Petite
bluette histoire en passant qui m'a été inspirée par un autre texte court lu hier.

Dans la campagne française – 23h12
– Putain, qu’est-ce que j’ai mal !
– Te plains pas. C’est que t’es vivant.
– J’aurais préféré tomber dans les pommes.
– Ah ouais ? Ben tu serais mort dans ce cas.
Je rumine. Il a raison encore une fois.
– Qu’est-ce que c’est long…
– Normal. Il fait nuit et on est au milieu de nulle part.
J’essaye de regarder la montre à mon poignet. Cassée. Normal. Je ferme les yeux et tente de penser à autre chose que cette putain de douleur quand un bruit sourd se fait entendre. Je me redresse et me cogne un peu la tête.
– Merde. Au secours ! Je suis là !
– Là… Là… Tu crois que ça les aide ? Sois plus précis.
– T’as raison.
Je regarde autour de moi.
– Au secours ! Je suis à l’avant !
Je cherche dans ma mémoire.
– Voiture six !
– Ah bah tu vois quand tu veux.
Je souffle. Il est impossible.
– A l’aide !
Un mouvement au-dessus de ma tête puis une lumière aveuglante. Je ferme les yeux.
– J’en ai deux là ! Ca va monsieur ?
– Sortez-moi de là s’il vous plaît !
– Ne vous inquiétez pas. Mes collègues arrivent. Tenez bon.
– Elle est drôle celle-là.
– La personne à côté de vous est vivante ?
Je secoue la tête.
– Vous pouvez me donner votre nom monsieur ?
– Sylvain… Sylvain Labrosse.
– Très bien Sylvain. Moi c’est Justine. Votre jambe est bloquée. Il va falloir découper la tôle.
Je lui montre mon bras.
– Ce que vous faites est très bien. Gardez bien votre membre surélevé. Vous vous débrouillez très bien. Je referme pour vous protéger des éclats mais je reste là. Vous allez entendre des gros bruits mais ne vous inquiétez pas. C’est pour vous dégager. D’accord ?
Je hoche un peu la tête puis de nouveau la pénombre.
Des craquements. Mon cœur qui s’était un peu calmé repart à toute bringue. J’ai la tête qui tourne.
– Tiens bon Sylvain.
– C’est dur.
– Tu vas y arriver. Je crois en toi. J’ai toujours cru en toi.
Je ferme les yeux et me concentre sur ma respiration tout en remontant au maximum mon bras.
Les craquements cessent soudain. Je rouvre les yeux et la lumière envahit de nouveau l’espace autour de moi. Justine descend à mes côtés, pose deux doigts sur le cou de mon voisin en secouant la tête puis m’examine.
– Me revoilà Sylvain. Vous êtes très courageux.
Je lui montre mon bras gauche qu’elle enveloppe dans un bandage serré. Je serre les dents et halète.
– Je crois que je vais m’évanouir.
– Tenez bon Sylvain.
Elle palpe mon bras droit, mon abdomen puis mes hanches.
Je hurle.
– Fracture du bassin. Vous sentez vos jambes ?
Je hoche la tête.
– Excellent. Nous allons vous sortir de là bientôt. Vous voyagez seul ?
J’hésite un instant.
– Oui.
– Salaud.
Je pince les lèvres. Je ne peux pas dire la vérité.
Le temps semble s’accélérer. Sortie des débris. Dernier coup d’œil au corps sans vie de mon voisin. Lumières rouges et bleues clignotantes. Sourire de Justine qui me laisse à l’entrée du camion de pompiers. Grimace à chaque cahot de la route. J’ai juste envie de dormir.
Je regarde la télé. Déjà trois jours depuis l’accident de TGV. Il n’apparaît plus en top des informations. Bien sûr, tout le monde se lasse rapidement. Par contre, comme de coutume dorénavant, la liste des victimes n’est plus anonyme. Je scrute l’écran alors que Déborah entre dans la chambre.
– Hello mon amour. Comment ça va aujourd’hui ?
Je me penche sur le côté pour voir la liste. Déborah attrape la télécommande alors que le prénom de Paul, trente-sept ans, s’affiche. Noir complet. Déborah a éteint.
– Tu devrais arrêter de regarder ça. Tu te fais du mal.
Je regarde ma femme. En cet instant, je l’aime et je la hais en même temps.
– Je vais t’aider pour ton goûter.
Je lui donne ma compote qu’elle ouvre et dans laquelle elle plonge la cuillère avant de me la présenter. Je lui prends la cuillère des mains.
– C’est bon, j’ai plus qu’une main mais je peux quand même manger ça tout seul.
Elle me fixe du regard, soupire puis s’assoit près de moi alors que je me débats avec ma compote que j’ai réussi à caler au bord du plateau avec mon moignon.
– Quand est-ce-que je vais pouvoir voir les enfants ?
– Tu pars en rééducation dans quelques jours. Tu pourras les voir là-bas.
Elle sort une petite tablette de son sac.
– Ce soir on peut faire une visio si tu veux ?
Je souris. Les enfants me manquent.
– Merci. C’est une excellente idée.
Elle se penche vers moi et cherche mes lèvres. Elle ne trouve que ma joue.
– Je t’aime mon amour.
Je ne réponds pas. Mon amour est mort près de moi il y a trois jours. Paul et moi avions une relation extra-conjugale depuis six ans. Il avait accepté de rester dans l’ombre mais tous mes déplacements professionnels se faisaient avec lui. Je l’aimais. Mais même dans la mort je l’ai abandonné. Il avait raison, je suis un salaud.
Petite suite 1 (facultative)Petite suite 2