Pygmalion se promenait sur l’avenue des champs Elysées par un beau matin d’automne. Les feuilles mortes orangées répandues sur le trottoir étaient baignées de soleil. Il était soucieux, et marchait à vive allure, les mains dans les poches de son long manteau de cuir noir. Une jeune femme se jeta brutalement à ses pieds. Il trébucha sur elle, et repris sa marche sans se retourner ; avec le temps il avait pris l’habitude de ne pas interagir avec ces folles éperdues d’amour, il ne regardait même pas leur visage.
Ce pygmalion avait une idée bien précise du physique de la femme idéale, et à chaque fois qu’il scrutait les formes des passantes qu’il croisait, il était déçu. Souvent un seul petit détail le gênait : une chevelure trop abondante, des jambes trop courtes, un nez trop petit, …Son désir sexuel était inexistant.
C’était un artiste : il jouait de la clarinette comme un virtuose, et sculptait. Cent fois il avait recommencé cette fameuse girafe à deux cous, qu’il a fini par rendre hideuse, ce qui lui a fait remporter un succès mémorable au musée « Monster » de Londres. Sa nouvelle entreprise dans l’univers du burin était une femme, qu’il nommait Galatée. Le premier jet qu’il fabriqua fût d’une beauté fulgurante. Il s’assis et observa la créature de pierre pendant un long moment.
Il se leva enfin, et se frotta contre elle, l’embrassa et la caressa avec frénésie. Il fermait les yeux, et s’imaginait enlacée avec sa sculpture vivante, dans les positions les plus osées. Quand il ouvrit les yeux, il faisait déjà nuit. Son corps était brûlant, et il était pris de vertiges. Il prit sa statue sous le bras, et se dirigea tant bien que mal, au travers de la nuit noire, en direction du bar le plus populaire de la ville.
De loin, on entendait déjà les cris des fêtards éméchés, et les riffs de guitares énervés. Il rentra dans l’établissement, posa sa statue à côté de lui, et commanda plusieurs Martini qu’il bût cul sec sous l’œil amusé du barman. Son état s’aggrava, et il s’écroula inconscient au pied de son bijou de pierre.
Il fût réveillé par de doux gémissements. Galatée le regardait avec des yeux exorbités, et à chaque cri, il pouvait respirer son agréable haleine parfumée de chewing-gum à la fraise. Sa tête allait et venait à la régularité d’un métronome mécanique. Elle était prise dans un redoutable gang-bang, où les acteurs se succédaient une fois leur affaire terminée.
Pygmalion tenta de se lever, et quand il y parvint, accroché au comptoir avec toutes les forces qui lui restaient, il vomit toute sa bile sur la tête de sa création.