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Un ange passe
Ouvrant difficilement un œil, le désordre de ma petite chambre m’apparut. La lumière blafarde qui traversait mes persiennes m’indiquait qu’il n’était pas bien tard. Sans doute aux alentours des huit heures du matin...
Ce constat me fit refermer les yeux, mais ce faisant, j’eus le sentiment d’une présence. N’avais-je pas entraperçu quelque chose d’inhabituel ? Bloquant ma respiration pour sonder le silence, je n’y décelai rien et quelques instants plus tard, c’est plus détendu que j’ouvris les yeux pour vérifier.
Un cri me resta coincé en travers de la gorge ! Une silhouette se tenait aux pieds de mon lit. Depuis quand ? Qui était-ce ?! Impossible ! Non, c'était sans doute un cauchemar. L’un de ceux qui me surprenait parfois au petit matin et qui me traumatisait tant… la panique commençait à me submerger lorsque j’entendis une voix :
— Ne fais pas semblant, je sais que tu ne dors pas.
L’inconnu m’avait adressé la parole. Son ton était gentiment espiègle ce qui me rassura un tout petit peu.
Levant les yeux, je distinguai son visage dans la pénombre. Ses traits fins me parurent d’une perfection presque irréelle, tout droit sortis de la couverture d’un magazine de mode, plutôt rock’n’roll d’ailleurs : il portait une veste de costard anthracite, une chemise blanche débraillée, un pantalon en jean bleu troué qui tombait sur une paire de bottes blanches de motard, avec des ailettes en plumes sur les côtés. J’étais en plein délire.
— Qui êtes-vous ? osai-je finalement articuler d’une voix effarée.
— D’après toi ?
— Ben, je ne sais pas !? Un malade ? Mais un gentil malade, m’empressai-je d’ajouter, en priant pour qu’il ne cache pas derrière son dos une batte de baseball ou pire encore, une hache...
Je vivais déjà des temps difficiles et l’arrivée d’un psychopathe dans ma chambre ne risquait pas de m’aider à remonter la pente. Je souris jaune avant de continuer :
— En fait je dois être en train de dormir, c’est encore un de mes foutus cauchemars matinal, décrétai-je tout haut pour essayer de l’exorciser.
Je pensais être la victime de ce que j’avais pris l’habitude de nommer "un rêve éveillé". Se manifestant généralement sur le matin, ces rêves avaient la fâcheuse particularité de se dérouler tout en me laissant conscient et lucide. Jusque là, rien de très gênant, mais le premier problème, c'était que malgré le fait que je n'ignorais pas être en train de rêver, je demeurais incapable de me réveiller. Et le second, c’était qu’au bout d'un moment, cette sorte de monde parallèle dérapait fatalement pour prendre des allures cauchemardesques.
Dans le dernier de la sorte, j’avais vu le drap de mon lit s’animer pour venir me garrotter les membres. Il s’était même entortillé autour de mon cou, allant jusqu’à enserrer mon visage. Dans cette inconfortable position, l’étreinte de mon drap m’avait semblé si réaliste que j’avais vite eu le sentiment de suffoquer… d’habitude, arrivé là, j’essayais à tout prix de m'extraire du sommeil, en tentant de bouger mon corps. Je luttais alors de toute mes forces pour réussir à remuer ne serait-ce qu'un membre, à entrouvrir ne serait-ce qu’une paupière...
Pourtant cette fois-ci, j'avais tenté autre chose : l'ignorer. Sur le moment, ça m'avait paru intelligent, vu que je savais que ce n'était qu'un cauchemar. Seulement, l’impression d’asphyxier était devenue si forte que je m'étais demandé si mon cœur, qui battait à tout rompre, n'allait pas finir par lâcher ?
— Un cauchemar ? Ce n’est pas très gentil et encore moins flatteur, je mérite mieux que ça, protesta mon interlocuteur.
— Bien sûr, continue ton numéro, je sais que je dors, surtout te gêne pas, rétorquai-je de mauvaise humeur.
J’en avais marre de ces horribles rêves qui foutaient mes nuits en l'air. Je n’avais vraiment pas besoin de ça, alors que je galérais déjà toute la journée, tellement ma vie perso se barrait en sucette.
— C’est vrai ? Je peux faire comme bon me semble ? Cool ! Lança-t-il, avant de se diriger vers la porte de ma chambre et de l’ouvrir pour sortir.
Il était parti ? C’était déjà la fin de mon rêve éveillé ? Non, la porte restée ouverte me laissait entendre ses bottes se déplacer sur le parquet de mon salon.
Et voilà, il n’allait pas me foutre la paix et me laisser me rendormir ! Ca aurait été trop beau… et que faisait-il à présent ? Je l’entendais farfouiller dans la cuisine… non, il n’y avait personne dans ma cuisine, j’étais juste en train de rêver. Seulement ça paraissait tellement réel…
Par exemple, je savais qu’on était vendredi et qu’en me levant, il me faudrait faire des courses si j'avais l'intention de manger quelque chose au petit-déj'. Et pourtant, j'étais en train de dormir, pire, de rêver : penser aux yaourts et à la supérette n’empêchait pas le songe de se dérouler, avec toutes ses sensations et ses émotions. Et l’ennui, c’est que si ça se passait comme d'habitude, il allait inévitablement se transformer en cauchemar...
— Dis donc, il est vide ton frigo !
Qu’est-ce que je disais...
— M’en fous, laisse-moi dormir ! me rebellai-je.
— Tu n’exagères pas un peu ? me demanda-t-il, en repassant soudainement la tête à travers l’entrée de ma chambre.
J'eus un léger mouvement de recul, mais je me repris en grommelant :
— J’exagère ? Parce que je n’ai rien dans mon frigo ? Putain, je fais des rêves éveillés granguignolesques maintenant ! Je crois que je préférais encore les cauchemars.
— Ah oui ?! Tu en es sûr ? S'étonna-t-il avec un semblant de sourire carnassier qui virait à la grimace de psychopathe.
— Peut-être pas en fait… avouai-je, en sentant monter la pétoche.
— Blague à part, tu exagères de m’envoyer balader après tout le chemin que j’ai fait pour venir te voir ! D’autant que, dois-je te le rappeler, c’est toi qui m’as appelé.
— Quoi ?
— Tu ne t’en souviens pas ?
— Mais on se connaît ?
— Ton chiffre préféré est le sept parce qu'il te fait penser à un dragon.
Je restai bouche bée, il avait raison.
— Tu vois ! Et honnêtement, tu crois que quelqu’un qui ne te connaîtrait pas, ferait irruption dans ta chambre pour taper la discute à sept du mat' ? D'autant que t'as rien à becqueter.
— C’est pour ça que je penchais plutôt pour un rêve éveillé, lui indiquai-je.
En y réfléchissant, c'était normal qu'il connaisse mon chiffre préféré, vu qu'il s'agissait de propre rêve. Pourtant, tout avait l'air si réel que c'en était flippant.
— Oh putain, je dois être gagné par la fièvre, me plaignis-je en posant mes mains sur mon front, tout en fronçant les sourcils pour tenter de faire disparaître l'inconnu.
— Rassure-toi, tu n’es pas si malade.
— Parce que t’es médecin ?
Il haussa les épaules.
— Ok, si je ne délire pas, explique-moi comment t’es arrivé là ?
— Tu n’arrêtes pas de te plaindre à longueur de journée... c’est fatigant.
Le jeune homme me parlait avec la désinvolture d’un ado intelligent et sûr de lui. Je m’imaginais un jeune homme, parce que sous sa chemise ample, je ne discernais aucune poitrine apparente. Malgré ça, il aurait tout aussi bien pu s’agir d’une femme, tellement sa voix comme son visage, m’apparaissaient androgynes.
Dans le fond, il avait raison, dernièrement j’avais tendance à m'apitoyer sur moi-même. Mais de façon intériorisée, parce que je ne voyais plus grand monde depuis quelque temps.
J’avais vécu une longue passe difficile qui avait affecté mon moral, et comme bien souvent chez moi, cette fatigue de l’esprit s’était transformée en symptômes réels. Rien de grave, ça faisait juste trois semaines que je luttais contre un rhume accompagné de fièvre.
Cet état lamentable reflétait ma tristesse : depuis l’automne, chaque jour s’était transformé en calvaire et chaque aube m’avait vu lutter pour ne pas succomber à la dépression...
— Désolé si mes plaintes t’ont agacé, lui répondis-je avec sarcasme, toutefois je ne me rappelle pas t’avoir déjà rencontré et vu ton style, je m'en souviendrais.
— Qu'est-ce tu reproches à mon style ?
— Rien du tout, mais avoue qu’il est original. Alors je pense que je m'en serais rappelé. Et à ce propos, si au contraire toi tu pouvais m’oublier… allez, je ferme les yeux et tu disparais, l’incitai-je, en lui tournant le dos pour bien marquer ma volonté de ne plus avoir affaire à lui.
Ma nouvelle posture ne me permettait pas de l’apercevoir, même en entrouvrant très légèrement les paupières. Et depuis quelques instants, je ne l’entendais plus du tout...
Après une dizaine de secondes, je commençai à avoir peur qu’il se manifeste soudainement derrière moi, de manière effrayante. Quelle idée j'avais eu de lui tourner le dos ? Pourtant en dépit de cette crainte, je refusais de me retourner... je ne devais pas céder, et aussi, je devais penser à autre chose pour qu'il sorte de ma tête.
Qu’avais-je à faire aujourd’hui ? Continuer de corriger mon bouquin et… rien d’autre malheureusement… ah si, les courses ! Je n’avais qu’à me concentrer là-dessus. En même temps, la liste n’était pas bien longue et une fois établie, ce sont les soucis de ces dernières semaines qui me revinrent à l’esprit.
Une tristesse vénéneuse se distilla lentement dans mon esprit. Il était grand temps de me retourner. Je le fis d'un coup sans hésiter. Je restai pétrifié : l’étrange personnage s’était contenté de m’attendre. Appuyé contre le mur à côté de mon lit, il m’observait d’un air mystérieux.
Il m'avait pris de court, néanmoins j'essayai de ne pas le montrer, en faisant un gros effort pour faire mine de l'ignorer. Seulement, même si je regardais ailleurs, je sentais ses yeux perçant me fixer en silence et ça me mettait mal à l’aise. Au bout d'un moment, malgré ma répugnance à entrer dans son jeu, je finis par craquer :
— Tu n’as pas l’intention de me laisser en paix ! Tu ne crois pas que ma vie est suffisamment compliquée comme ça ?
— Compliquée ? Triste surtout, regarde-toi !
— Merci, en plus t’es un mec sympa.
— Je suis une femme, me reprit-elle sur un ton de reproche.
— Ah ? Désolé. Mais si tu ne veux pas qu’on se trompe, t’as qu’à être moins ambiguë dans ta façon de t’habiller et de te coiffer.
— Ah ouais ? Tu aurais voulu que je me pointe les cheveux permanentés, en mini-jupe ras la touffe ou en petite robe à fleurs genre Heidi ? Tu deviens macho ?
— N’importe quoi, je ne deviens pas machiste, ce n'est vraiment pas mon genre, et sache que je préfère la mini-jupe à la robe de fermière. Cependant, tu avoueras que tes vêtements ne mettent pas vraiment en valeur tes courbes féminines. Après, peut-être que tu n’as pas grand chose à mettre en avant, conclus-je de façon provocatrice.
— J’ai d’adorables petits seins et des fesses rebondies, par contre c’est vrai que je n’ai pas trop de hanches, m’annonça-t-elle, en tirant sur le tissu de sa chemise pour le plaquer contre sa poitrine dont le galbe m’apparut soudain. En même temps, je suis encore jeune et je croyais que t’aimais bien les petits seins, ajouta-t-elle d'un air de défi.
Alors c’était une femme… cette nouvelle avait tendance à me rassurer.
— T’as raison, j’aime bien les petits seins, mais t’as quel âge ?
— Vingt.
— D’accord, maintenant explique-moi ce qu’une fille de vingt ans dont je n’ai aucun souvenir vient faire dans ma chambre ? C’est n’importe quoi ce rêve. Allez, sois gentille et laisse-moi me réveiller, s'il te plaît...
— Arrête deux secondes et réfléchis : quand on discute, tu n’as plus tous tes soucis en tête, non ? me glissa-t-elle avec un petit sourire malicieux.
— Mon dieu, je deviens taré.
Je ne saisissais pas bien ce qui m’arrivait : étais-je en train de perdre la boule ? En tout cas, ça y ressemblait... pourtant, ma réflexion ne me paraissait pas confuse et je me sentais à peu près calme. En plus, elle n’avait pas tort, notre discussion faisait diversion à ma détresse. Mais si j’acceptais de continuer, cela ne revenait-il pas à faire un pas supplémentaire en direction de quelque chose qui s'approchait de la folie ? Cette perspective me terrifiait.
— Je ne comprends pas. Qu’est-ce que tu attends de moi ? demandai-je d’une petite voix.
— Tu crois en Dieu ?
— Pardon ?
— Tu crois en Dieu ?
— Pourquoi ? T’es venu m’évangéliser ?
— Ca t’ennuierait ? Réponds à ma question.
La dernière fois où des témoins de Jéhovah étaient passés me voir pour prêcher la bonne parole me revint en mémoire : deux grandes blondes accompagnées d’un black avaient sonné à ma porte, tous les trois affublés de vêtements et d’un sourire impeccables. Pas aussi fashion que mon interlocutrice, mais beaux gosses. En y repensant, j’avais regretté de ne pas les avoir invité à entrer. Les filles étaient séduisantes... à la réflexion, ma visiteuse du matin l'était aussi si on appréciait le style androgyne, et elle avait l'avantage d'être déjà chez moi...
— Ok, je te répondrai si on couche ensemble. C’est un bon deal, non ? avançai-je, avec une expression assumée de proxénète.
Mon interlocutrice me dévisagea de ses yeux magnifiques avant d’afficher un large et étonnant sourire. Je n’en revenais pas... j’allais peut-être faire mon premier rêve éveillé de cul ! D’un coup, je me sentais beaucoup moins anxieux !
— Tu sais en fait, je t’ai un peu menti, me répondit-elle.
— Ah ? A quel sujet ? Tu ne veux plus m’évangéliser ?
C’était trop beau, je sentais arriver le hic…
— Je croyais que ça n’avait pas d’importance, c’est pour ça que je ne suis pas entrée dans les détails.
— Quels détails ? De quoi tu parles ?
— Je suis hermaphrodite.
— Hein !? Non... ok, oublie ma proposition, dis-je ne grimaçant malgré moi.
— Toujours aussi drôle ! Tu n’as pas tellement changé en fait.
— Comment ça ?
— Je te l’ai dit, on se connaît, même si tu t’en souviens plus.
— Ah oui, c’est vrai, j’avais zappé...
— Ah, ah, et donc tu ne veux pas me répondre ?
— Quoi ?
— Tu crois en Dieu ?
— Ah ça, non je n’y crois pas, même s’il est toujours très décevant, comme à chaque fois.
— Tu sais que le paradoxe te va comme un gant. C’est donc Dieu qui te chagrine autant ?
— Ouais, si on veut… et accessoirement une femme qui s’appelle Hilda. A travers elle, Dieu et tout le genre humain m’exaspèrent !
Elle, il, les deux… je préférai garder elle en fait. Bref, son regard magnifique et interrogateur m’incita à continuer.
— Ça faisait neuf mois qu’on était ensemble… avouai-je la voix hésitante, tandis qu’à cette évocation les larmes me montaient aux yeux, mais que veux-tu que je te raconte ?
— Commence par le début : comment vos chemins se sont-ils croisés ?
— Nos chemins ? C’est une bonne question et surtout une drôle de coïncidence...