« Pourquoi conserves-tu toutes ces vieilleries qui ne servent à rien ! lui répète souvent sa femme »
C’est vrai, il est évident qu’il ne se resservira plus de tout cela, la logique, le bon sens voudraient en effet qu’il s’en débarrasse. Ce vieil appareil photo à l’heure du numérique ; ce magnétophone d’un autre âge avec ses bandes à moitié dévidées tels les serpentins d’une fête révolue ; ses lourds godillots de marche, sûr qu’à son âge ils ne connaîtront plus les chemins caillouteux ; sa machine à écrire austère et compliquée depuis longtemps remplacée par son ordinateur, et dans un coin, suspendue au mur, sa guitare au bois fendu et aux cordes cassées qui lui rappellent les infructueux efforts de sa jeunesse !…
Ah ! si l’on devait suivre cette logique on devrait se débarrasser aussi de ma personne, songe-t-il, puisque à 80 ans je ne sers plus à rien…
Non, il ne se débarrassera jamais de tout cela, il a trop de respect pour ces objets qu’il a aimés. Ils ont fait ensemble un bout de chemin, il les a tenus dans ses mains, et un objet tenu par une main d’homme, pense-t-il, n’est plus un objet comme un autre, un peu de son âme y a laissé à jamais son empreinte. Même un caillou ramassé sur le bord d’un sentier n’est plus tout à fait le même, il gardera toujours un petit supplément, une fierté peut-être d’avoir été l’objet d’une attention humaine, si fugace fût-elle.
Alors, se débarrasser de ses vieilles choses entassées à la cave ou au grenier, jamais ! Ce serait trahir, rompre un lien mystérieux et la vie ne tient que par des liens mystérieux.
Mais comment le faire comprendre à sa femme, sa femme si sensible à bien des égards, si sentimentale, mais ayant avant tout une sensibilité… « pratique ».