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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Poésie (Modérateur: Claudius) » Chanson de lunes

Auteur Sujet: Chanson de lunes  (Lu 2996 fois)

Hors ligne 352008510

  • Plumelette
  • Messages: 15
Chanson de lunes
« le: 17 Mai 2020 à 16:54:43 »
Mais la lune blanche,
la seule vraie lune,
brille sur les calmes
cimetières de villages.
Federico García Lorca


Je n'ai rien vu du jour, qu'une fois la nuit tombée

Quinze-mille lunes rapiécées
Je n'ai jamais écrit, car je n'ai rien cherché

Foyers de lunes
Fleurs de sommeil
Mais seulement, qu'avez-vous dit ?

Le monde est un grand belvédère
Deux lucioles grésillent
J'ai vu glapir des villes
J'ai vu cendrer la nuit

Des pavés enchâssent lunes et arcades
Traînons le pas, et suivent les ivrognes contre le bas du ciel
Autant de lunes qu'il y a de baraques

Passant les portes d'un café
J'ai rencontré quatre destins
Et quarante autres l'avant-veille
À ces amis à leurs fils et à leurs flammes
Mais de ce soir, qu'avez-vous dit ?

L'un but six bocks et l'autre de rancune
Et moi, de tout cela, je n'avais rien cherché

J'avais bu j'avais péri
Je n'avais rien écrit

De l'alcôve battait le pas et sous la nuit vint un mendiant
L'estropié de ballet, affublé d'un hiver et de cour des Miracles
Que de cœur que de suie

Traînons le pas, ami
Passent sous lune les clopins de l'avant

Bien plus haut, à contre terre, j'aurais vu la vraie nuit

Un ami des nuits tombées
Un ami que j’eus cherché
Nous passâmes à gué les lampadaires
Et le village jaunit

Comme une carriole, tu brinquebalais ton dû
Tu ne m'as pas regardé

J'ai vu la flaque d'argent au bassin des fontaines
Quelles lucioles levèrent les yeux, pour la fraîche de la nuit ?
Nous arrêtions nos paumes et vîmes mirer un cœur
L'arlequin buvait
Mon ami, que m'étais-je dit ?

Un taciturne nappait la mare
À son mot, je me suis tu

J'ai clos mes paupières, je n'avais pas sommeil
L'eau était tiède
Le reste mollasson
C'était la messe des oripeaux
Une bruine et deux trouillefous
Et moi, j'étais à genoux

Mais, que passent ces heures
Tout le reste du temps sera là pour dormir
Alors, seulement, je t'aurais bien quitté

Nous descendions des ruelles et des gares
Chaque semelle fleurissait un hippocampe de verre
Mon unique antipode, ses lunes ultramarines

Tu riais comme un sabbat quand nous arrivions sur le gré des chapelles
Faust avait tant cherché
Tu chantais, toi, maugréant les damnés et les vièles
Feu des lunes et des cambriolages
Tu m'avais tout offert, car tu n'as rien volé

Fleurs de nuits
Azalées sombres des pétales
Mais seulement, qu'avez-vous dit ?

Comme un missel, nous gravions la grand-route des villages
J'avais deux gemmes en poche
Et aussi un pinceau
Deux poudres vertes et lazulis
Le monde est un grand belvédère
Qu'aurais-je enluminé de lui ?

Nous traînions, le pied vif et limace
Je t'ai cru je t'ai suivi

Nous semions le noir à nos pinceaux de lune
Tu mendiais, je t'ai compris

Quand l'espoir vînt à manquer
Nous cherchâmes une table folle

Quarante-quatre destins
Chacun d'eux, nés orphelins
Nous trinquions chopes et chœurs
Ce soir même, j'ai gravé le bois des tables

J'ai voulu dessiner
Plus orpheline encore
La lune en rosace sur la crête des villages

Mes amis, je vous ai peints
J'ai gravé vos prénoms sur la pierre et le bois
J'ai soufflé depuis le monde mes poudres de couleur

Vous me bourriez l'épaule
Vous m'offriez l’âpre parfum des bières
Je ne vous ai connu qu'en vous prenant la main

De ce jour, je n'ai rien vu
Qu'une fois la nuit tombée
J'ai cousu, tout ce temps
Vos guenilles et vos lambeaux de lune

Destins et lurons
Nous filions des nuits de laine
Nous serions des orients si vous l'aviez voulu

Traînons le pas
Pauvres amis de gens
Le monde s'étale, nous le perdrons de vue

File de rustauds fringants
Nous marcherions nos grands destins

Je n'avais vu que vous, frères de mes chœurs
D'autres lunes que vos sveltes épaules
Quand je vis sur la rive, sous le fleuve où nageaient mes espoirs
L'au revoir d'une mère, le baiser d'un enfant

Deux âmes des nuits tombées
Deux âmes que j’eus cherchées
Mes lucioles à vos lys, aux draps blancs des cimetières

Nous avions rêvé de kidnapper l'aurore
Au fond d'un vase étrusque
Et pour notre fardeau, le suaire des paysages

À vous, pauvres femmes, nos linges étaient vos peaux

Lune des filles
Charbon cristal
Clair de gentiane au creux des mains
Ta mèche blonde cache le pan d'un visage

Lune des filles
Orange revêche
Acacia du temps maudit
Comme toi, j'avais péri

Tu empruntais la descente vers le port
Quand tu passais sur le ponton de grâce, je t'aurais jurée rousse

Ta robe frottait le sol
Quand j'ai marché vers toi, tu ne m'as pas regardé

Lune et rousse
J'ai couru j'ai crié
Depuis longtemps, j'avais perdu mes frères
Et toi, tu ne m'as pas remercié

Tu feignais ma rencontre au bord de la jetée
Sans cela, qu'aurais-je su de la nuit ?

Tu rosais les vents
Tu t'étais mise à nue
Tu violas mon silence à nager sous la lune
La vraie lune des villages

Fleur de nuit
Lune des filles
Fleur de lune
Soir de mort soir de baptême
Le monde est un grand belvédère
Dans ce monde, je t'ai suivi


Eveil

  • Invité
Re : Chanson de lunes
« Réponse #1 le: 17 Mai 2020 à 17:30:03 »
c'est beau, au début je trouvais ça long, mais la fin a rattrapé, et la fin a plus de poids avec la longueur, donc bravo.

Hors ligne 352008510

  • Plumelette
  • Messages: 15
Re : Chanson de lunes
« Réponse #2 le: 17 Mai 2020 à 17:43:29 »
Merci beaucoup. Je suis d'accord avec ton constat, mais j'avais la sensation qu'à modifier le début, le reste en serait négligé, paradoxalement et malgré moi.

Eveil

  • Invité
Re : Chanson de lunes
« Réponse #3 le: 17 Mai 2020 à 18:04:34 »
c'est un défaut et une qualité en cela que la longueur éprouve la patience (ce même si elle est de qualité, ce qui est le cas), mais sublime la fin, à condition que cette fin soit de qualité, ce qui est encore le cas.

je me permets de souligner ces vers, que je trouve - très - beaux :

"Je n'ai jamais écrit, car je n'ai rien cherché"
"Mon unique antipode, ses lunes ultramarines"
"Tu m'avais tout offert, car tu n'as rien volé"
"Je ne vous ai connu qu'en vous prenant la main"
"Nous serions des orients si vous l'aviez voulu"
"À vous, pauvres femmes, nos linges étaient vos peaux"
"Sans cela, qu'aurais-je su de la nuit ?"


de même que la longueur a le pouvoir de sublimer sa propre fin, je crois que la simplicité sublime l'émotion. "Mon unique antipode, ses lunes ultramarines" est sans doute l'intrus de ce groupement, car il n'est pas simple, mais j'aime beaucoup les images convoquées, très originales.


Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 242
Re : Chanson de lunes
« Réponse #4 le: 17 Mai 2020 à 19:04:05 »
Le silence intérieur qui suit la lecture de ce poème et d'une exceptionnelle qualité.

Je recommande.
cent fois sur le métier...

Hors ligne 352008510

  • Plumelette
  • Messages: 15
Re : Chanson de lunes
« Réponse #5 le: 17 Mai 2020 à 19:13:06 »
Certains mots se crient, il y en a qu'on chante. Des poèmes ont le bruit du silence, je n'aurais pas espéré du mien qu'on lui prête cette qualité.
C'est un très beau compliment, merci à toi.

Alice.M

  • Invité
Re : Chanson de lunes
« Réponse #6 le: 27 Septembre 2020 à 09:33:45 »
Bonjour,

Je découvre ton style. Car l'on peut dire que tu as un style. Du style.
Et que de belles images ! Que d'émotion tout au long du poème.
J'y ai vu de la poésie et j'y ai ressenti une quête presque tragique.
Un poème que l'on ne peut pas lire en tournant la page et en passant à autre chose.
En un mot, c'est riche, et c'est beau.

Beglous

  • Invité
Re : Chanson de lunes
« Réponse #7 le: 07 Octobre 2020 à 16:52:25 »
Ouf... c'est puissant.

Le ressac émotionnel de ce texte qui soulève et s'éloigne, laisse atterré si tant est qu'on n'a pas été emporté avec.

Mon avis est que ce texte atypique aurait mérité un titre moins conventionnel. Le titre, "Chanson de lunes", me fait l'effet d'une flaque tandis que le texte c'est le grand large.

Hors ligne DeB 54

  • Calligraphe
  • Messages: 125
  • une terrienne dans les nuages
Re : Chanson de lunes
« Réponse #8 le: 07 Octobre 2020 à 21:26:31 »
Magnifique

Impossible de stopper la lecture afin le dernier vers.

Tellement de sensibilité, d'émotions...

Vraiment j'aime profondément ton poème pour ce qu'il laisse en moi que je ne saurais définir avec précision

Bravo et Merci

Hors ligne Tigrani

  • Calliopéen
  • Messages: 447
Re : Chanson de lunes
« Réponse #9 le: 10 Octobre 2020 à 00:51:19 »
J'aime plutôt bien, ça a un côté Jules Laforgue. Je ne sais pas si je suis très sensible aux images et aux jeux de mots, mais il y a des trouvailles qui renouvèlent le répertoire éculé des filles-fleurs et des chansons de lunes.

Hors ligne Fried

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 017
Re : Chanson de lunes
« Réponse #10 le: 10 Octobre 2020 à 08:22:42 »
Une nuit un peu folle et la lune qui veille sur la ville, les baraques et bistrots, les amitiées puis les femmes et enfin l'une des filles.
J'ai aimé cette nuit d'ivresse.

 


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