Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

30 Août 2026 à 16:31:44
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Sidjewilren

Auteur Sujet: Sidjewilren  (Lu 1201 fois)

Hors ligne Manaril

  • Plumelette
  • Messages: 17
  • Débris silencieux de boîte à musique.
Sidjewilren
« le: 08 Avril 2021 à 11:17:11 »
1

        Des pétales scintillants pleuvaient sur le peuple et les vols des colombes s’élançaient parmi les pinacles de la basilique, en ligne oblique vers le ciel, mourant leur blancheur dans le rose et gris des soirs d’orage contenu. La foule immense, dont, à cette hauteur, on n’entendait plus les acclamations, dont on n’entendait plus la joie extrême et le désespoir, emplissait la cour d’honneur, toute la place du Palais impérial, les rues adjacentes – peut-être le reste de la ville et du monde. Aucun homme n’aurait souhaité d’être ailleurs : l’Empire avait accouru pour la dernière apparition.

        C’était une épiphanie. Au-dessus du tourbillon d’oiseaux blancs et de pétales se trouvait un balcon, d’où il semblait pleuvoir ; et, sur le balcon, l’Impératrice et l’Empereur rendaient à la foule un dernier hommage.

        On ne voyait, depuis le balcon, qu’un océan d’hommes, dont les cris – s’ils criaient – devenaient du silence à cause de l’altitude ; dont les bras brandissaient les bannières des principales maisons, qui n’étaient que des taches de jaune, de mauve et de feu dans l’océan de ferveur ; dont les yeux ne voyaient qu’un couple et pleuraient parce qu’ils le voyaient pour la dernière fois. 

        Car sur le balcon, il y avait Lui, d’abord. Lui ne regardait plus la foule. Il l’avait fait, une minute auparavant, mais il était déjà rentré dans la haute solitude de la vieillesse et du pouvoir. Il s’était détourné et avait fait un pas vers l’intérieur du Palais-mausolée. Il avait sur le front la couronne impériale aux pointes serties de pierreries. Ses cheveux de neige cascadaient sur ses épaules. Sa barbe lui donnait l’air vénérable et pourtant, dans la fierté de son visage et la gravité de son regard rentré en lui-même, il y avait une force qui n’appartient qu’aux hommes sur lesquels le temps n’a pas prise, car ils guident le troupeau des hommes et l’importance de leur tache leur interdit la vieillesse et le découragement. Son manteau rouge, aux deux agrafes d’or reliées par leur double chaîne du même métal, laissait deviner une tunique d’or passementé. La main du bras droit, qu’il offrait à l’Impératrice, était gantée de noir, et, autour de l’index, brillait l’éclat d’or de l’anneau de la justice. Il semblait, non pas soucieux, ni accablé, mais conscient de la gravité de l’instant ; il avait toujours l’impassibilité de celui qui voit l’avenir – faculté nécessaire au gouvernement des hommes – et cependant, aujourd’hui, ce qu’il voyait – et que le peuple en contrebas ne pouvait voir – lui remplissait l’âme. Il avait, toute sa vie, su que le moment viendrait ; il s’y était préparé ; il savait ce qu’il devait faire. Il était débarrassé de tout doute, car aucune autre issue ne sauvegardait l’honneur immense en compensation duquel il devait accepter les plus grands sacrifices. Pour ne pas déchoir de la majestueuse montagne dont il avait patiemment apporté chaque pierre en la roulant du fond de la force et de l’esprit jusqu’au chantier des basiliques mortelles, il devait consentir à la perte ultime.

        Et il y avait Elle. Elle venait d’un pays que l’on avait toujours tenu secret ou qui n’existait pas. Sans doute était-il fait de montagnes si proches du ciel que l’on vivait parmi les dieux. Une tresse de cheveux d’argent cerclait sa tête et soutenait un diadème d’électrum, serti d’un saphir de mirage. Elle tournait son fin visage vers le peuple et, prenant de la main gauche le bras de son mari qui partait déjà vers l’immensité du devoir, elle saluait de l’autre la foule, dont on n’entendait rien – car on n’entendait qu’une musique de ciel, celle de l’ascension d’un être humain transformé en ange et crevant la rosace de la basilique. Ses pendants brillaient d’un éclat d’or solaire et, sur sa poitrine, au bout d’un collier dont les fils si ténus semblaient ne pas exister, une perle faisait une lumière d’arc-en-ciel. Le bustier de sa robe, fait de plumes bleues d’oiseaux pâles, et l’ampleur que donnait le vent à sa traîne donnaient l’impression qu’elle allait s’envoler vers les régions translucides, au-delà de toute existence. Son salut à la foule était tout à la fois un signe d’apaisement, comme s’il fallait ménager la sphère inaccessible au sein de laquelle s’était retiré son mari, ou comme si elle demandait au peuple de ne plus les pleurer, de ne plus les aimer avec l’ardeur de la folie, lorsqu’ils seraient passés. Il y aurait une éclipse, mais pour sauver la lumière ; et le peuple devrait vivre encore, et il ne pourrait faire autrement ; et le couple emporté par l’éclipse ne réapparaîtrait pas, sauf sous la forme de deux étoiles jumelles sur la voûte, là où les choses sont immuables.

        L’une brillerait d’un éclat d’incendie, car elle serait un volcan dont toute la force contenue aurait le pouvoir de renverser le cosmos s’il le fallait. L’autre brillerait d’une lueur froide et bleue, comme un astre translucide et lointain, dont l’on n’attend qu’un espoir et qu’une mort, et qui soutient tout acte et toute pensée.

Hors ligne Edelphe

  • Tabellion
  • Messages: 45
Re : Sidjewilren
« Réponse #1 le: 08 Avril 2021 à 13:55:51 »
Vraiment très beau, comme de la poésie. On dirait un début, y a t-il une suite de prévue ?

Hors ligne ifsera

  • Scribe
  • Messages: 64
Re : Sidjewilren
« Réponse #2 le: 08 Avril 2021 à 15:03:34 »
Bonjour,

On sent que c'est très travaillé, trop parfois pour moi (avis strictement personnel, parce que je suis "pressé", avec ce besoin d'avancer dans le récit, sans être ralenti par des descriptions là pour être là; les tiennes ont une utilité mais aussi quelque chose de lourd pour certaines).

J'aime bien l'idée. Cela me fait penser à un mariage princier, ou aux 30 dernières minutes du retour du roi...

J'imagine le soleil et la lune se marier, va savoir...
On sent que tu y as mis ton coeur et ton énergie

Bonne continuation.








Hors ligne Manaril

  • Plumelette
  • Messages: 17
  • Débris silencieux de boîte à musique.
Re : Sidjewilren
« Réponse #3 le: 08 Avril 2021 à 16:16:06 »
Merci de m'avoir lue.

D'autres fragments se déroulent dans le même monde. Ils ne sont pas vraiment la suite : il n'y a aucun récit, mais surtout des tableaux, qui tâchent de saisir un instant, une émotion, même une impression indéfinissable. Au réveil, lorsqu'il nous reste en rouvrant les yeux sur la chambre la trace de l'autre monde, on tâche en silence, et dans l'immobilité d'un instant, de revoir l'au-delà d'où l'on revient. C'est la démarche de Sidjewilren. J'aimerais sans doute écrire un vrai récit. Mais il faudrait travailler. Ces fragments sont bruts : je n'ai rien retouché. J'ai laissé l'émotion me guider.

Hors ligne Manaril

  • Plumelette
  • Messages: 17
  • Débris silencieux de boîte à musique.
Re : Sidjewilren
« Réponse #4 le: 08 Avril 2021 à 23:54:16 »
Merci de ta lecture.

Ces fragments sont écrits au fil de la plume. Ils sont rédigés d'un trait, toujours, sans modification ni retouche. Ils n'ont ni l'ambition ni le travail dont tu les soupçonnes. S'il fallait lisser le fragment, je modifierais sûrement la fin d'un paragraphe, où je me suis perdue en écrivant, tout en supprimant la répétition involontaire (du verbe donner). Cependant ton sens de la phrase est très différent du mien. Tes corrections s'éloignent trop du rythme et de l'intensité du fragment, mais je ne saurais ni l'expliquer ni dire en quoi ta "musique céleste" est fade en comparaison de la "musique de ciel". Tout cela dépend de la sensibilité. Sans doute est-il mieux de ne pas se risquer à réécrire le texte d'un autre en voulant le corriger.

Hors ligne Manaril

  • Plumelette
  • Messages: 17
  • Débris silencieux de boîte à musique.
Re : Sidjewilren
« Réponse #5 le: 09 Avril 2021 à 10:23:58 »
2

        Je me tins derrière elle et fixai les deux ciels l’un sur l’autre. Entre eux, je vis la forêt des croix blanches sur lesquelles se perchaient les corbeaux rassasiés.

        C’était une aurore de glace et de sang pâle. En-dessous du ciel froid, dont elle n’espérait plus rien, les croix de pins se plantaient parmi les monticules de neige. Dans les creux, les flaques de givre et les armures vides renvoyaient un éclat d’étoiles mortes. Mais juste à nos pieds, le sang héroïque figé dans l’eau d’un lac colorait la surface de silhouettes sans vie et de reflets de ciel. Comme elle regardait le lac, je la crus sur le point d’y plonger : les montagnes lointaines se renvoyaient l’écho lugubre d’un long croassement, les hommes dormaient par milliers sous la neige et les croix ; l’Impératrice de l’Air regardait toujours le lac, les yeux baissés sur le cristal, fuyant la forêt du cimetière où la neige et les oiseaux de l’oubli buvaient les veines ruisselantes de notre armée. Sa façon de relever sa robe, la tête basse et les doigts légers, rappelait la révérence. Après la danse de la mort, le destin nous soumettait : il n’y avait plus qu’à plonger dans l’image du lac, vers le glacier du ciel ; et moi, fixant ma maîtresse, j’imaginai le rayon jaune et feu d’un météore tombant du paradis sur le lac crevé ; l’instant d’après, le corps silencieux de l’Impératrice en train de glisser sur l’eau, le diadème entraîné vers les profondeurs, sa chevelure et le fermoir de sa robe d’oiseau bleu jetant un éclair de perle et d’argent, tout m’apparut très sensiblement. La sublime horreur de ma vision me fit l’effet de l’anéantissement de l’éternité : au-delà de sa destruction, il n’y avait plus rien au monde ; et, même si je n’avais pas appris la fidélité, je n’aurais pas supporté de marcher mille ans sur les banquises de son souvenir, mourant de lui survivre en devinant son astre au fond des miroirs.

        Je m’avançais sur le bord de mon suicide. En utilisant leurs poignards, les autres servantes se supprimeraient en rythme. Au seuil du dernier pas, mon regard dégringola dans les mirages.

        Ce n’était plus son corps. Le lac reflétait les horizons : les oiseaux de malheur, les fulgurations sur les sommets immobiles, le rose mystérieux de l’aube et le brouillard du temps. Il reflétait aussi les croix par milliers. Mais le miroir rendait les héros au monde : au lieu de chaque croix, il y avait la tête et les bras d’un homme ; au lieu des corbeaux, il y avait des bannières ; au lieu de leurs cris lugubres, il y avait la musique de la gloire. Si j’avais regardé la tête en bas, j’aurais vu l’armée de l’Empereur, le premier rang du moins : les Cataphractaires sans nom, les Heaumes de Fer, le bataillon des Quarante et les Gardiens du jardin de la lumière.

        Aucun météore en fusion ne traversait l’éther. Nul déchirement du ciel ne livrait le monde à la nuit d’au-delà. Je me retournai : l’Impératrice fixait toujours le lac, comme si les Cataphractaires sans nom, les Heaumes de Fer, le bataillon des Quarante et les Gardiens du jardin de la lumière en rejailliraient, l’arme au poing ; leur métal, leur masse et leur honneur résonnaient sur le lac comme un chœur de voix d’hommes. Ils marchaient dans le ciel du lac comme dans celui du monde. Entre les deux, le cimetière, effroi immense de l’anéantissement. Par le regard de l’Impératrice, ils s’étaient figés dans le glacier de la mémoire. Aucun n’était plus sous sa croix.

        Je la vis se détourner. Il y aurait bientôt une seconde bataille.

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.013 secondes avec 17 requêtes.