit ses yeux pendant que je crêpe ses cheveux jusqu'à douter de pouvoir les démêler un jour. Le gros photographe est encore plus enthousiaste que la dernière fois ; tout en mitraillant il parle des gens à qui il enverra les clichés, il connaît des magazines et des stylistes et des maquilleuses, il demande à Gabriel de se pencher en arrière, elle tombe à pic pour son nouveau projet, do not smile, honey. Elle lui obéit comme une marionnette ; il lui fait allumer une cigarette et elle s'étouffe sur la fumée, il lui lance toutes sortes d'objets, lacets qu'elle passe autour de son cou, masques qu'elle met devant ses yeux et le flash s'affole comme un stroboscope. Il lui fait prendre une lame de rasoir dans la bouche, elle se coupe la lèvre. Ils continuent d'abord à prendre des photos, comme si de rien n'était, puis le sang se met à sourdre, tache son col, elle porte sa main à sa bouche, il coule entre ses doigts. Comme il reste rivé au viseur de son appareil, trop angoissé de perdre la moindre image, elle se tourne vers moi, l'air vaguement effrayée.
« Tu peux m'amener un mouchoir... s'il te plaît ? »
Elle regarde sa main et ses yeux s'agrandissent. Je la vois prendre deux respirations rapides et me trouve à sa hauteur juste à temps ; elle s'appuie lourdement sur moi, toute collante et poisseuse de sang. Je l'aide à s'assoir par terre. Les flashes ont cessé.
« Sorry, I didn't know she would faint, is she alright ? »
Je ne me donne pas la peine de lui répondre et pars chercher de l'eau. Je réussis à trouver du sucre dans la pièce voisine, près d'une cafetière ; quand je reviens dans le studio, il aide Gabriel à éponger son sang avec le tee shirt qu'elle portait en arrivant.
« Ça va, ne t'inquiète pas », elle me rassure. « Pendant une seconde, je ne voyais plus rien. Je crois qu'on va arrêter là pour aujourd'hui. »
Je n'ai même pas le temps de traduire au photographe : il hoche sa grande tête avec enthousiasme, probablement rassuré qu'elle ne se soit pas vraiment évanouie. Il babille des choses comme « good job », « looking forward to working with you », trop préoccupé même pour la regarder se déshabiller. Elle remet son tee shirt tout taché, nous allons nous attirer de drôles de regards dans le métro. L'Américain lui tend une enveloppe kraft, elle l'entrouvre et je vois les photographies de la première séance. Aussitôt elle paraît en meilleure forme, la fièvre la reprend, elle s'excuse dans un anglais haché et insiste pour prendre un nouveau rendez-vous, il n'avait pas prévu de le lui accorder maintenant mais sort son agenda et semble bousculer toutes les séances pour la mettre au beau milieu, « awesome », quand nous repartons elle a de nouveau les yeux qui pétillent et la croûte de sang sur ses lèvres fait une drôle de réponse au noir autour de ses yeux.
« Tu sais que je ne risque rien. »
Elle se sert un autre verre, tout l'appartement embaume de l'odeur des oranges amères et des fonds de bouteilles envoient des éclats bleus dans tous les sens. Oui, je le sais. Je ne peux pas m'empêcher de m'inquiéter.
« Si tu m'empêchais d'y aller, ce serait de l'égoïsme. »
Tu planes complètement et tu n'arrives plus à redescendre de tes semelles compensées, j'ai peur que tu te foules la cheville, Gabriel, tu devrais rester avec moi, reste.
Mais je me tais et la laisse faire et défaire inlassablement une valise trop petite pour ses morceaux de fierté rabibochée. Elle tremble et s'énerve et donne parfois un coup dans le mur, elle a déjà cassé un verre tout à l'heure, je n'arrive pas à la calmer.
« Tu pourrais attendre une semaine... », je tente, même si je sais qu'elle ne m'écoute pas.
« Non. C'est maintenant. Tu le sais. Fais-moi confiance. »
Et elle s'envoie le fond bleu du verre et le plaque sur la table et ferme sa valise avec un claquement sec. Pendant deux mois elle a multiplié les séances avec le photographe américain, depuis quelque semaines j'ai commencé à la voir dans les magasines, d'abord certains que j'osais à peine feuilleter en haut des étagères du tabac dont le tenancier me regardait bizarrement, et puis de plus en plus connus, à une vitesse effrayante. Il l'appelait dès qu'il devait faire la promotion d'une collection de vêtements, et même parfois sur son temps libre, il la faisait poser dans les tenues qu'elle voulait, il disait qu'on la remarquerait et ça n'avait pas tardé. Et maintenant, il repartait, et elle s'envolait avec lui jusqu'à New York. Sans moi.
« Si tu attends, je pourrai trouver l'argent et avoir un billet.
- Ne sois pas ridicule. »
Elle pousse sa valise du pied, satisfaite, et vient se tenir devant moi. Sur ses lèvres, une fine ligne blanche qui cicatrise doucement.
« Ce n'est pas définitif, d'accord ? Ça va durer un mois, tout au plus. Il veut voir si les photos de moi marchent là-bas, aussi. À plus tard. »
Et elle se détourne, prend sa valise et va ouvrir la porte. Je bondis sur mes pieds.
« Attends... Tu pars ce soir ? »
Elle ne répond pas et je n'arrive plus à voir son visage. Debout au milieu des bouteilles vides, des tessons de verre et du papier déchiré, je la regarde s'en aller sans se retourner.
Cela fait un an et elle n'est pas revenue. Un matin, j'ai reçu une lettre qui me demandait d'empaqueter le reste de ses affaires pour qu'elle vienne les chercher. Je n'en ai rien fait, en espérant qu'elle doive rester plus longtemps si elle devait perdre ton temps à rechercher chacun de ses rubans de satin dans l'appartement. Et puis un jour, je l'ai retrouvé vide. C'était l'hiver. J'avais passé Noël dans ma famille et quand j'étais revenue, le studio était vide, propre pour la première fois depuis que j'y habitais. Pendant une toute petite seconde, j'ai cru à un cambriolage. Mais qui aurait voulu de ces morceaux de tulle ? Le double des clés était posé sur le comptoir, avec un petit livre noir. C'était un portfolio et je n'avais jamais vu aucune des photos, elles devaient venir d'Amérique, Gabriel était couverte d'ailes noires et de maquillage, coiffée d'un corbeau mort.
« The number you have reached is not in service at this time. »
Je me suis demandé si elle m'avait espionnée pour venir reprendre ses affaires les seuls jours où j'étais absente. Je me suis demandé si elle était encore quelque part, à guetter mes allées et venues, si je pouvais la voir. Et puis je me suis demandé avec qui elle avait passé Noël, même si je savais qu'elle était seule, qu'elle serait toujours toute seule maintenant, comme la première fois que je l'avais vue dans ce train de nuit, le jour où elle avait plaqué toute sa vie d'avant pour en essayer une autre.
« Please check the number or try your call again. »
En un sens, je la vois encore de temps en temps : son portrait méconnaissable placardé sur de grands murs comme ceux de ses égéries d'autrefois. Tes vêtements me sont inconnus, Gabriel, tu as quelqu'un pour les choisir, pour te maquiller, aussi, quelqu'un d'autre pour te coiffer, pour t'aider à parler anglais. Tu ne te rends pas compte que si tu étais restée avec moi, j'aurais été tout ça à la fois.
« The number you have reached is not in service at this time. »
Parfois, je m'assois sur le rebord de la fenêtre, jambes dans le vide, un verre à la main. Je regarde les voitures défiler en bas, je guette le ciel orangé pour voir si des avions passent au-dessus de nous, et je pense tout haut, je parle avec l'affiche qui a l'air de me regarder, depuis le mur d'en face, et j'essaie le numéro de téléphone que l'Américain m'a laissé quand il est parti avec elle. Je pensais que nous avions quelque chose de spécial, un lien qui ne pouvait pas être détruit.
Elle n'a jamais répondu.
« Please hang up now. »