Pour cette sixième publication, écrite sur fond de la musique de Ryuichy Sakamoto qui m’accompagna fidèlement dans mes séjours au Cambodge, je teste et soumets à vos avis une version volontairement courte, avec deux histoires imbriquées, puisqu’elles étaient contemporaines. C’est, tout au plus, une sorte de carte postale.
Phnom Penh, fin d’après-midi. Assis à une terrasse de café faisant face au Mekong, j’ai pris soin d’éloigner les autres chaises de sorte à ce qu’aucun intrus ne s’invite à ma table. Là, à l’ombre d’un soleil déjà lourd qui succède à une pluie chaude et forte, je savoure une bière locale fraîche et attends que commencent les scénettes, qui se jouent chaque jour devant qui sait attendre.
Je n’attends d’ailleurs pas longtemps : juste derrière le parking pour deux roues, un improbable enchevêtrement d’une centaine de scooters entouré d’un élastique, je vois arriver un petit groupe de touristes américaines. Six femmes aux cheveux blancs, vêtements colorés, pratiques et amples, d’où la présomption de nationalité, confirmée plus tard lorsque leurs voix nasillardes portent jusqu’à moi. Les copines en goguette sont toutes des mamies à la taille plus bourdon que guêpe, sympathiques et visiblement très contentes d’être là. Le groupe se déplace comme un essaim sans trajectoire bien définie, étant attiré par toutes les distractions de la place. Une pensée me traverse : en treillis ou en jogging, les américains à l’étranger se fondent décidément rarement dans le paysage…
A cet instant, un autre européen s’assied non loin de moi et commande également une bière. Habillé d’un costume clair, probablement en lin …tacheté léopard : il n’a pas eu le temps d’échapper à l’orage et a l’air d’un gros chat mouillé. Je le baptise logiquement Felix. On se salue d’un signe de tête. Il n’éloigne pas les autres sièges de sa table, il a tort…
Le groupe d’US mamies se rassemble autour d’un petit drôle qui porte une cage. Il n’a pas plus de cinq ans : il est tout petit, tout frêle, tout bronzé, avec ses beaux cheveux noirs. Il les attendrit en un clin d’œil et vend sa camelote dans un anglais rapide et efficace. Les US mamies sont d’autant plus attendries : il leur vend le pouvoir de rendre sa liberté à un petit oiseau. Il fait de la géopolitique en flattant leur ego : il a tout compris aux américains !
Un petit garçon à peine plus âgé se dirige vers moi, je le regarde fixement et dis nettement « TEEEEIII* ». Il sourit généreusement et se dirige aussitôt vers Felix. Leur conversation s’engage en anglais, comme s’ils avaient rendez-vous. Felix repousse le gamin qui veut s’asseoir sur ses genoux. Comme il le déloge, c’est lui qui est finalement embarrassé. Il le laisse s’asseoir à une chaise et se décide à lui consacrer du temps. Il l’interroge sur d’improbables leçons ou jeux des enfants occidentaux de son âge. Or ici, le petit travaille comme un adulte et est à son affaire.
Un accord a visiblement été conclu entre les US mamies et le petit drôle, qui avec son air misérable et ses guenilles, maîtrise tout le process en businessman aguerri. Le cercle s’élargit soudain et les US mamies désignent, d’un commun accord, l’une d’entre elles pour ouvrir la petite cage de fer. L’oiseau s’envole aussitôt, les applaudissements fusent et les dollars vont dans la poche du gamin, tandis que les ambassadrices du nouveau monde s’extasient bruyamment sur leur participation à leur opération « Restore Liberty ». Elles suivent l’oiseau qui se perche sur un toit et les observe. Elles reprennent leur itinéraire incertain à la recherche d’autres bonnes actions pour redresser le monde.
Félix donne lui aussi quelques dollars à son petit acolyte. Il fait bien, car l’enfant s’éloigne. S’il l’avait contrarié, nul doute qu’un complice serait venu lui montrer des photos prises de lui avec le petit sur les genoux. Qui, en Europe, croirait à un piège pour le faire chanter, s’il ne connaissait le pays ? Et finalement, qui peut blâmer quelques ficelles si elles nourrissent un ventre vide ? Il me regarde et voit les chaises que j’ai éloignées. Je hausse les épaules et il me fait signe, d’un pouce levé, qu’il a compris. Dans la douleur qu’elles infligent, on retient mieux les leçons de la vie.
Le petit drôle à la cage vide porte deux doigts à sa bouche, émet un sifflement strident en trois notes. Le petit oiseau plonge du toit et retourne droit dans à sa cage. C’est tout juste s’il ne referme pas lui-même la petite porte sur lui. Aussitôt le gamin et son petit ami à plumes repartent à la chasse.
* On pourrait traduire par « Oh que non ! »