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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le retour du Cambodge

Auteur Sujet: Le retour du Cambodge  (Lu 1285 fois)

Hors ligne Murex

  • Prophète
  • Messages: 928
Le retour du Cambodge
« le: 07 Février 2021 à 11:14:10 »

        Avec quelle impatience, j'attendais ce matin-là ma future épouse à l'aéroport de Roissy ! J'avais fait sa connaissance au Cambodge où ma boîte m'avait envoyé  pour y implanter un nouvel atelier de confection. Je ne m'étendrai pas là-dessus, cela a peu d'intérêt ici, je dirai simplement que tout s'étant passé pour le mieux, j'avais été gratifié d'une prime qui n'avait pas manqué de susciter quelques  jalousies au sein de l’entreprise, mais passons…
        Ma femme ! comme elle était belle ma femme ! plutôt petite, toute en rondeurs sans être potelée, des cheveux de jais sur un teint clair et frais comme une fleur, la démarche féline, des gestes gracieux en toutes circonstances, et un regard d'une douceur presque animale qu'il serait vain de chercher en déambulant dans Paris. Ah ! j'allais oublier de vous donner son prénom : Onibaba, Onibaba ! Tout un rêve à lui seul, tout un voyage.
        Nous étions en mai, la journée était belle et comme mes parents désiraient faire sa connaissance, je les avais invités à se joindre à nous dans mon pavillon de banlieue (dans notre pavillon, devrais-je dire, puisque le mariage était prévu dans quelques jours) pour un petit lunch de bienvenue.
        Son naturel, sa gentillesse, la douceur de sa voix les séduisirent dès les premiers instants. Comme tout homme, j’éprouvais la sotte fierté d’avoir fait la conquête d’une si belle femme. Ivre de bonheur, j’aurais volontiers embrassé le verre qu'elle venait de porter à sa bouche, la nappe où sa main s'était posée, la fleur de grenade qu'elle avait piquée dans ses cheveux… Mais cet instant était trop beau pour qu'il puisse durer. J'en eus très vite la preuve. Au dessert un gros scarabée, un scarabée superbe aux élytres mordorées eut la fâcheuse idée de se poser sur le rebord de son assiette, son visage perdit alors toute douceur, elle fixa intensément l'innocente bestiole, puis, tel un chat, sa main (sa patte) en un éclair se saisit de l'insecte, le porta à sa bouche et le mastiqua avec un plaisir évident. On perçut alors distinctement (oh ! comme je m'en souviens) le craquement de sa carapace qui cédait sous ses dents. Un détail encore, un bout d'élytre ou une patte, je ne sais, s'étant coincé entre ses dents, elle l'extirpa en le pinçant avec délicatesse du bout de ses doigts gracieux. Après qu'elle eût jeté autour d'elle un long regard dans l'espoir, heureusement déçu, d'en découvrir de nouveaux, elle nous fit savoir le plus innocemment du monde que la charmante bestiole avait été à son goût, quoique, ajouta-t-elle, un peu moins onctueuse que celles de son pays.
        Un silence consterné s'en suivit, ma mère faillit tourner de l'œil, mon père lui, les ferma, refusant d'en voir davantage. Onibaba, sans rien comprendre à la situation, éclata alors d'un rire sonore, gracieux, cristallin, mais qui dans ces circonstances nous parut diabolique.
        Mes parents prétextant un rendez-vous s'éclipsèrent peu de temps après et je restais face à ma belle, interdit, ne sachant que dire… interminables minutes où je sentis ma vie s’écrouler.
        Je ne pus m'endormir cette nuit-là, j'avais beau essayer de me convaincre que tout cela était absurde, sans importance, qu'au fond chaque peuple à ses usages, ses bizarreries, que nous autres français ne voyons rien de répugnant à gober des huitres vivantes, à mastiquer des escargots, à nous régaler avec des cuisses de grenouilles, la scène repassait de façon obsédante dans ma pauvre cervelle.
        De ce jour, il me fut impossible d'embrasser ma future épouse sans éprouver un profond sentiment de dégoût. Et puis, il y eut ce rêve affreux, qui à peu de variantes m'assaillait chaque nuit. L'ayant prise amoureusement dans mes bras, je voyais soudain s'échapper de sa bouche d'horribles insectes qui me glissaient sur le corps, qui s'agrippaient à mes poils dardant leur aiguillon, prêts à piquer ma chair, et devant ma panique Onibaba riait, riait tout comme elle avait ri lors du funeste repas. Dois-je ajouter qu'il me fut impossible depuis lors de lui faire l'amour ? La suite, hélas, se devine aisément, quelques semaines plus tard, elle reprit l'avion et je ne sus plus rien d'elle.
        Un scarabée, un malencontreux scarabée avait anéanti mon bonheur et celui d'Onibaba, un scarabée maudit…
        Parfois, il m'arrive de rêver d'elle, mais de sa bouche ne sort plus d'horribles bestioles, mais des fleurs douces et parfumées tout comme elle, comme son île, des fleurs pour ne pas oublier.

       P. S. Je tiens à préciser qu'il n'y a dans ce texte aucune intention malveillante envers les Cambodgiens, ce pays ayant été choisi uniquement pour la consonance exotique de son nom.

Hors ligne Thom

  • Troubadour
  • Messages: 287
Re : Le retour du Cambodge
« Réponse #1 le: 07 Février 2021 à 11:38:09 »
Ayant fait quelques séjours au Cambodge, j'ai été attiré.
J'ai été séduit par l'engouement puis stupéfait et naturellement amusé.
Tres bon texte, beaucoup de vigueur : ceci est de toute évidence à cultiver.
Dommage, cela finit mal, je ne m'y résous pas : le début était trop prometteur.

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 030
Re : Le retour du Cambodge
« Réponse #2 le: 07 Février 2021 à 15:51:47 »
Je me doutais en  lisant  ton texte qu'il y aurait eu une chute.

Je pensais que le héros avait épousé un garçon et qu'il aurait eu la surprise.
Je ne suis pas experte en scarabée, mais je ne pense pas qu'on mange des insectes comme ca qu'on attrape. Dans les documentaires que j'ai vu, ils sont cuit et préparé. Mais je peux me tromper.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

 


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