Bon, je crois que je vais être obligée de déménager dans une autre catégorie.
Vous allez peut-être trouver ça gnangnan mais tant pis, je poste quand même.
Moi j'aime

– Monsieur Labrosse ?
Je me lève, me dirige vers la porte et serre la main de ma psy.
– Bonjour.
– Bonjour monsieur Labrosse. Asseyez-vous.
Je m’installe dans le petit fauteuil bleu que je fréquente déjà depuis plusieurs mois et attends patiemment que mademoiselle Lévy vienne me rejoindre. Elle s’assoit face à moi et incline élégamment ses genoux sur le côté.
– Alors monsieur Labrosse. Il y a un petit moment que vous n’êtes pas venu.
Elle consulte son petit carnet.
– Déjà un mois. Comment allez-vous ?
– Bien. Enfin… je crois.
Elle me sourit.
– C’est un bon début. Je vous trouve… différent. Quelque chose s’est passé dans votre vie récemment.
Je me mets à frotter nerveusement mon moignon avant de m’en apercevoir et d’arrêter.
– J’ai invité quelqu’un à prendre un verre ce soir…
– On dirait que ça vous perturbe. Vous avez pourtant rencontré plusieurs hommes depuis que je vous connais. En quoi ce rendez-vous est-il différent ?
– C’est… c’était un ami de Paul. Nous le fréquentions de temps en temps. Ce n’est pas un inconnu.
– Je vois. C’est vous qui l’avez contacté ?
– Oui. J’avais envie de le revoir. C’est une personne que j’apprécie.
– Vous vous sentez prêt à vous engager dans une relation plus sérieuse ?
Je hoche la tête.
– C’est un grand pas en avant.
– Ce qui est amusant, c’est que ce sont mes filles qui m’ont fait avancer.
– C’est-à-dire ?
– Gaëlle connaît maintenant la vérité sur notre séparation, sa mère et moi, et sur ma… nature dirons nous. Cela m’angoissait énormément mais c’est fait.
– Et comment a-t-elle réagi ?
– Le plus naturellement du monde. Je crois tout simplement qu’elle s’en fiche.
– Les enfants s’adaptent à beaucoup de choses. Tant que vous continuez à exercer votre rôle de père, il n’y a pas de raison que cela la perturbe. Nous avions déjà parlé de ça il y a plusieurs mois. Et votre aînée ?
Je caresse mon menton barbu et souris.
– Elle m’a dit que j’étais très sexy avec ma barbe de trois jours et que je devrais la garder pour choper des mecs. Ma fille de treize ans qui me dit ça ! Et je l’écoute !
– C’est une preuve d’intelligence d’écouter les conseils, d’où qu’ils viennent, et de garder ceux qui vous conviennent. Vous remarquerez également que par delà ces quelques mots, votre fille vous montre sa confiance et la pleine acceptation de votre homosexualité. C’est extrêmement important.
– Mes filles sont formidables.
Je consulte ma montre. Il est en retard de près d’une demie heure. Je commande une nouvelle bière et surveille la porte du bar. Si à et quart il n’est toujours pas là, je rentre.
Vingt heures dix, ma bière commence à s’épuiser et moi aussi. On me tape sur l’épaule.
Je tourne la tête.
– Hey, Sylvain, désolé pour le retard.
Je ne peux pas m’empêcher de sourire. Cela fait trois ans qu’on ne s’est pas vu. Il me serre la main et me fait la bise en même temps.
– Ça fait un bail, hein ?
Il s’installe sur le tabouret à côté de moi.
– T’as eu des soucis pour venir ?
– Oh non, juste un boulot à finir.
Ça commence mal. Je déteste être en retard et qu’on le soit. Quand j’étais encore commercial, je mettais un point d’honneur à honorer mes rendez-vous, sauf cas de force majeure.
Je décide de lui laisser quand même une chance. Je sais que c’est quelqu’un de sympa.
Nous discutons de tout et de rien : de Paul, de mon handicap, du boulot, de ce qu’on aime. La soirée est hyper agréable. Je me surprend à espérer.
J’ouvre les yeux. Il ronfle doucement près de moi. Je me tourne sur le côté et le regarde dormir.
Quel con ! Je voulais que ce soit différent et j’ai fini au lit avec lui aussi.
Je me lève, prépare le café et écoute les informations à la radio d’une oreille distraite.
Ce n’est pas encore aujourd’hui que je trouverai mon amoureux comme dirait ma fille.
Je décide de partir au boulot avant qu’il se réveille. Je suis tellement en colère contre moi-même.
Je laisse un post-it « Laisse les clefs dans la boîte aux lettres STP ».
Je range machinalement les boîtes contenant les coques de smartphone.
– Ça va Sylvain ?
– Mmm… Quoi ?
– Ça n’a pas l’air d’aller.
Je regarde mon collègue Étienne du coin de l’œil.
– Non, c’est rien.
– T’as un problème ? Je peux peut-être t’aider.
J’arrête mon geste et me tourne vers lui.
– Je…
Je secoue la tête puis reprend mon rangement.
– Non, laisse tomber.
– Comme tu veux. Mais si tu as besoin de parler…
– Merci.
Je jette des petits coups d’œil en coin. Étienne est très bel homme. La trentaine, blond vénitien, yeux vert émeraude, allure athlétique… Toutes les filles célibataires du magasin lui courent après. Je crois qu’il est sorti avec une ou deux d’entre elles mais je n’en suis pas vraiment sûr. J’évite les ragots, surtout par peur d’en être un jour la cible. Je me sens bien ici. Après avoir été licencié de mon ancien job, soit disant pour incapacité physique, il faut dire que j’ai mis plus de six mois à me remettre totalement de l’accident, j’ai décidé de chercher un boulot plus sédentaire. Alors je suis chef de rayon nouvelles technologies. Ça ne paye pas autant que mon ancien job, évidemment, mais ça me plaît.
– C’est l’heure de la pause.
Je sors de ma rêverie, pose les trois dernières boîtes et lui emboîte le pas vers la petite cour intérieure. Une seule personne finit son café avant de rentrer. Étienne sort une cigarette et l’allume.
Il me tend le paquet.
– Toujours pas ?
Je secoue la tête.
– Non merci.
Il range son paquet dans sa poche arrière et tire longuement sur sa cigarette. Il est très désirable, façon bad boy. Je finis par me lancer.
– Désolé pour tout à l’heure. Un rendez-vous décevant hier.
Il exhale un long panache de fumée.
– Tu n’as pas conclu ?
– Au contraire.
Il me regarde d’un air intrigué. Je hausse les épaules.
– Je ne voulais pas que ça aille si vite.
– Ho. Tu es un romantique ?
Je me gratte l’arrière de la tête.
– Peut-être. Je sais pas trop ce que je veux.
– Il y a longtemps ?
– Quoi ?
– Ta rupture. Il y a longtemps ?
– Ça se voit tant que ça ?
Il balance sa tête de gauche à droite.
– Ouais.
– Trois ans.
– Hou. Ça commence à faire.
– Ça a été très douloureux.
Il écrase son mégot dans le cendrier, s’approche de moi et me chuchote.
– Il y a des mecs bien tu sais.
Petit sourire en coin. Il me laisse là comme un con et retourne au taf.
Je le rejoins dans le rayon et vérifie que personne ne peut nous entendre.
– Comment tu sais ?
Il hausse les épaules.
– Aucune idée. J’ai un détecteur naturel. C’est très utile.
Je hausse un sourcil.
– Parce que tu…
Il se penche vers moi.
– Oui monsieur. Et je suis libre si tu veux savoir.
– Excusez-moi…
Nous nous retournons en même temps. Une femme très enveloppée au visage avenant nous sourit.
– Je pourrais avoir des renseignements sur un téléphone ?
Étienne lui emboîte le pas.
– Bien sûr madame. Il y a un modèle qui vous intéresse ?
Je les regarde s’éloigner. Étienne tourne la tête vers moi et me fait un petit clin d’œil avant de continuer son chemin.
A bah merde alors…
Je tourne ma cuillère dans mon café tout en scrutant le visage d’Étienne face à moi.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– J’essaye de comprendre.
– Quoi donc ?
– Toi.
Il me sourit.
– Qu’est-ce que tu veux savoir ?
– Il y a presque six mois que tu travailles au magasin. Si tu connaissais ma situation et que je t’intéressais, pourquoi est-ce que tu ne m’as abordé qu’aujourd’hui ?
Il lèche consciencieusement sa cuillère pleine de glace au chocolat.
– Parce que tu n’étais pas prêt. Enfin, pas « aware ».
– Comment tu le sais ?
Il hausse les épaules.
– Je le sais, c’est tout. Jusqu’à il y a quinze jours à peu près, tu marchais avec la tête enfoncée dans tes épaules et tu étais sur la défensive. Si je t’avais abordé plus tôt, tu m’aurais envoyé chier.
– Alors, tu ressens les choses ou bien tu es très observateur ?
– Un peu des deux je pense. Tiens, regarde la serveuse blonde là, derrière toi.
Je me retourne. Une serveuse d’une vingtaine d’années dispose des verres pleins sur un plateau.
– Elle est très attirée par l’autre serveur, le brun.
Je suis son index.
– Il y a quelques temps, le serveur a trouvé chaussure à son pied. Depuis, la fille accumule les erreurs de commande. La semaine dernière elle m’a amené un chocolat chaud au lieu d’un cappuccino. Ça n’était jamais arrivé avant. J’espère qu’elle va se trouver un copain, sinon elle va se faire virer.
Il récure la coupe avec son doigt.
– Et à quoi ça te sert, à part savoir ce qui se passe.
– A être un excellent amant.
– Pardon ?
– Ça me sert à être un excellent amant car je devine ce que je peux faire et jusqu’où.
Il arbore un énorme sourire.
– C’est infaillible ?
– Non. Des fois je me plante. Mais c’est rare.
– Et moi ?
– Quoi toi ?
– Qu’est-ce que tu devines sur moi ?
Il me scrute quelques instants.
– Je pense que tu as souffert physiquement et psychologiquement mais je n’arrive pas à deviner si c’est ancien ou récent. Tu souffres toujours mais tu fais d’énormes progrès. Tu vois un psy ?
– Oui.
– C’est efficace. Ne lâche pas. Sinon, tu es un grand romantique. Tu crois au grand amour et tu le cherches.
Il est bluffant.
– C’est tout ?
– Non. Je pense aussi que tu es un bon père.
Je ne me rappelle pas lui avoir dit que j’avais des enfants.
Il y a maintenant quelques semaines qu’Étienne et moi nous nous fréquentons. Cinéma, dîner, soirées télé. Nous nous entendons extrêmement bien. Il a même réussi à me faire monter sur des patins à glace. Je commence à deviner que sa très grande confiance en lui n’est qu’une façade. J’ai aperçu des reliques de scarification sur ses avant-bras. Il m’a avoué avoir eu une adolescence très difficile, entre refus de son homosexualité et peur de perdre l’amour de ses parents s’il leur disait la vérité. Il ne leur a donc rien dit avant d’être sûr d’être autonome psychologiquement et financièrement. C’était il y a maintenant dix ans et les relations sont, depuis, quasi inexistantes. Peut-être que je souffre encore mais, dans ce cas, nous sommes deux.
Le fait est qu’il me canalise. Lors de notre premier baiser dans sa caisse en bas de chez moi, j’avais une furieuse envie de le faire monter et de le baiser. Il m’avait expulsé de sa voiture manu militari en me disant que je réfléchissais trop avec ma queue et pas assez avec ma tête et que c’était ça qui me rendait malheureux. Je m’étais retrouvé comme un con sur le trottoir avec une trique d’enfer à regarder les feux arrières de sa voiture s’éloigner.
Mais ce soir, c’est le bon.
Allongés l’un contre l’autre, nos verges flasques, nous sourions béatement. Il m’a pris en bouche. J’en ai fait de même. Il m’a même offert une magnifique feuille de rose. Il y a bien longtemps que je n’ai pas eu de relations sexuelles sans pénétration. Pour une première avec lui, je pense que c’est une bonne chose. Il laisse son index parcourir mon anatomie.
– Tu sais ce que j’aime ?
– Pourquoi ? Ça ne t’a pas plu ?
– Bien sûr que si. Mais j’ai une autre passion assez particulière.
Je me tourne un peu vers lui et fronce les sourcils.
– Tu m’inquiètes. Laquelle ?
– Les cicatrices.
J’ouvre de grands yeux étonnés.
– Ah bah avec moi tu es servi.
– Je sais. Je trouve que chaque cicatrice cache une histoire intéressante. Je pourrais connaître les tiennes ?
Je lève mon moignon.
– Non. Pas celle-là. Pas encore.
Il pose son doigt sur mon menton.
– Celle-ci plutôt.
– Ah oui. Casse-gueule en vélo quand j’avais dix ans.
Il parcourt du doigt mon visage et s’arrête sur mon arcade sourcilière.
Je souris.
– Casse-gueule en vélo quand j’avais cinq ans.
– Pas mal…
Il s’installe à califourchon sur moi et scrute chaque centimètre carré de mon corps. Il dépose un baiser sur mon flanc droit.
– Péritonite quand j’avais douze ans.
Il parcourt mes jambes et s’arrête sur mon gros orteil droit.
– Ongle incarné à quinze ans.
Il grimace.
– Ouais, pas très glamour, je te l’accorde.
Il remonte doucement, passe ses mains sur mes hanches puis fronce les sourcils d’un air interrogateur.
– Et ça ? C’en est aussi ? C’est tout petit.
– Oui, j’ai la même chose des deux côtés. Fixateur externe quand je me suis fracturé le bassin.
Il vérifie puis me fixe de son regard pénétrant.
– Fracture du bassin ? Comment tu t’es fait ça ? Accident de moto ?
– Non. De TGV.
Il a un petit sourire en coin.
– Tu déconnes.
– Non.
Son sourire s’efface.
– Tu étais dans…
– Oui.
– Oh merde.
Je lève mon bras gauche.
– En même temps que ça.
Son regard va de mon moignon à mon visage. Je crois que je l’ai scotché.
– Je pensais que c’était beaucoup plus ancien voire même que tu étais né comme ça.
– Ben non.
– Je suis étonné que tu n’aies pas voulu le cacher avec une prothèse du coup.
Je secoue la tête.
– Ça me rappelle mon erreur et mon amour passés. Ce soir là, j’ai perdu en même temps mon amant, ma main et mon mariage. J’ai trouvé la symbolique de l’alliance désolidarisée de mon corps assez cocasse dans un sens.
– Alors tu t’autoflagelles.
– Dans un sens, oui.
Il attrape soudain délicatement mon moignon entre ses mains. J’ai un petit mouvement de recul.
– Je ne te ferai pas mal.
– C’est que j’aime pas trop.
Il approche sa bouche et dépose un baiser léger. Je souris.
Je sens soudain sa langue se poser sur ma cicatrice et la parcourir très lentement. Mon cœur se met à battre la chamade. La sensation est très étrange, entre douleur et plaisir. Il me jette des petits regards furtifs, à l’affût de mes réactions. J’hésite à l’arrêter. Aucun de mes partenaires n’avait jamais osé ce qu’il fait là. Au mieux, ils s’en fichaient. Au pire, ils l’ignoraient au maximum, comme dégoûtés.
Il cesse son geste et repose doucement mon avant-bras sur mon torse.
– Ça va ?
Je me mets à bafouiller des propos incompréhensibles.
Il sourit et m’embrasse sur la bouche.
– Ton corps est parfait. Je voulais que tu le saches.
Je sens une énorme bouffée de désir et d’amour affluer, je l’amène à moi et l’embrasse fougueusement avant de le serrer dans mes bras. C’est clair, je suis amoureux.