Le petit dernier
– À chaque fois, c'est pareil,
je me dis : ce poème, ce sera le dernier.
– Pourquoi donc le dernier ?
vous voulez dire le dernier que vous aurez écrit ?
– Non, vraiment le dernier, le dernier de tous les poèmes.
– Mais encore…
– C’est très simple,
après, plus de poésie !
en un mot comme en sang,
je vais tuer la poésie .
– N’est-ce pas un peu… cruel, comme projet ?
– Ne soyez pas sot !Vous m'avez compris.
Mon œuvre sera telle que tout autre à son soleil sera flétrie.
– Vous me rassurez !
– Je déteste les timorés, les poètes chétifs.
Qui touche à la poésie, tutoie l’absolu.
– Ah d’accord, mais quand même,
de là à vouloir tuer la poésie…
– C’était une métaphore. Monsieur n’aime pas les métaphores, peut-être ?
En fait, c’est la poésie qui d’elle-même mourra.
À quoi bon se diront-ils,
Face à ce diamant, mes vers ne seront que verroterie
– Je discerne dans vos propos quelque trait d’immodestie
– Non, juste un effet de ma lucidité.
Qui prend la plume ou le clavier pour se lancer en poésie,
Cultive en secret cette ambition.
Pourquoi se labourer les méninges
sinon pour voir germer de si célestes fleurs.
– Parlez pour vous, Monsieur. Il existe en ce monde
De plus humbles que vous, semant en leur parcelle
A l’ombre de vos vers de timides violettes
Mais qui n’en sont pas moins les fiancées de Dieu.