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Paris. En ce 17 novembre, Jimmy court dans la rue Vaugirard en essayant d’éviter les gouttières débordantes et les flaques d’eau allègrement projetées sur le trottoir par le passage des voitures. Il soupire de soulagement en tournant dans sa rue, applique son badge sur l’interphone de l’immeuble et se retrouve tout dégoulinant dans le hall, tout près des boîtes aux lettres.
–
Damn it ! This fucking rain will never end !– Ah… Monsieur Johnson… Je me doutais bien que vous alliez bientôt rentrer. Les cours sont finis à cette heure-ci.
Jimmy se retourne prestement et se retrouve face à son voisin d’immeuble. Balai et serpillière à la main, le vieil homme éponge le passage humide des résidents.
– Oh. Bonjour, monsieur Legrand. Quel temps n’est-ce pas ?
Malgré dix années passées en France, l’accent britannique de Jimmy est encore très prononcé et il ne fait rien pour le perdre : il est si utile pour continuer à être crédible face à ses élèves. D’ailleurs il retourne régulièrement dans sa patrie d’origine pour se remettre à jour sur ce point.
– Ah, ça oui, il y a bien longtemps qu’on n’a pas eu un temps pareil. Réchauffement climatique qu’ils disent… Mais ça doit vous rappeler l’Angleterre, non ?
Jimmy ôte son chapeau et son imperméable en tentant de limiter les dégâts sur le tapis déjà bien imbibé.
– Monsieur Legrand. Je vous rappelle que je suis écossais et même irlandais par ma mère.
Le vieil homme hausse les épaules.
– Anglais, Ecossais, Irlandais… C’est bien tout pareil pour moi. Vous causez anglais quoi.
Jimmy secoue la tête. Mélanger Ecossais et Anglais est déjà un blasphème mais les Anglais et les Irlandais…
– Quand vous êtes arrivés en 44, on ne faisait pas la différence. Vous étiez tous des angliches. Ca me rappelle d’ailleurs que…
Jimmy laisse son voisin déblatérer sur la guerre. Lui ne l’a pas connue, bien évidemment. Du haut de ses trente-sept ans, tout cela est bien loin de lui. Bien sûr, son père lui a raconté son après-guerre de petit garçon mais rien à voir avec les souvenirs vivaces ou plus certainement romancés ou enjolivés du vieil homme. Jimmy regarde sa montre. Déjà dix-huit heures trente-cinq. Il ne sait pas trop comment mettre fin à la conversation poliment.
– Et votre télé, monsieur Legrand ?
L’homme se redresse en grimaçant un peu.
– Oh… Elle marche très bien. J’ai remercié votre ami à l’instant justement.
Jimmy écarquille les yeux.
– Antoine est rentré ?
– Oui. Il y a un petit quart d’heure je crois. Il n’était pas très causant. Ça m’a étonné d’ailleurs. Lui qui…
– Merci, monsieur Legrand. Bonne soirée.
Jimmy passe devant son voisin et monte quatre à quatre les marches de l’escalier grinçant en bois verni jusqu’au deuxième étage.
La porte est en effet déverrouillée. Il pénètre dans l’appartement, enlève aussitôt ses chaussures et également ses chaussettes humides tout en appelant son compagnon.
– Antoine ? Tu es là ?
– Dans la cuisine.
Il dépose en vrac ses affaires mouillées dans la baignoire et rejoint le jeune homme.
Antoine est assis à la petite table de la cuisine et son air est sombre, bien différent de celui que Jimmy lui connaît. Il s’approche de lui et lui dépose un baiser sur la joue. Antoine tressaille.
– Il y a un problème ? Tu rentres bien tôt.
– Je n’ai pas travaillé cet après-midi.
– Ah bon ? Tu ne me l’avais pas dit. J’aurais travaillé ici si j’avais su.
Jimmy se dirige vers la cafetière, se sert un plein mug et le pose dans le micro-onde.
– Je n’étais pas là.
La tasse fumante entre les mains, Jimmy prend place face à son compagnon et baisse la tête pour essayer de capter son regard.
–
Are you alright ? You look so sad.Antoine tourne la tête vers la fenêtre, regarde la pluie battante s’abattre sur les carreaux, et soupire.
– Je ne sais pas comment t’annoncer ça.
Jimmy fronce les sourcils.
– M’annoncer ?
Jimmy blêmit.
– Non ! Pourquoi veux-tu me quitter ? On est heureux, non ? Huit ans ! Ce n'est rien pour toi ?
Antoine écarquille les yeux et ouvre la bouche sans pouvoir prononcer un mot.
– J'ai bien vu que ça n'allait pas fort. Je pensais que c'était ton boulot. Ce concert, la fatigue, mais vraiment... Non ! Tu ne peux pas...
Antoine pose un doigt sur la bouche de son compagnon.
– Arrête. Tu te trompes totalement. Je n'ai pas du tout l'intention de te quitter.
Jimmy soupire de soulagement.
– Oh. Je suis désolé. Je... J'ai cru que...
Antoine secoue la tête.
– Tu as si peu confiance en moi ?
– Non, mais, tu es si beau et jeune... Je... Je...
Il lève son bras d'un geste théâtral.
–
So. Forget il. Vas-y. Qu'est-ce-que tu voulais me dire ?
Antoine se tord la bouche, respire profondément plusieurs fois puis pose ses mains bien à plat sur la table avant de les remettre à l'abri entre ses cuisses puis de les ressortir une nouvelle fois. Jimmy regarde le manège d'Antoine d'un air inquiet.
Antoine se lance alors d'un coup.
– Je vais devoir arrêter mon traitement.
La mâchoire de Jimmy s'affaisse. Il la referme, recule, puis se met à bafouiller.
–
What ? How ? Je ne comprends pas. Il marche bien. Tu en es content. Non ?
– Oui. Mais il y a… des conséquences, dirons-nous.
– Des conséquences ?
What consequences ? I don’t understand.Le jeune homme fait de nouveau face à Jimmy et plante son regard bleu azur dans celui, brun, de son compagnon.
– J’ai un cancer.
–
What ?– Un cancer des testicules.
Il a un petit sourire en coin.
– Ce serait presque amusant si ce n’était pas grave.
–
Crivvens ! Mais ce n’est pas possible !
Jimmy attrape sa main fine et blanche.
– Mes parents voulaient que je sois plutôt une fille. Ils avaient peut-être raison finalement.
– No, no ! Tu as toujours été un homme dans ta tête. Ce n’est pas une erreur.
Antoine secoue la tête et lui présente alors un sourire triste.
– Camille va être de retour.
–
No !Jimmy se lève violemment, fait les cent pas dans la petite cuisine. Antoine le regarde faire sans intervenir. Il sait qu’il réfléchit à toute allure. Jimmy pointe soudain un doigt rageur dans la direction du jeune homme.
–
I’ll never give up !Et il sort précipitamment de l’appartement.
Antoine reste abasourdi puis se lève, hésite à courir après lui et décide finalement de se réfugier dans la salle de bains : la pièce où il se sent en sécurité. Il ne sait pas pourquoi parce que la présence de tous ces miroirs devrait plutôt le mettre mal à l’aise, surtout qu’il a toujours eu un souci avec son corps. Une réminiscence de son enfance peut-être… Les temps joyeux passés dans la baignoire à faire le fou avec son petit frère y sont sûrement pour beaucoup. Son frère qui l’a toujours accepté comme il est et qui continue à être d’un soutien sans faille.
Il allume le robinet, se recroqueville entre la baignoire et le lavabo et attend les yeux fermés en écoutant l’eau couler. Le menton posé sur ses genoux, il se dit qu’il a mal présenté la chose, qu’il a peut-être été trop direct. Il ne veut pas que Camille revienne. Mais a-t-il le choix ?
Il ne comprend toutefois pas la réaction de Jimmy. Est-il en colère contre lui ?
Un bruit dans l’escalier le ramène à la réalité. Jimmy est de retour.
Antoine examine rapidement son visage dans le miroir, remet un peu d’ordre dans sa coiffure en pétard indiscipliné-discipliné comme il aime à le dire pour taquiner son homme puis retourne s’asseoir dans la cuisine. Il hésite quelques instants puis décide de boire le café encore tiède abandonné.
La porte claque. Antoine se redresse, inquiet.
C’est un Jimmy dégoulinant de la tête aux pieds qui vient vers lui. Les cheveux trempés, la chemise et le pantalon collés sur son corps athlétique, il goutte sur le sol de la cuisine. Antoine regarde avec inquiétude les pieds nus de son compagnon et la tache rouge qui s’étale sous son gros orteil droit alors qu’il s’arrête face à lui.
– Tu es blessé.
Jimmy baisse les yeux.
– Oui, j’ai attaqué une pauvre poubelle et je me suis coupé le pied mais ce n’est pas grave.
Sous le regard affolé d’Antoine, Jimmy s’agenouille et lui prend la main.
– Mais qu’est-ce-que tu fais ?
– J'ai réfléchi.
– Et ?
Jimmy semble chercher ses mots. Antoine sent son cœur battre la chamade. Il ne va quand même pas faire sa demande dans des conditions aussi pourries ? Il ne l’acceptera pas. Il est malade, oui, mais pas mourant ni désespéré.
– Je serai toujours avec toi.
Always. Dans la pauvreté comme dans la richesse. Dans la santé comme dans la maladie. Tu le sais.
You know that ?Antoine le regarde de travers et hoche doucement la tête.
– Et ?
– Et je t’aime. Que tu sois Antoine ou Camille, je t’aime. Rien de plus.
Antoine soupire de soulagement puis sourit en passant sa main dans la tignasse mouillée de Jimmy.
– Tu as toujours été là. Je n’ai aucun doute là-dessus. Tu l’étais quand j’étais un pauvre junkie paumé, tu l’étais quand je ne savais pas qui j’étais, tu l’étais quand j’ai commencé ma transition. Je suis triste de redevenir plus hermaphrodite qu’homme mais je vais me battre, je te le promets