Vieux beau, il finissait sa carrière d’artiste au piano-bar d’un bateau de croisière. Il en habillait les apéritifs et les fins de soirées avec des airs surannés, vieilles rengaines usées jusqu’à la corde, chansons oubliées auxquelles il redonnait un souffle de vie.
Très digne et très droit, les cheveux gominés, dans un smoking un peu râpé, des chaussures de cuir blanc lui donnant un air un peu maffieux, cet homme m’émouvait. On l’écoutait à peine. On l’applaudissait parfois maigrement à la fin d’un morceau, alors, tout en gardant un air recueilli, il inclinait la tête en guise de remerciement, comme s’il était acclamé dans une grande salle de concert.
Sur un petit présentoir, il proposait quelques CD à la pochette jaunie auxquels nul ne prêtait attention. Et je me demandais quel avait pu être le passé de cet homme, quelles furent ses ambitions, car tout artiste en a, quel long chemin l’avait conduit à cette impasse, un bateau de croisière pour vieux, car il n’y a que des vieux dans ces croisières…
Jamais je ne l’ai vu échanger un mot avec les passagers. Il se tenait parfois, mais toujours à l’écart, fumant une cigarette, accoudé à la balustrade. Que regardait-il dans le miroir de l’eau ? Sa vie d’artiste raté, ou bien était-ce sa façon de cacher son mépris pour tous ces vieux qui s’inventaient un succédané de bonheur en se payant une croisière de nanti ?