En cas de malheur
Compte tenu des circonstances, il s’est dit que c’était le moment.
Gustave Boireau a pris une feuille blanche et une grande inspiration. Le moment est sérieux, grave, même. Il se concentre. En majuscules, bien centré, il a écrit « EN CAS DE MALHEUR », puis en dessous, de sa plus belle écriture : Personne de confiance à contacter, comme dans nos carnets de liaison de collégien. Sauf que dans les dits carnets de liaison, ils n’inscrivent pas « en cas de malheur » en préambule, ils ont pitié des parents…Gustave Boireau a eu pitié de son père. Il a hésité entre inscrire le nom son chien et celui d’un vieux copain. Il a pesé le pour et le contre : le premier a des difficultés de prononciation, le second des trous de mémoire… Finalement, il a tout rayé, aucune personne de confiance à contacter…
Là, il a eu un blanc, une petite hésitation… mais il avait commencé, plus question de reculer maintenant.
Alors frénétiquement il a tout listé, le nom de chaque établissement, les numéros de ses trois comptes courants, de son livret A destiné aux dépenses imprévues (ouvert par son grand-père le jour de sa naissance), de son livret B qu’il utilise pour épargner en prévision de ses vacances (celles qui passe chez son père non loin de Berk-sur-Mer), de celui qui est défiscalisé du fait de ses faibles revenus (il fallait bien en profiter) et de ceux qui le sont pas… (la faute aux banques en lignes qui propose des primes pour tout compte ouvert).
Sur sa lancée, il a noté les numéros de ses cinq contrats d’assurance vie. Cinq contrats d’assurance vie, il en convient volontiers, ce n’était pas forcément nécessaire. Mais voilà, les années passent et les rendements des unes et des autres évoluent. Sans compter les avis des spécialistes qui changent souvent. Cependant, il y a un point sur lequel ils s’accordent : il faut diversifier. Il les a écoutés : il a diversifié ses contrats d’assurance vie. L’année dernière quand il a reçu sa prime annuelle, il a bien pensé à acheter de l’or. Il paraissait que c’était le moment, mais pour cela, il aurait fallu qu’il ferme un de ses contrats…
En cas de malheur définitif, il a une concession de trente ans au cimetière communal. Trente ans, ça devrait suffire à sécher les larmes… trente ans, ça devrait suffire à tous les assécher... Les références de l’emplacement sont dans la doublure du livret de famille en bas à droite du secrétaire. Il a noté ça aussi. C’est important. Et puis pour les frais d’obsèques, il a une prévoyance qui assure un capital décès équivalent à un an de salaire (hors primes) en plus de celui prévu par la sécurité sociale. Soigneusement, il a noté le nom de son centre de sécurité sociale et son numéro d’immatriculation. Et juste en dessous, il a noté le nom sa prévoyance, le téléphone et son numéro de contrat.
En cas de malheur temporaire, pour les frais de santé, il une bonne mutuelle pour laquelle il cotise à fonds perdus depuis de longues années. Il espère bien qu’un jour arrivera le temps béni du retour sur investissement. Il a noté le nom de la mutuelle, le téléphone et son numéro de contrat. Et si… en cas de malheur, elle n’était pas suffisante, il a une assurance « risques de la vie courante » qui peut venir en complément. Il a noté le nom de son assurance, le téléphone et son numéro de contrat. Pour les charges courantes, son contrat de prévoyance (référence de contrat voir plus haut) prévoit le versement d’un revenu de compensation (primes comprises) une fois le délai des trois mois d’arrêt maladie pris en charge par mon employeur. Pour les traites de l’appartement, il a bien évidement souscrit une assurance emprunteur à 100%, il en a noté le nom, le téléphone et son numéro de contrat.
Satisfait de ces dernières précisions, il a poussé un soupir de contentement et il a posé la feuille bien en évidence sur la table du salon.
Maintenant, il était prêt. Tout à fait prêt, d’autant plus qu’hier soir, Gustave Boireau s’est épilé les jambes. Il avait anticipé ce moment.
Gustave Boireau a tiré son maillot, son favori, le jaune, avec les poches dans le dos et saisi son casque. Le soleil brille, il y a une légère bise c’est un beau matin de printemps, un matin idéal.
Gustave Boireau sourit, il est heureux, la perspective des prochaines heures le réjoui d’avance.
Certes, Gustave Boireau est un anxieux chronique, mais ce trait de caractère ne l’empêche pas de vivre pleinement sa passion. C’est quand il a saisi son casque qu’il a eu un flash. Il s’est souvenu de cet article lu la veille, qui insistait sur la nécessité du port de casque tout en soulignant que face à un semi de 12 de tonnes cette protection en polystyrène est bien dérisoire. Mais ce n’est pas une petite bouffée d’angoisse qui va le priver de sa sortie hebdomadaire. Gustave Boireau est un anxieux chronique mais avant tout un cycliste.