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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Sombres et froides sont les amours échouées

Auteur Sujet: Sombres et froides sont les amours échouées  (Lu 923 fois)

Hors ligne Tréeas13

  • Plumelette
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Sombres et froides sont les amours échouées
« le: 27 mai 2020 à 13:01:23 »
Bonjour à tous,

Voici un extrait de ce que j'imagine être un jour un roman, ce n'est ni le début, ni la fin. Les autres extraits ne sont pas encore assez aboutis alors je me contente de vous proposer ce passage, qui, bien qu'imparfait, me satisfait. Mais comme j'ai souvent l'impression de me débattre avec mon esprit compliqué lorsque j'écris, je ne sais pas si c'est lisible par quelqu'un d'autre...
Merci pour vos critiques constructives à venir !

Sombres et froides sont les amours échouées

...
Le désespoir du fou
Lorsqu’il était apparu, elle avait fermé son regard, trop de projets importants avaient germé qu'il fallait exposer, qu'il devait arroser. Il était devant elle, elle ne vacillait pas.
Tous les projets importants avaient été disposés calmement. Ils se trémoussaient autour de sa tasse. Et lui les regardait gentiment danser. Alors seulement elle vit ses yeux. Des yeux aimables qui brillaient. Et trop de choses s'y lisaient. Elle crut voir l'univers et la naissance du monde. L'insolence de l'enfance lui saisit la gorge, l'intelligence de l'oppressé l'écrasa, l'audace du vagabond fit trembler ses paupières et le désespoir du fou, eh bien, elle le comprit voilà tout. Soudain elle était une aviatrice amoureuse du petit prince. Un petit prince aux yeux noirs qui souriait poliment, qui avait déjà été déçu et ne posait plus de questions.
Arrêt sur image. Pas de musique. Juste son visage à elle alors qu'elle voyage dans un regard à en souffrir. La douleur était si vive qu'elle n'avait jamais vibré si fort, c'était son sang qui bondissait et mettait tant de rage à irriguer son corps immobile. Dans un regard, l'univers depuis sa création, dans un regard l'infini, l'humain et l'indicible.
Autour d'elle la vie tournait, quelqu'un s'assit et la ramena au port, mais l'ancre était plantée désormais dans l'océan sombre d'un autre qu'elle. C'était un homme grand, qui s'efforçait de fermer son visage de vieil adolescent et frappa sur son épaule à lui, l'homme-infini, l'homme-tout. Au port alors on bavarda enfin, on souffla sur la robe des projets pour relancer leur danse et on se lia un peu. Mais une flamme en elle s'était allumée et plus rien n'avait de sens dorénavant. Boire. Respirer. On proposa poliment de se revoir, ce n'était pas prévu. Elle n'était là que jusqu'au lendemain, son train partait à 14h24, oui ce soir-là pourquoi pas, ce n'était pas prévu. Elle irait.

 
Le monde sensible en contre-plongée
Dans sa chambre d'hôtel, elle put se replonger en elle pour revivre le souffle court.
Face au miroir. Elle arrangea ses cheveux, elle était occupée à être une version d'elle-même qui lui convienne. Celle aux cheveux un peu fous, mais au corps sage. Celle discrète mais qui intrigue, celle qu'on croit spéciale, mais l'est-elle ?
Des questions apparurent et vinrent gâcher l'impressionnisme du tableau. Devait-elle être en retard ? Dans quel genre de monde une telle question est-elle permise ? Elle secoua la tête mais lentement, faussement, elle devait rester à jamais immobile ou réintégrer la vie matérielle qui se dérobait sans arrêt sous ses pieds depuis ce café, ces projets qui dansaient et ce face à face qui soudain avait fait briller une autre perception de la réalité.
Elle secoua la tête et respira cette fois en y croyant et décida de se rendre à pieds à l'adresse indiquée par le vieil adolescent sympathique, l'ami qui s'était assis à table et l'avait ramenée au port alors qu'elle voguait bien trop loin pour une heure si jeune encore. L'initiateur du voyage (mais avait-il initié quoi que ce soit ? Par sa seule existence alors, uniquement) s'appelait Rim. Il avait le nez droit, des pensées courbes, un rire gauche. Rien n'avait le même âge dans son visage, son sourire venait de naître et son front avant cent ans. Il était de ceux qui meurent sages ou finissent brûlés au contact de la vie. Ou un peu des deux. Un peu sages et brûlés, un peu à part, effrayants et désirables, un de ceux qui filent sans cesse entre les doigts et ne font souffrir les autres que par leur propre liberté. En résumé, il crépitait sans rien laisser paraître, sauf bien sûr, vous l'aurez compris lorsque ses yeux-livres rencontraient les yeux-lecteurs.
Elle qui marchait d'une démarche plutôt marchante, ˗ c’'est-à-dire qu'elle se concentrait sur une marche qui ne devrait pas être pensée, une marche qui devrait se faire seule, spontanée, mais non car elle surveillait les pavés et surtout son corps qu'elle voulait présent ; elle craignait de s'envoler ; sa démarche était donc marchante ; pas légère, ni chaloupée ou lourde - n'était plus jeune, car elle avait déjà commencé à se flétrir. Ses seins s'étaient flétris car ils avaient nourri, ils avaient donné de leur vie pour un autre. Ses seins étaient courageux, mais pas fiers. Son ventre s'était flétri, il n'avait pas ces jolies courbes dorées qu'on veut respirer et embrasser. Il avait porté, il avait réchauffé. Son ventre était consciencieux. Mais on ne percevait rien de cela sous son jean bleu, sous son débardeur écru dans ses baskets blanches, autour de ces boucles d'oreilles dorées, turquoise, rouges, amande, fuchsia, abricot, comme un temple inca. Elle s'appelait Lou. Mais elle ne laissait pas les souvenirs s'éteindre comme meurent les obus, les mimosas en fleurs. Lou qui n'était pas spéciale. Lou aux cheveux un peu fous et au corps sage. Lou aux yeux sombres qui scrutent et déterrent des trésors. Mais des trésors à elle en avait-elle ?
Elle pressa un peu le pas pour pouvoir ralentir lorsqu'elle arriverait à destination, au lieu indiqué par l'ami, plutôt grand, au visage qui se voulait dur, que l'on surnommait Sarrot, mystère.
Voilà plus d'une heure qu'elle avait franchi le seuil de l'appartement fantasmé de mille façons durant sa marche. Elle aurait voulu les lumières moins fortes pour dissimuler son manque d'aisance. Lou devait adopter chaque centimètre carré d'une pièce pour ronronner. Elle devait adopter les gens aussi. Ce mot "gens" ne convient pas aux personnes présentes ce soir-là. Le mot "personnes" non plus. Des êtres, des créatures. Pour faire plus simple, les humains autour d'elles semblaient former un tout puissant. Qu'ils devaient être fragiles, seuls ! Se dit-elle en les admirant. Rim était là, joyeux comme un enfant, elle aurait voulu s'approcher et attirer sa tête à son torse pour le bercer doucement. Alors l'enfant qu'il était un peu aurait pu ne jamais être brûlé, ne plus être spécial, avoir les yeux moins profonds et vivre en ressentant un peu moins chaque note, en percevant un peu moins de couleurs, juste un peu moins et avoir ainsi le loisir de s'alléger.
Elle ne saisit pas sa tête. Elle chassa nerveusement cette idée, honteuse de s’attribuer un tel pouvoir.
Elle hésita à fumer avec certains et se ravisa au dernier moment : elle ne voulait pas qu'entre et reste dans son corps quoi que ce soit qui vienne le gâcher. Alors, pensant que c'était mieux, elle prit un alcool fort juste pour se délester un peu du poids des doutes qui entravaient chaque esquisse de mouvement. C'était une soirée aux tons bleutés, aux odeurs d'herbes et d’éclats de rire, c'était son rire à elle qui résonnait et Rim l'entendait, maintenant qu'elle s'était remise à vivre en dehors de sa tête, il la voyait, un peu comme une étrangère à ce tout puissant dont il faisait partie, mais une étrangère qui venait d'un ailleurs familier. Un ailleurs d'où il venait aussi. Lou et Rim s'étaient compris et personne d'autre ne pouvait avoir vu, avoir perçu où se situait leur point de rencontre. Ils s'étaient trouvés dans ce refuge de ceux qui ressentent trop, trop fort puis qui ne ressentent plus rien, ce refuge de ceux qui s'efforcent chaque jour de rester connectés à cette vie et sans cesse échouent.

 
Le lecteur commence à percevoir le tragique de cette histoire.
Lou avait passé du temps dans sa chair, échangeant avec les autres, faisant entendre sa voix, c'était stimulant et épuisant. Elle alla s'asseoir sur le balcon, à même le sol sale et laid, puis leva les yeux vers le ciel beau et étoilé. Lou plongea dans l'espace qui semblait tournoyer. Une présence se glissa près d'elle mais elle ne revint pas complètement. Il était accroupi à peu près face à elle, un sourire effronté aux lèvres. Elle baissa un instant les yeux vers lui, mais ne s'attarda pas cette fois-ci. Elle avait tout absorbé de lui en un regard et ne pouvait plus se confronter qu'à ce ciel immense, car lui seul pouvait contenir les émotions qui la parcouraient sans pour autant exploser.
- Tout va bien ? Demanda-t-il, toujours souriant.
Lou hocha la tête. Il faudrait laisser passer un instant encore avant de pouvoir tenir une conversation. Lentement elle ferma les yeux et inspira profondément. Alors elle baissa le regard doucement.
Lou se sentait vraiment bien, elle le dit aussi simplement. Dans cet échange banal, le calme de la nuit, la douceur de deux voix.
Elle osa une question : elle lui demanda, lui qui commençait à connaitre un certain succès dans le monde du cinéma, comment il faisait pour être lui-même quand autant de regards étaient posés sur lui. Elle n'avait pas décidé cette question pour engager une conversation profonde qui serait le point de départ de leur merveilleuse histoire d'amour. Simplement, découvrir son existence ou en tout cas vivre son existence, - puisqu'elle savait déjà que Rim l'acteur venu de la rue abreuvé de poésie existait, c'est bien pour cela qu'elle avait tenté et réussi à le rencontrer, - mais que sa propre existence à elle se cogne soudain à la sienne avait eu l'effet de bouleverser tout son être. Et ce qu'elle avait lu en lui résonnait tant en elle que les questionnements se bousculaient, ils s'amoncellent tant tout semblait à la fois aller trop vite et trop lentement. Rim venait de réveiller chez elle quelque chose d'incroyable, cela lui faisait l'effet d'une immensité de l'extérieur qui aurait pris place en elle, qui pénétrait par sa peau, par ses sens dans son corps.
Et Rim, lui, ne comprenait pas tout cela, car Lou s'était tant plongée en lui qu'il se reflétait en elle. C'était lui qu'il voyait en la regardant. Ce qui retenait son attention était que rarement son portrait n'avait eu tant de visages.
Il répondit qu'il ne savait pas qui il était, qu'il ne savait pas même s'il était et que les regards le rendraient fou un jour.
Elle posa sa main sur sa joue et ce geste le surprit car c'était un geste qui n'attendait rien et donnait tout. Elle n'osa pas bouger ses doigts pour caresser le visage du jeune homme, elle lutta car elle trouvait que cela aurait été obscène alors que cette main doucement posée sur cette joue, c'était beau à en pleurer. Rim semblait ému lui aussi et soulagé. Elle retira lentement sa main, sortit son téléphone. Il était 1h43. Elle lui dit qu'elle allait rentrer en marchant comme elle était venue, mais plus heureuse. Ce qu'elle ne dit pas était qu’il s’agissait d’un adieu, qu'elle était la même mais à un autre rythme, ou avec quelques couleurs en plus et que c'était aussi heureux que triste.

 
La ville, la nuit
Je t'accompagne un peu. C'étaient les mots qu'il avait prononcés et qui sur le moment gâchèrent l'intensité de cet adieu résigné qu'elle avait décidé. Très vite l'idée de marcher dans la nuit aux côtés de Rim à une heure où plus rien n'existe que les pensées, les rêves, les illusions l'emplit d'une sorte d'excitation confuse.
Ils échangèrent des banalités et se turent beaucoup. Ils se regardèrent tour à tour en coin pour s'imprégner du visage de l'autre. Il observa ses pommettes, sa lèvre un peu retroussée, qui se détache de l'autre quand elle se sait observée. Elle scruta son profil d'homme qui aurait pu être ordinaire s'il n'était pas si fascinant. Arrivés à quelques dizaines de mètres de l'hôtel, Lou sentit son humeur changer, l'instant ne pouvait durer éternellement et il fallut rompre le charme de cette balade nocturne. Elle voulut jouer, lança l’idée, bondit, s’enfuit, mimant l’insouciance et la joie. En un rien de temps il la dépassa, Rim l'antilope blanche, trop habitué aux courses poursuites adolescentes. Il stoppa sa course devant l'hôtel et Lou sauta sur son dos comme une petite fille, mais au contact du corps de Rim elle redevint femme, mais une femme qui n'aurait jamais connu le contact d'un autre être, tant elle ressentit intensément. Ses pieds retouchèrent le sol et elle resta collée à ce dos. Elle l'enlaça et se retint de serrer autant qu'elle le désirait. Il se retourna vers elle et vit ses yeux écarquillés qui semblaient d'autant plus grands que sa peau était blanche et tendait à disparaître. Il s'approcha et sourit contre son sourire à elle, respira son souffle et lentement elle passa ses mains derrière sa nuque. Le baiser ne fut que cela, car elle recula un peu son corps, posa sa tête sur son torse et chuchota qu'elle n'était pas venue pour ça...
C'était étrange et il l’interrogea du regard. Elle était là car des choses lui tenaient à cœur, ces adolescents perdus qu’elle voulait raccrocher au monde par le théâtre, par les mots, par l’expression de ce qui brûle en chacun. Elle était là pour que Rim soit ce lien entre elle toujours trop sage et eux trop arrogants. N’était-ce pas les abandonner que d’être contre lui ? Elle recula encore et le supplia d’oublier, de ne garder que les jolis espoirs de la veille autour de la tasse et en disant cela elle tremblait légèrement. Elle lui sourit comme si elle avait recouvré la raison, d’un sourire adulte et serein. Il acquiesça comme un petit macho qui fait claquer sa langue. Ils auraient presque pu se serrer cordialement la main à cet instant. Mais il tourna les talons et se mélangea à la nuit comme la vague à l’eau.

Ce soir-là, une fois seule, elle oscilla entre la contemplation du télescopage de leurs deux esprits qui se rejouait sans cesse dans ses rêves éveillés et sa volonté de s’attacher solidement à la terre ferme, dans l’espoir de vivre un peu comme ceux-là qui avancent inexorablement. Et Rim, lui, la poussait encore plus loin du monde qu’elle ne l’était déjà, il rendait plus réel ce brouillard, cette disparition de la matière et elle craignait elle-même de disparaître à son tour.
Elle se souvint alors du pied d’enfant entouré d’un halo de lumière, de ces doigts qui s’agrippent, de l’odeur des cheveux fins. A cette époque elle avait jeté son ancre dans un monde où l’on sent, où l’on touche, où l’on goûte ! Vivre et ressentir sans s’évaporer, enfin ! Et puis le temps avait passé, le pied avait grandi, les cheveux s’était épaissis, les doigts avaient lâché…

2015, juillet dégoulinait.
Elle était ronde, elle souriait, un homme dur l’aimait en oubliant de la regarder. C’était un amour qui oubliait d’être doux, mais elle s’en accommodait en donnant pour deux. Et puis il fallut donner pour trois. Tout se compliqua.

...
« Modifié: 09 juin 2020 à 00:04:00 par Tréeas13 »

 


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