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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'homme qui avait gagné au loto

Auteur Sujet: L'homme qui avait gagné au loto  (Lu 1759 fois)

Hors ligne Thom

  • Troubadour
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L'homme qui avait gagné au loto
« le: 19 Avril 2021 à 19:14:35 »
Pour cette vingt-deuxième contribution, écrite sur fond du polynésien Follow Me de Bronislau Kaper, j’explore le rêve de nombre d’entre nous. Mais est-ce un rêve ? Est-ce une bénédiction ou une malédiction ? Vos avis de non millionnaires seront les bienvenus…


200 millions d’euros. Que vais-je en faire ?

Tout commença pendant mon enfance, lorsque ma mère lança son jeu favori : imaginer qu’elle gagnait au loto. Nous égrenions les projets les plus fous pour dépenser ses millions. Nous ne faisions qu’embellir ses rêves : nous lui offrîmes un cheval, un haras, une maison qui devint château et une voiture rose... On rêve en grand quand on est pauvre. Cette conversation revenait souvent et nous nous offrions le luxe de dépenser en rêve le gain fictif. En un sens, nous vivions le rêve vendu par La Française des Jeux (FdJ) sans en payer la mise.

Aussi, je ne jouais à ces jeux d’argent que très rarement. La fièvre du joueur ne m’a jamais pris, pas même au tirage, lorsque quatre bons numéros s’alignaient. Alors pourquoi un jour ai-je poussé la porte d’un bureau de tabac et rempli une unique grille de l‘Euromillion avec une conviction intime de gagner ? Sans doute ne le saurai-je jamais. C’est cela le rêve offert aux grands gagnants : imaginer la raison qui les a fait remporter le gros lot. Est-ce mérité ? Est-ce une probabilité infime qui se réalise ? Est-ce le hasard ? Est-ce Dieu ? Les quatre ?

Lorsque les numéros sont sortis le 11 décembre 2020, je les vérifiai dix, cent, mille fois. Tout d’abord, je ne voulais pas y croire, de crainte d’être déçu. Je cherchai avec cette même conviction intime l’erreur qui me ferait même sourire, me disant, « ah, je me disais aussi ! ». Seulement voilà, cette fois, les numéros coïncidaient, la victoire était nette. Ce tirage avait été fait pour moi, choisi par la chance parmi plusieurs millions de candidats.

Ma gorge se serra, mon regard se fixa dans le vide, je sentis l’adrénaline dans mon ventre, mes mains et mes jambes. Une peur indicible s’installa en moi, en même temps qu’une joie qui n’osait l’affronter. Clairement, cela ne se passait pas du tout comme je l’avais imaginé. On n’est pas content quand on gagne au loto : on n’y croit pas et dès qu’on y croit, on a peur.

J’allai voir mon épouse qui, me voyant pâle, a pensé à la perte d’un membre de ma famille. Je lui annonce, la voix blanche, qu’on a gagné au loto. Elle rit, se figea, me considéra, me dit d’arrêter de la tabuster, que j’ai déjà fait cette blague cent fois puis me dévisagea, interdite à son tour. Comme j’étais vraiment pâle, elle vint à moi et vérifia à son tour les numéros, dix, cent, mille fois. J’avais alors un très net sentiment de culpabilité.

On se retrouva assis l’un à côté de l’autre dans le canapé à fixer le ticket déjà bien chiffonné. Nos vies dépendraient d’un fragile ticket, alors que la minute d’avant tout allait très bien. On ne savait pas bien si c’était un heureux changement tant le moment était étrange. En fait, on n’y avait jamais pensé comme un événement réalisable, c’était juste un sujet de conversation.

Premier réflexe : on le fit confirmer par la FDJ. Qui confirma. Bordel… j’ai tout fait pour gagner mais alors que ça se concrétisait, j’aurais été rassuré si on m’avait dit qu’il y avait une erreur.

Second réflexe : on décida de ne pas en parler. Pas même aux enfants, il en allait de leur avenir, il fallait qu’ils poussent droit. On leur en voulait déjà de se comporter comme des gosses de riches. Il en allait aussi de leur sécurité ! On allait nous les kidnapper ! On sécurisait la maison : caméras, murs, alarmes, gardiennage, chiens de défense ! Je dis à mon épouse : « Pourquoi pas des douves et un croco ? ». Elle sourit, on parvint à se détendre un peu…On avait la chance de pouvoir tout s’offrir sans même en regarder le prix et on commençait par s’enfermer et se cacher. Merci la FdJ !

Troisième réflexe : le calcul. On divisait, on partageait, on plaçait, on épargnait, on préservait, accessoirement, on planquait… Finalement, on dépensait peu. Les premiers achats envisagés furent d’ailleurs désespérément ménagers…une super cafetière de telle marque, le top du café selon les amateurs, un aspirateur sans sac de telle autre, un robot machin qui fait je ne sais plus quoi…on rêve petit quand on a les moyens.

Ensuite, nous n’étions plus dans le réflexe. On improvisait, on s’autorisait...Là, ça a commencé à filer. On enquêtait sur internet : on cherchait comment faire un retrait discret du gain, comment prendre rendez-vous. Le type de la FDJ nous parla comme à des grands brûlés. Il était rassurant, gentil, compréhensif. On pensait même lui en donner une part. On n’y pense plus maintenant. Allait-on changer de banque ? On envisageait également de donner une part à chaque membre de la famille, à des proches. Mais combien donnerait-on ? Là ressurgirent les vieilles histoires, on ressassait le lourd passé alors que le futur promettait d’être léger.

« Et le travail : qu’est-ce qu’on fait ? » Je ne m’étais jamais demandé pour quelle raison je travaillais. Je travaillais. Parce qu’il le fallait. Je l’avais voulu ainsi. Mais pourquoi ? Pour gagner ma vie ? Pour me payer une maison dans les îles ? Etant à l’abri du besoin au point de pouvoir me passer de salaire, je considérai mon travail sous un nouveau jour. Le salaire en moins vous fait tiquer à la moindre petite écorne : petit matériel de bureau, soumission à son connard de petit chef, changements stratégiques incompréhensibles opérés par les directions successives, temps de transport, mode de transport… « Ah, la voiture ! ».

Du coup, j’ouvris une nouvelle page internet sur les voitures. Je ne regardais plus les occasions. J’avais de bonnes raisons d’acheter de la seconde main : inutile de payer la TVA si on peut s’en passer ! Tu parles, un argument de pauvre ! Et puis, si mon épouse voulait choisir la couleur, elle le pourrait enfin ! « Je peux quand même choisir la couleur si je paye une caisse 100 000 balles, non ??? » Nous fixâmes notre choix sur une belle Jaguar XJ. C’était raisonnable : ce n’était pas la plus chère. On se promenait dans le catalogue des couleurs. Une Jaguar…certes, mais pour aller où ?

J’ouvris une page sur ces américains qui avaient une émission de TV : ils construisaient des chalets sur mesure à partir de troncs d’arbres et les assemblaient sur place. Comment s’appelaient-ils déjà… Pioneer Log homes ! On a regardé le site comme des invités qui n’osaient pas rentrer dans un musée les pieds boueux… On a refermé la page mais on a bien mis le site dans les favoris, juste en dessous de celui de la Sécurité Sociale.

Puis l’accalmie est arrivée, comme si le deuil de la vie d’avant se faisait enfin. Je me sens maintenant divinement bien. On revient sur nos premiers projets, on les multiplie par dix, cent ou mille et on les réalise, sereinement. Maintenant on arrive même à oublier, alors qu’avant on ne pensait qu’à ça. C’est vraiment comme un deuil, ce vêtement lourd de pensées négatives qui vous pèse chaque minute. La douce torpeur ne vient que plusieurs mois après le gain. Croyez-moi : c’est une épreuve. Je ne crois pas qu’on change, mais on vit dans un autre monde. J’ai changé d’amis : seules des personnes confrontées aux mêmes problèmes peuvent se comprendre. J’ai cessé d’avoir peur. Finalement, c’est bien d’être riche, surtout quand on a connu l’inverse. On peut même jouer à la providence, donner un pourboire démesuré ou arranger instantanément la situation d’un inconnu qui vous est sympathique.

Maintenant que vous avez lu cette histoire, qui pour vous est une fin et pour moi un commencement, vous comprenez peut-être ma situation et loin de l’envier, vous verrez que c’est un chemin semé d’embûches. Je pars demain par vol spécial rencontrer Martin Van Den Berg, le responsable de Pioneer France, qui tient à faire en personne la livraison de mon chalet, quelque part dans le Pacifique. Seul petit problème : la météo n’est pas bonne pour le vol, je vais voir comment arranger ça.

Hors ligne arnaudsis

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Re : L'homme qui avait gagné au loto
« Réponse #1 le: 20 Avril 2021 à 08:42:00 »
Slt Thom ! D'habitude, je n'apprecie pas trop les monologues qui s'éternisent. Mais pour le coup, c'est bien mené. Le texte est disons, assez réaliste, un petit peu trop même pour quelqu'un qui a longtemps vécu dans la misère et qui devient subitement riche. Ça manque un peu de fantasie à mon goût même si le coup de la Jaguar fait un peu tapageur. Ce qui m'a manqué aussi, c'est le regard des autres par rapport à cette situation et le sien vis à vis de son entourage proche, les faux-culs, les amis de circonstances, les aguicheuses et briseurs de ménages, les anciennes querelles, les vieilles rancunes, bref, tout ce que le couple a du sacrifier pour gérer au mieux cette nouvelle situation...
Pour résumer, l'idée est bonne, mais on aimerait en savoir plus.
Ce n'est que l'avis d'un millionaire en devenir ;)..     
« Modifié: 20 Avril 2021 à 23:43:25 par arnaudsis »

En ligne Luna Psylle

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Re : L'homme qui avait gagné au loto
« Réponse #2 le: 20 Avril 2021 à 09:28:38 »
Salut,

D'abord, j'ai lu le titre et j'ai pensé à une anecdote avec mon père - qui joue au loto.
Ensuite, j'ai lu le texte. Je n'ai pas repéré de coquilles ou quoi que ce soit du genre. L'histoire se lit tranquille.

Par contre, même si c'est énoncé tout le long du texte, entre les enfants, le reste de la famille, les amis, les petits chefs je trouve que l'aspect social est mis de côté. Peut-être ai-je une vision biaisée, l'impression que, quand tu as des millions, ta famille et tes amis ont des millions de problèmes à débiter (créditer ? je sais jamais qui est qui). Là, les amis, ils ont été cool au point de se laisser mettre sur le banc de touche tranquillou pépère.
Bon, je comprends tout à fait que ce n'est pas la préoccupation principale, qu'on est centré sur le couple au point que pour le choix de la voiture, ils n'ont pas pensé à leurs enfants à mettre sur la plage arrière, mais juste à se choisir une jolie voiture - et qui choisira la couleur. Je ne sais pas si la voiture peut accepter les enfants, je constate juste que ça n'entrait pas en ligne de compte dans le choix.

Pour finir, ça m'a rappelé une petite blague lu au rayon livre. Donc, j'ai souri.

En te souhaitant une bonne journée.
If the day comes that we are reborn once again,
It'd be nice to play with you, so I'll wait for you 'til then.

Hors ligne txuku

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Re : L'homme qui avait gagné au loto
« Réponse #3 le: 20 Avril 2021 à 18:20:43 »
Bonsoir

Un texte sympathique et optimiste ! :)


J espere que c est autobiographique ??? :-¬?
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne Thom

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Re : L'homme qui avait gagné au loto
« Réponse #4 le: 20 Avril 2021 à 21:08:10 »
Merci de vos avis qui m'enrichissent...
L'aspect social pourrait être développé, de même que la place des enfants bien évidemment, c'est tout à fait exact. Il me fallait néanmoins un angle et je l'ai réduit au couple. Au delà, avec tout ce qu'on pourrait en dire, on change de format. Si le cœur vous en dit, je vous lirai avec plaisir.
Le sujet de conversation récurrent est autobiographique, mais je n'ai pas cette expérience dont mes recherches m'ont amené à constater que c'était loin d'être heureux pour tous les gros gagnants.

 


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