Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Métro 2.1

Auteur Sujet: Métro 2.1  (Lu 2317 fois)

Hors ligne andre48

  • Aède
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Métro 2.1
« le: 15 Septembre 2020 à 04:09:40 »
Station Raspail, toujours et encore des inconnus en foule sur ce quai, amas faussement tranquille avant la ruée. Un bruit sourd, un souffle d’air et les portes s’ouvrent en un claquement sec.
 J’hésite un court instant à entrer ; tant de corps entassés dans ce wagon !
Je sens qu’on me pousse et de suite je cherche un peu d’espace, moins de promiscuité. Plus je m’approche du bout du wagon, mieux je respire. Au fond, devant une porte grise massive, plus personne ! Je me retourne, interrogateur vers les passagers aux yeux inexpressifs. Je dois être transparent pour eux, je n’accroche aucun regard. Seuls me fixent les yeux bleus d’un homme en noir, personnage insolite, filiforme, presque hautain avec sa canne sous le bras.
Cette porte, à peine effleurée, coulisse sans bruit. Je la franchis. Ce wagon est bien différent. Il semble presque vide avec une dizaine de personnes d’âges et de sexes variés. Et aussi cet enfant au milieu d’eux avec entre ses mains un ballon bleu et jaune semblable à celui de mon enfance, ce sont les seules taches de couleurs vives.
Je croise leurs regards presque vides qui semblent m’éviter, est-ce que je détonne parmi eux ?
Ils sont silencieux et sagement assis, immobiles. Au moindre de leurs gestes lents, leurs vêtements flottent autour d’eux à moins que ce ne soit eux qui flottent ?
La moquette brun foncé est si épaisse, qu’en me retournant je peux voir les poils se redresser lentement pour effacer la trace de mes pas. Je remarque que seul l’homme à la canne m’a suivi, immobile, silencieux lui aussi. Aucun bruit n’anime ce wagon ; celui des roues sur les rails, on ne peut que l’imaginer.
Cette teinte sombre de la moquette et des sièges n’égaye en rien le gris uniforme des parois et du plafond faiblement éclairés. Près du premier homme, un froid bizarre me saisit, un sentiment encore plus étrange m’envahit.
Serais-je en train de rêver et de voir se matérialiser des fantômes ?
Sont-ils tous … ?
Je ne peux prononcer ce mot si brutal, si définitif. Je cherche les yeux de l’homme en noir, je crois y déceler de la bienveillance teintée de compassion. Il levé lentement sa canne, comme pour me saluer.
Sans savoir pourquoi, son geste me redonne confiance et d’un coup je crie : « Sortez de ma réalité, vous voyez bien que je vous rêve ! »
Sans un mot, ils s’effacent. Le ballon, un foulard terne et deux ou trois chaussures noires, restent sur place. Le gris se fait plus clair, moins inquiétant, la lumière plus forte, couleurs et bruits reviennent et le sol se durcit.
Station Barbès une trentaine de passagers entrent. Est-ce le fruit de mon imagination, j’ai l’impression qu’ils me regardent un peu effrayés. Vainement je cherche l’homme à la canne, mon seul témoin.
Le nez à la vitre, défilent les quais des stations Anvers et Pigalle Enfin c’est Blanche, sa nudité et ses escaliers. Je sors lentement vers le jour, une transition nécessaire entre le monde souterrain et mes rues habituelles. Je sais que comme une carte postale pour touristes, le Moulin Rouge se dressera vite devant moi.
Je marche toujours tranquillement dans Paris, j’aime être dépassé, ignoré, absorbé par tous ces gens qui semblent avoir un but dans la vie. Peu à peu les impressions fantomatiques de mon trajet en métro se dissipent. Je me dirige vers l’avenue Rachel dont je connais chaque arbre, chaque recoin. Une agréable façon d’aller vers le cimetière de Montmartre où j’ai mes habitudes.

Dès l’entrée du cimetière franchie, je ne me précipite pas vers les tombes qui me sont le plus chères. Je serpente dans les allées, frôle les pierres et en déchiffre quelques inscriptions. Je fredonne quelques notes de Serge, évite ou non la sépulture des Samson bourreaux de père et fils.
Ce n’est plus une heure d’affluence, aucun touriste planté devant Dalida, seulement quelques visiteurs de-ci de-là. Je respire enfin un air très légèrement différent et les rumeurs de la ville s’estompent. Tant de personnes sont assemblés en ce lieu, des célébrités en leurs temps, tant de vies différentes. Maintenant, musiques et poésies se présentent à mon esprit, s’accommodent de mes oublis, ralentissent mon pas, m’obligent à m’arrêter.
À nouveau, en cette douce fin d’après-midi, dans ces lieux où les mémoires s’unissent, vient à moi Marceline Desbordes-Valmore. Je murmure le premier quatrain Du Ruisseau de la Scarpe :
Oui, j'avais des trésors... j'en ai plein ma mémoire.
J'ai des banquets rêvés où l'orphelin va boire.
Oh ! quel enfant des bleds, le long des chemins verts.
N'a, dans ses jeux errants, possédé l'univers

Puis me vient L'Oreiller d'un Enfant
Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,
Plein de plume choisie, et blanc ! et fait pour moi !
Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,
Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi !

Et la Berceuse sur un Vieil Air
Si l'enfant sommeille,
Il verra l'abeille,
Quand elle aura fait son miel.
Danser entre terre et ciel.


Elle l’amour, l’enfance, les souvenirs…
Et Robert Desnos, un proche qui en écho un siècle plus tard écrivit :
Poser sa tête sur un oreiller
Et sur cet oreiller dormir
Et dormant rêver
A des choses curieuses ou d'avenir,


Nous baignons tous dans l’ensemble des ressentis de l’humanité, que cela soit nommé noosphère ou partie immatérielle de la Nature. Comment se contenter de vivre dans le seul présent sans ressentir la présence des pensées et émotions de tous les temps ? Pourquoi me priverais-je du secours de tous mes amis disparus ?
Aujourd’hui, qui prend le temps de s’adosser aux vieilles pierres, témoins du passé. Pourquoi ne pas entendre Charles Baudelaire :
« Quel esprit ne bat la campagne ?  Qui ne fait châteaux en Espagne ? ... »
Ou Madame de Pressensé :
« Ah ! ne me dites pas que la vie est un rêve, Une ombre qui s'enfuit et flotte sous mes pas… »

Ces traces du passé je dois encore et encore leur permettre de vivre. Tout a déjà été vécu, ressenti, tenté d’être transmis. Ne nous reste que la possibilité de variations sur les thèmes éternels.
Je dois maintenant retourner vers Blanche, reprendre mon chemin, repasser devant le Moulin Rouge qui s’illumine dans la nuit naissante. Les strophes laissent la place à quelques mots épars et aux regards neutres de la foule des vivants. Comment les inciter à croire en cette simple phrase de Baudelaire :
“Ce qui est créé par l'esprit est plus vivant que la matière. “

« Modifié: 15 Septembre 2020 à 16:05:31 par andre48 »
« Quand on écrit, faut-il tout écrire ? Quand on peint, faut-il tout peindre ? De grâce, laissez quelque chose à suppléer par mon imagination ! » Denis Diderot

Hors ligne B.Didault

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  • L'éternel néophyte
    • Bernard Didault
Re : Métro 2.1
« Réponse #1 le: 15 Septembre 2020 à 07:09:01 »
Bonjour André,

La poésie souvent inspirée par des amours vivants est ici ravivée par un lieu qui se voudrait sinistre.
Merci de prouver que la poésie est éternellement vivante !

(Si je peux me permettre un petit formatage donnerait plus d'allure à la nostalgie)

Merci pour ce partage.
Bernard
- La poésie est un art, une belle aventure, la dentelle de l’écriture.
- La haine est le venin de l’amour,
  Le sarcasme est celui de l’humour.
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Hors ligne Sablier

  • Plumelette
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Re : Métro 2.1
« Réponse #2 le: 15 Septembre 2020 à 14:28:45 »
Waouh, j'adore le rythme dans ton écriture  :coeur:. Une avalanche de petites phrases simples, courtes et claires puis BIM une longue phrase qui entre dans les détails, puis des phrases moyennes, de plus courtes, et ça recommence par vagues. Très agréable à lire.

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
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Re : Métro 2.1
« Réponse #3 le: 15 Septembre 2020 à 15:53:02 »
Merci pour le partage de ton texte.

Tu as fait une faute de frappe :
"Plus je m’approche du bout du wagon, mieux je respire. Ar fond, devant une porte grise massive, plus personne !"
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne andre48

  • Aède
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    • ajranc
Re : Métro 2.1
« Réponse #4 le: 16 Septembre 2020 à 08:42:20 »
Bonjour et merci B.Didault, Sablier et  Cendres pour vos conseils et commentaires qui sont les bienvenus. Je dois avouer que j'ai un faible pour Marceline Desbordes-Valmore, sa simplicité et sa sincérité.

« Quand on écrit, faut-il tout écrire ? Quand on peint, faut-il tout peindre ? De grâce, laissez quelque chose à suppléer par mon imagination ! » Denis Diderot

Hors ligne Vesper

  • Scribe
  • Messages: 91
Re : Métro 2.1
« Réponse #5 le: 17 Septembre 2020 à 02:39:12 »
Bonjour,
rythmé, sensible, paranoïaque et mélancolique.
Merci pour ce texte, à bien des points de vue loin de mon univers.

Chère Marcelline, Bobin lui écrivit une lettre, que tu as lue peut-être ?

   « Chère Marcelline Desbordes-Valmore, vous m'avez pris le cœur à la gare du Nord.

   Il faisait froid. Il y avait tellement de monde, et en vérité personne. J'ai cherché un abri, un lieu humain. Je l'ai trouvé : le dos appuyé contre un pilier j'ai ouvert votre livre et j'ai lu votre poème Rêve intermittent d'une nuit triste. Je l'ai lu quatre fois de suite. Il n'y avait plus de foule, plus de froid. Il n'y avait plus que la lumière rose de votre chant – ce rose que Rimbaud vous a volé, entrant dans dans votre écriture comme un pilleur de tombe égyptienne. Qu'importe : vous revoilà. Intacte et régnante par votre cœur en torche.

   La vie avec vous a été d'une brutalité insensée. Plus ses coups étaient violents, plus votre chant s'allégeait. Votre amour a triomphé de vos assassins. Ils ne voyaient pas que vos larmes étaient de feu. Je lisais, je lisais, je lisais. Votre poème avait fait disparaître Paris et le monde. Il n'y a que l'amour pour accomplir se genre de miracle. La grâce de vos images jetait sur mon visage des reflets de rivière. Et ce rose, ce rose ! Mon dieu comme c'était beau – d'une beauté de noisetier, de soleil dans les limbes. Si je vous vois en rose c'est parce que cette couleur n'entre jamais en guerre et semble toujours au bord de défaillir dans l'invisible. Vous lire ainsi, debout, dans le froid d'une gare, c'était une déclaration de vie, une échelle plantée sur le sol, appuyée sur le ciel.

   Votre voix m'arrive avant les mots qu'elle porte. Vous lire c'est regarder le poitrail de l'oiseau qui se gonfle, vous savez, cette joie atomique qui lui monte à la gorge juste avant de chanter. Nous sommes revenus ensemble au Creusot. Les livres agissent même quand ils sont fermés. Les voix, chère Marcelline, ce sont les fleurs de l'éternel mises dans notre bouche. Elles fleurissent notre crâne de mort à venir. Elles ne s'éteignent pas avec nous, elles s'éloignent, et c'est le travail du poème que de les faire revenir près de nous. La voix de mon père avait quelque-chose de la croûte d'un pain chaud. Elle s'ouvrait, se donnait, était par elle-même nourricière. Votre voix à vous : le chant d'une rivière inquiète qui ne dort jamais. Ce n'est pas une image. Je vais chercher là-bas de quoi éclairer ici. C'est ce qu'on appelle « poésie », n'est-ce pas ? Il faudrait un autre nom ou même aucun, et simplement dire : croyez-le ou non, mais en entendant le chant de la rivière dans le bois de Saint-Sernin, j'ai vu un livre plus beau que tous les livres. Il était signé Marcelline et s'écrivait avant ma naissance, après ma mort, tout le temps et toute l'éternité.

   Chère Marcelline Desbordes-Valmore vous m'avez pris le cœur à la gare du Nord et je ne sais quand vous me le rendrez. C'est une chose bien dangereuse que de lire. »

Hors ligne Claudius

  • Modo
  • Trou Noir d'Encre
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  • Miss green Mamie grenouille
Re : Métro 2.1
« Réponse #6 le: 07 Octobre 2020 à 19:51:36 »
Le défi bingo de lecture sur le MDE, m'a fait découvrir ton texte. Et une fois de plus je suis ravie, le hasard à ce don d'offrir parfois un moment de plaisir. Ce fut le cas, j'ai beaucoup, beaucoup aimé ce texte.

Tout au long de sa lecture, j'ai vécu avec toi ces instants de la réalité au rêve, presque au cauchemar je dirais même. L'homme à la canne, secours tangible à ce qui paraît irréel et auquel on s'accroche.

Mais comme il se doit, j'ai relevé quelques petites bricoles... que je te confie.

Citer
Je sens qu’on me pousse et de suite je cherche un peu d’espace, moins de promiscuité.

"de suite" est plutôt oral, j'aurais plutôt écrit "je cherche aussitôt un peu d'espace".

Citer
Il levé lentement sa canne, comme pour me saluer.

Il lève

Citer
Station Barbès une trentaine de passagers entrent.
Une trentaine de passagers entre

Citer
Le nez à la vitre, défilent les quais des stations Anvers et Pigalle Enfin c’est Blanche,
soit un point après Pigalle, soit pas une virgule et pas de majuscule à enfin.

Je marche toujours tranquillement dans Paris, j’aime être dépassé, ignoré, absorbé par tous ces gens qui semblent avoir un but

Citer
Tant de personnes sont assemblés en ce lieu, des célébrités en leurs temps, tant de vies différentes.
assemblées

“Ce qui est créé par l'esprit est plus vivant que la matière. “

 :coeur:

Et pour conclure, cette pérégrination entre le passé et le présent, ne pas oublier pour aller de l'avant. Un superbe texte que je regrette de ne pas avoir lu plus tôt !

 :coeur: :coeur:



Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir. Sylvain Tesson

Ma page perso si vous êtes curieux

Hors ligne andre48

  • Aède
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    • ajranc
Re : Métro 2.1
« Réponse #7 le: 23 Octobre 2020 à 02:38:04 »
Une réponse tardive à votre lecture de Métro et à vos commentaires.
Merci Vesper, je ne connaissais pas cette lettre de Bobin à Marcelline,.
Merci Claudius d’avoir lu mon texte et de m’avoir proposé des corrections utiles.
« Quand on écrit, faut-il tout écrire ? Quand on peint, faut-il tout peindre ? De grâce, laissez quelque chose à suppléer par mon imagination ! » Denis Diderot

Hors ligne True Duc

  • Calliopéen
  • Messages: 498
Re : Métro 2.1
« Réponse #8 le: 24 Octobre 2020 à 12:51:30 »
Il levé lentement sa canne, comme pour me saluer. J'ai relevé cette erreur.

Avant d'oublier... politesses d'usage: Bonjour andre48 !!!

Hashtag Toussaint, texte un peu en avance sur le calendrier:)
Le rythme de ton écriture est parfait.
L'onirisme bien dosé.
On déambule facilement avec toi, à la frontière du réel et de l'imagination.

Merci pour le partage.
« Tu veux t'asseoir sur le trône ? Faudra t'asseoir sur mes genoux.»(Elie Yaffa)

 


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