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25 septembre 2020 à 21:45:52
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Auteur Sujet: Bienvenue à Los Angeles  (Lu 495 fois)

Hors ligne Lafayette

  • Plumelette
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Bienvenue à Los Angeles
« le: 28 avril 2020 à 19:01:24 »
Bonjour à toutes et tous,

J'ai commencé à travailler sur un roman - ou un truc qui y ressemblera vaguement. Le premier chapitre est sorti de clavier la semaine dernière et je voulais recueillir vos commentaires, vos avis... Bref, tout ce qui pourrait être constructif.
J'ai récupéré Scrivener dans lequel j'avais investi il y a quelques années, puis créé un synopsis assez détaillé sur lequel je m'appuie. Les principaux personnages ont été travaillés au travers de fiches et sont enrichis au fur et à mesure.

Le ton de voix de ce premier chapitre est un véritable parti-pris et j'espère que mon sens de l'humour saura éviter le bide et le cliché.

Les deux premiers chapitres n'ont pour le moment aucun titre, le "roman" n'en a pas non plus. "Bienvenue à Los Angeles" illustre simplement cette première scène de vie où mon héros prend forme. J'espère que vous saurez l'aimer ou le détester.

Au plaisir de vous lire, je vous souhaite une excellente lecture.

***

Chapitre 1


Mon réveil sonne et j’écrase violemment la paume de ma main sur la fonction snooze, au cas où je déciderais pour la énième fois de ma vie de ne pas me réveiller. Le visage écrasé sur les oreillers, probablement la trace sur la joue, je jette un oeil à l’heure. 6h30. J’ai dû dormir en tout et pour tout 4 bonnes heures. Mais ces histoires de sommeil léger ou profond me donnent surtout l’impression de n’avoir pas dormi tout court. Entre deux états semi-conscients, je fais un rapide bilan de ma soirée.
Après avoir commandé une pizza trop grasse dont les restes trainent encore sur la table basse, j’ai commencé par fumer clopes sur clopes en enchaînant les épisodes d’une série pourrie mais à laquelle je suis tout de même accroc. La chaleur caniculaire de Los Angeles m’a conduit à prendre la troisième douche de ma journée, puis j’ai tourné en rond dans le lit, pris d’insomnie. S’est ensuite amorcé le lent déclin vers ce que j’appelle l’échec somnanbulaire, celui qui conduit à faire les choses les plus stupides qui soient pour s’endormir.

Voyant ma chienne, Paddy tourner en rond dans la maison malgré l’heure tardive, je décidais de l’emmener faire un tour du quartier. Une demi-heure plus tard, j’échouais de nouveau sur le canapé. La télécommande en main, Paddy à mes pieds en train de ronfler, je zappais sur ce qui pouvait sortir du pire de la télévision : émission de voyages, télé-réalité abrutissante, JT d’informations, reportage animalier et engueulade de plateau TV entre un républicain et un démocrate. Ce dernier créneau télévisuel avant les rediffusions de télé-shopping s’était révélé captivant. Mais je ne tenais toujours pas en place, j’avais envie de bouger. J’ai enchainé des exercices de musculation sur le banc tout en regardant le démocrate s’enfoncer salement dans un argumentaire bancal sur qui aller financer un système de santé socialiste. Je hais ces types et leurs idées foireuses. S’ils veulent du communisme, qu’ils se tirent chez les russes.
Ma séance de musculation terminée, j’ai repris une douche. Trop chaude. L’endorphine libérée par le sport et ma température corporelle me conduisaient alors à continuer de m’enfoncer dans l’échec somnanbulaire, tel un zombie de la vie nocturne. Le débat terminé, la chaîne rediffusait le tant attendu téléshopping où des nanas à la plastique injectée de botox et autres saloperies testaient des produits tous plus débiles les uns que les autres. Le plus amusant, c’est que Paddy, sagement allongée devant le téléviseur, la langue pendue et attentive,  semblait obnubilée par les équipements de work-out testés par les filles.
Mon esprit divaguant, j’attrapais un gros calepin, un crayon à papier pour m’engager sur une séance de dessin. Je repensais alors ce prof de lycée, qui après m’avoir assassiné sur une copie minable, décidait de me balancer à la figure que la seule chose que je savais faire, c’était dessiner et que je ferais mieux d’aller tagger des murs dans les rues plutôt que de lui faire perdre son précieux temps de fonctionnaire. Mon crayon se mit alors à l’imaginer suspendu au plafond par un corde, en slip, le visage entièrement bleu, agonisant seul dans une baraque pourrie qui sent le whisky. Sur une deuxième feuille, je me mis à immortaliser Paddy absorbée par ce torrent d’images.
Vers 1h, Le sommeil ne venait toujours pas. Je décidais de retourner prendre l’air dans le minuscule dans le jardin. Une énième cigarette vissée au bec, je ne mis pas très longtemps avant d’entendre une voix sur ma droite provenant de la palissade déglinguée qui me séparait de la maison voisine. Jayden Hopkins. Mon fabuleux et mortel voisin. Une hybridation de Golum avec un camé complètement taré. 1m65, probablement entre 35 et 55 ans. Ses dents pourries, son visage maigre et ses traits tirés témoignaient des années d’injections et d’inhalations de produits stupéfiants que son corps avait enduré. Outre d’avoir mis le feu à sa cuisine il y a quelques mois, probablement pour fabriquer de la méthamphétamine, il suffisait de sonner à la porte de Jayden pour trouver ce que l’on voulait. Téléphones portables flambants neufs, électroménager ou vêtements de luxe. C’était un cliché à lui seul. Fréquenter de près ou de loin Hopkins, c’était avoir l’opportunité de vivre les choses les plus exceptionnelles qui soit. Il suffisait de ne pas être trop attaché à sa vie ou sa liberté.

- Jonathan. Jonathan Russel.

Il insistait toujours fortement sur la première syllabe de mon nom, comme s’il entrainait son élocution avant d’entrer sur scène, celle où il avait décidé de me faire éternellement chier. Je me demandais alors durant quelques instants combien d’années il pouvait encore vivre avant de terminer en overdose, allongé comme une merde sur le sol de son salon.

- Hey, Russel.

Je voulais l’éviter car c’était bien le dernier truc glauque qui pouvait arriver à cette soirée. Discuter avec Jayden Hopkins, même pour un simple bonjour, c’était s’assurer trois heures de discussion sur le monde. Son monde. Ouvert, bienveillant et généreux avec son prochain.

- Jayden, quelle bonne surprise lui répondis-je avec un ton plein de désespoir, la tête levée vers le ciel.
- Alors, on ne parvient pas à dormir ?
- Je suis en plein accès de somnambulisme Jayden. Je rêve d’ailleurs que je suis en train charger mon fusil avant de le décharger sans pitié sur ton corps dégueulasse.

Il se mit alors à faire des bruits de sanglier avec sa bouche pour me gratifier d’une de ses phrases dont lui seul a le secret.

- Ho Johnny grognon parce que Johnny pas pouvoir dormir. Groin groin Johnny.
- Jayden, ferme-là, s’il te plaît.

Comme je l’imaginais, il ne la boucla que 5 secondes avant de démarrer une conversation sur l’obscurantisme de l’état fédéral. Puis il disserta au sujet des recherches de la Zone 51 sur les reptiliens. Enfin, il conclut son monologue en apothéose sur les capacités d’interception télépathique de Mark Zuckerberg sur les sénateurs lors de sa dernière audition. En guise de bouquet final, il me tendait un joint déjà entamé, me promettant une douce nuit pleine d’apesanteur.

Et j’étais là, le lendemain matin, en tête à tête avec mon réveil à songer à quel point j’étais doué pour avoir une vie sombre et merdique. Je réalisais alors que j’avais terminé le joint de Jayden, priant pour ne pas avoir attrapé une quelconque maladie qui me rendrait attardé mental.

Paddy me tira de mes pensées en déboulant dans la chambre en bordel, tirant le drap au sol dans sa gueule et en me gratifiant de généreux coups de langue sur le visage. Odeur putride de son museau incluse. Comme tout animal, son objectif ne consistait pas à me réveiller pour m’encourager à aller bosser, c’était surtout sa façon à elle de me souligner son estomac vide et son envie d’aller vidanger une vessie trop pleine dans le jardin.

Quelques instants plus tard, je la regardais dévorer son bol de croquette comme une affamée tandis que j’essayais de récupérer quelques minutes de sommeil dans le canapé. Les aboiements de Paddy me réveillèrent tandis qu’elle signifiait son mécontentement au passage à basse altitude d’un hélicoptère du LSPD. Je jetais un oeil à la pendule au mur de la cuisine. 7h15, je m’étais endormi près de trois-quart d’heure et j’étais à la bourre pour aller bosser. Le karma s’acharnera jusqu’à ce que mort s’ensuive.

J’expédiais ma douche en 3 minutes et sautait dans un jean usé et sale à la recherche des clé de la bagnole. Cinq minutes de perdues plus tard, je démarrais le V6 de ma Nissan 300ZX. A cette heure-ci, les embouteillages n’avaient pas encore atteint leur pic et je pouvais encore m’arrêter prendre un petit déjeuner à emporter dans le seul diner encore ouvert dans le coin. Un café, un duo de muffins pancakes et deux donuts pour l’après-midi.

7h35. Depuis Boyle Heights, il me faudrait 30 min de trajet pour rejoindre les docks. En poussant un peu sur l’autoroute 710, je pourrais envisager d’arriver pour 8h10. A mesure que je faisais dérouler les 27 miles de route, je repensais à ce boulot. Charger et décharger des conteneurs depuis le hub portuaire de L.A, de 8h30 à 18h. Cinq jours par semaine. Une heure de pause le midi. Un timing millimétré pour que la chaîne de logistique à plusieurs milliards des compagnes maritimes tienne le cap fixé par les exigences d’investisseurs à Wall Street. Encore un beau job de merde.

Le karma s’acharna lorsqu’à 1km de ma sortie, un poids-lourd transportant une pelleteuse de la taille d’une maison était couché en-travers de la chaussée. Les flics de la circulation essayaient de jongler entre les camions qui voulaient accéder au terminal portuaire et les bagnoles des employés en retard qui frappaient nerveusement sur leurs klaxons. Rapide coup d’oeil à l’heure sur le tableau de bord de la Nissan. 8h03. La température commençait déjà à monter dans la voiture. Il ne me restait plus qu’à farcir mon estomac d’un muffin pour prendre des forces en prévision de la soufflante qu’allait me mettre mon abruti de chef Karl. Manager raté du dimanche. Obsédé du timing et immense tas de diabète surmonté d’une huître-cerveau. Il n’était pas cocu parce que sa femme était son exacte photocopie. Même un rancher affamé n’aurait pas voulu l’attraper au lasso. Seulement 3 mois que je le supportais, et j’avais déjà envie de voir Karl nous abandonner au profit d’un infarctus.

A 8h13, je finissais enfin par m’extirper du bouchon, encore 5 minutes de route pour rejoindre le hub. Ne restait plus qu’à passer le portail de sécurité qui mène au parking. Mais en arrivant devant un Cadillac Surburban noir en bloquait l’accès, son conducteur palabrant avec le gardien. Les secondes étaient des heures et j’aurais déjà dû atteindre le parking pour 8h10. Je montais le son de la radio, fenêtres baissées, histoire de faire entendre mon impatience. Le rock tumultueux de Metallica ne semblait seulement faire effet que dans mes tympans. Le vigile ne bronchait pas. Trois coups de pédale d’accélérateur au point mort, toujours pas de réaction. Le Cadillac ne bougeait pas et la conversation continuait de plus belle. Cette fois je n’en pouvais plus, je passais la tête par la fenêtre.

- Hey dis lui de dégager, y en a qui bossent là !

Le vigile daigna enfin jeter un oeil dans ma direction.

- Ca va tu peux attendre une minute ! T’es pas le seul à bosser ici.
- Du con, marmonnais-je à l’intérieur de ma voiture.

30 secondes plus tard, le Cadillac étais toujours à l’arrêt devant la grille fermée. Je craquais une nouvelle fois et écrasa le klaxon de deux coups de paume. Le gardien se dirigea vers moi, l’air furax et l’index pointé dans ma direction.

- Hey, c’est quoi ton putain de problème là ?

Il pointa son museau à ma fenêtre, courbé, un bras sur le toit.

- Le problème c’est que je suis à la bourre et que ce gros con de frimeur en Cadillac squatte l’entrée.
- Et alors ? Tu penses que t’es le seul à bosser ici ? Le mec est perdu, alors maintenant tu me laisses finir avec lui, sinon…
- Sinon quoi ? J’avais envie de bondir hors de la voiture, l’assommer avec son calepin cartonné et lui planter son stylo bille entre les deux yeux.
- Sinon je fais en sorte que ton badge passe pas au lecteur. ça te fera une nouvelle raison d’être à la bourre et que je fasse venir ton chef pour qu’il te mette la fessée. C’est assez clair ?

Le gardien retourna en direction du Cadillac, son petit pouvoir ancré fièrement dans son égo.

Je finissais par garer la voiture, attraper dans le coffre un casque, une paire de gants de travail et mon gilet de sécurité fluorescent. Je remonta le parking au sprint, mon sac de bouffe à la main. la température commençait déjà à grimper. J’étais remonté et instable comme une pile nucléaire. Ca promettait, la journée allait être assommante. Rapide coup d’oeil à ma montre, 8h22. Je distinguais au loin l’équipe de dockers qui sortait du pré-fabriqué. Le briefing était déjà terminé, j’accélérais la cadence de mon sprint et passa mon badge à la volée sur la pointeuse, 8h23. Deux minutes de plus et j’étais cuit sur le retard.
Je m’infiltra en douce dans le groupe bruyant qui se dirigeait aux machines, espérant secrètement que Karl n’avait pas repéré mon absence au briefing. Du haut de son mètre 65, il lui était difficile de voir plus loin que le second rang d’un groupe de 40 dockers. Dans la masse bruyante de testostérone qui se dirigeait vers les machines, j’apercevais Steven, un type sympa d’une vingtaine d’années, fils de docker et doué d’une mémoire hors-norme. On échangea un poignée de mains.

- T’as du bol mec, t’as pas été repéré. T’étais où ?

- Nul part. Nuit affreuse, le bazar sur la route. Et le vigile m’a emmerdé. T’as des infos pour moi ?
- Ouais ouais, tu prends ta machine et tu vas au portique numéro 4 pour aider à décharger le Maximos. Pause à 10h15, déjeuner à 12h15. On aura un deuxième briefing à 13h parce que le planning de la journée à chaviré dans la nuit. Tu vas kiffer. Les flics ont déboulé sur le Grand Rapids, fédéraux, stups, la totale. Parait qu’ils ont trouvé deux conteneurs entiers remplis de cocaïne. Paraît que c’est la plus grosse saisie des trois dernières années. Ils continuent de fouiller le bateau. Il va rester à quai jusqu’au début de l’après-midi.
- Dingue. Et ils organisent un atelier dégustation ?
- Tu sais quoi, j’aurais plutôt aimé d’avoir l’info avant les flics. J’aurais débarqué avec un chariot élévateur, balancé autant de came que possible dans ma bagnole et j’aurais pris ma retraite sous le soleil de Punta Cana.
- Ca c’est un plan qui tient la route ! Tu penseras à demander aux fédéraux le numéro de l’expéditeur pour qu’il pense à toi à la prochaine livraison. Allez, faut que je file bosser, on se capte à la pause.
- Amuse-toi bien.

Je m’installais quelques instants plus tard au volant de la machine, un tracteur élévateur capable de soulever jusqu’à 60 tonnes. Tel était ma vie actuelle, déplacer les conteneurs déchargés d’immense bateaux par des grues hautes de 10 étages. Puis, les conteneurs étaient récupérés par les transporteurs routiers qui les emmenaient à leur destin aire. La vie de Los Angeles passait entre nos mains. Il suffisait d’ouvrir un conteneur pour s’en rendre compte. Frigos, vêtements, nourriture, préservatifs, voitures et bien évidemment, cocaïne.
J’avais trouvé le job plutôt marrant au début, manipuler un engin du diable dans un des plus grands ports du monde me changeait de réparer des bagnoles ou de monter des maisons. Mais j’ai très vite déchanté au bout de 3 semaines. Suffoquer sur le bitume à 60 degrés et entendre en permanence le bip-bip d’avertissement de marche arrière. Certains types étaient là depuis dix ou quinze ans, et ils n’auraient lâché ce job pour rien au monde. D’après Steven, je ne pouvais pas percevoir la beauté tant que je n’aurais pas vécu une de ces immenses grèves générales du port, capable de paralyser toute la ville.
A mesure que je faisais bouger les 20 tonnes de l’engin et que son moteur de 1500 chevaux hurlait depuis ses entrailles, je me demandais combien de temps j’allais tenir à faire ce job. Je me pris à essayer de compter combien de jobs j’avais pu faire par le passé. Beaucoup trop certainement.

Mes divagations s’arrêtèrent net lorsque, du haut de ma nacelle de pilotage, surgit mon calvaire. Karl. Flanqué de son casque blanc sur la tête, les poings fermés sur les hanches, un gilet fluorescent de sécurité sur les épaules et son talkie-walkie autour du cou. Faisant fi de toute règle basique de sécurité, il trônait fièrement devant la machine. Au-dessus de sa tête, un conteneur de 4 tonnes à vide que je pouvais lâcher d’un simple clic. Autrement, j’aurais pu le broyer vif en pâtée pour chien sous les immenses pneus de l’engin. Il suffisait d’un simple coup d’accélérateur. Karl face à la machine, c’était David défiant Goliath. Il avait le pouvoir de me virer, j’avais dans l’instant sur lui le pouvoir de vie ou de mort. Et nous étions là, à nous dévisager pendant plusieurs secondes, dans le blanc des yeux. Tandis qu’une dizaine d’autres gars assistaient à la scène médusés et hilares, Karl se mit à beugler.

- Russel !

Je levais les bras à mi-hauteur, interrogateur. Je savais très bien pourquoi il était là.

- Russel ! Arrête-moi ce truc de merde tout de suite et descend.

Un groupe de dockers commençait à se former à une vingtaine de mètres, se préparant pour le spectacle du lundi matin. Karl était comme un lama, répétant inlassablement les mêmes scènes lorsqu’il était fâché. Cracher son venin sur ses équipes était sa compétence première. Tel un athlète de haut niveau, il ne négligeait aucune journée d’entraînement, se préparant pour un ou plusieurs grands jours par mois. J’ignorais si j’allais être aujourd’hui son punching-ball, ou si j’allais terminer sur le ring à esquiver une défaite par k.o.

Quelques secondes plus tard, je me tenais face à lui sur le bitume chaud, essayant de ne pas trahir mes émotions. Les dessous de bras de Karl dégoulinaient de sueur. Il ne tarderait pas à sentir l’animal à plusieurs mètres à la ronde. J’imaginais déjà ses assistantes dégainer les pulvérisateurs anti-odeur dans le bureau préfabriqué.

- Est-ce que tu te fous de ma gueule Jonathan ?
- A quel sujet ? Je lui répondais de façon presque effrontée. Je devais me contenir. Retenir toute forme d’énervement, de haine ou de colère. J’étais capable du pire ce matin. Même si dans le fond, j’en avais rien à foutre de ce job. Qu’il étale sa haine, ça devait me passer au-dessus.
- T’étais où ce matin ?
- On est le matin là Karl, je bosse. J’ai à peine soulevé trois conteneurs que tu déboules devant moi. Tu vas me mettre à la bourre. Tu parles de quoi là ?
- Le briefing Russel. Je t’ai pas vu au briefing ce matin.

Je percevais presque une pointe de lassitude dans sa voix.

- Et comment je pourrais me trouver ici si j’avais pas été présent au briefing hein ? Les flics ont tapé le Grand Rapids dans la nuit, donc t’as dit qu’on devait accélérer la cadence sur nos portiques.Et on reparle du programme de l’après-midi quand ils auront dégagé le navire du quai.

Durant quelques secondes, je le sentis pris d’un doute. Mais il ne lui fallu pas longtemps pour se ressaisir.

- Tu vois Russel, ce qui est bizarre avec toi, c’est que t’as l’air d’un garçon honnête. Si j’avais eu une fille, j’aurais presque pu la laisser t’épouser. Mais dans le fond, je sais que t’es un petit con en puissance.
- Mais encore ?

Karl s’approcha de moi, suffisamment pour que je puisse sentir son haleine putride.

- T’as badgé à 8h26. Et bizarrement, je me souviens pas d’avoir vu ta tronche au briefing.
- Il était 8h23, t’as modifié l’horaire sale enfoiré. Je serrais les dents.
- Russel, la différence entre toi et moi, c’est que je fais ce boulot depuis suffisamment longtemps pour savoir qui me baratine et qui me tripote assez bien pour avoir une augmentation. J’ai dit 8h26 parce que tu sais qu’un retard c’est la demi-journée de paye en moins. T’allais forcément réagir et me donner l’heure exacte à laquelle t’as pointé. Je pensais que t’étais arrivé beaucoup plus tôt que ça. Mais 8h23, je m’y attendais pas tu vois. T’es vraiment l’homme qui tombe à pic.

Ce type était le roi des cons. A ce moment, seule la perspective de la chaise électrique m’empêchait de lui rouler dessus.

- Je vais être sympa et te faire une fleur, je te retiens une heure de boulot sur ta paye pour ne pas avoir assisté au briefing. Ce sera ton premier et dernier avertissement. Au prochain, tu dégages.
Son visage s’éclaircit d’un coup, il arborait un grand sourire hypocrite.
- Et maintenant tu vas me rendre un service.
- Lequel ?
Je pouvais à m’attendre à tout et n’importe quoi. Y compris de passer le balais dans son bureau.
- Tu vas aller jouer au toutou avec ta machine pour aller aider les fédéraux. Ils ont besoin d’un laquais pour charger les conteneurs qu’ils embarquent. Quai 3, au boulot.

Tandis que je m’apprêtais à monter l’échelle qui menait au poste de pilotage, je l’entendis gueuler de nouveau, histoire qu’on l’entende.

- Russel, je t’ai pas dis, mais la pointeuse déconne depuis hier soir, j’étais censé mettre tout le monde à 8h10. C’est bête, t’as badgé pour rien.

Je serrais les barreaux de l’échelle. J’aurais pu les broyer de colère. Je me demandais jusqu’où pouvait aller cette journée de merde. Elle continua de plus belle quand ma machine se mit à caler à plusieurs reprises.
Une dizaine de minutes plus tard, j’avais terminé de travers le hub pour rejoindre le Grand Rapids que les flics continuaient de fouiller. Je me fis accueillir comme un nouveau touriste à Alcatraz par un des fédéraux en costume cravate. Son visage dégoulinait de transpiration, le bitume du quai commençait à chauffer comme une plaque de cuisson. Manque de bol pour eux, de ce côté-ci, aucun vent  ne soufflait.

- Ca fait 35 minutes qu’on vous attend, magnez-vous.

Il continua sur un ton hautain, accompagnant sa parole de mouvements de mains agités. J’avais l’impression d’être un gosse de 4 ans qui n’avait pas rangé sa chambre.

-  Vous nous enlevez ces trucs pour les mettre sur les remorques - il parlait des conteneurs - et vous ouvrez les yeux avec votre machin, vous êtes pas tout seuls sur le quai.

C’était bien le seul point sur lequel on aurait pu être d’accord, c’était une vraie démonstration des impôts payés par le contribuable de la ville. Ils étaient probablement une centaine à s’agiter dans tous les sens, certains comptaient des cartons de came. D’autres ouvraient des conteneurs fraichement débarqués tandis que d’autres discutaient à rien foutre. Autour de tout ça, je pouvais compter une vingtaine de types armés de fusil d’assaut qui montaient la garde tels des chiens autour d’un os.
Je me mis à la tâche tout en continuant d’observer ce beau monde. Au moins, j’étais suffisamment loin de Karl pour profiter d’une heure de répit. Je me demandais même pourquoi il m’avait envoyé là. Les flics étaient à cran, mais c’était moins désagréable que de le voir traîner dans mes pattes.
A mesure que j’arrivais au bout de la dizaine de conteneurs qu’ils embarquaient sur des camions, ma machine devenait folle, calant non stop. Je tentais ma chance en réclamant de faire venir un gars de la maintenance, mais j’obtins pour seule réponse de pas faire perdre de temps aux flics. Probablement parce que personne ne voulait les voir fouiller dans notre coin, par crainte qu’ils ne se vengent du temps perdu. Certains fédéraux me regardaient d’un air suspect, d’autres se marraient à me regarder me démener avec la mécanique foireuse de l’engin
Soudain, alors que j’allais poser le dernier conteneur sur sa remorque, le tableau de bord se mit à émettre un son aigu, de la fumée à l’odeur âcre sortait des buses de ventilation. Je n’étais qu’à quelques mètres de déposer le conteneur, mais les commandes ne répondaient plus. Le moteur se mit à grimper dans les tours avant de s’arrêter net. Je pris soudain conscience que la machine était en train d’agoniser. Purement et simplement, elle allait prendre feu avec un conteneur rempli de cocaïne hissé à plusieurs mètres au-dessus du sol.
 
Je bondis hors de ma cabine pour attraper l’extincteur accroché sur le côté de la carrosserie. Le temps de remonter, des flammes commençaient déjà leur rapide travail. Le plastique du tableau de bord était en train de fondre et la fumée devenait plus dense, plus toxique. Je fis sauter la goupille de sécurité de l’extincteur, mais rien n’en sorti. J’essayais une seconde fois, toujours rien. C’était trop tard. Je repris pied sur le quai. Les flics accouraient dans ma direction, essayant de comprendre ce que j’avais foutu. Le costard-cravate fit son retour au pas de course, hurlant dans ma direction.

- Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel, me dîtes pas que votre truc est en train de…

Alors qu’il continuait de gesticuler à une dizaine de mètres de la machine dont les flammes venaient de faire éclater les vitres, je me repris à repenser à la formation de sécurité du premier jour. Sur les anciennes machines, les commandes sont mécaniques, animées par des câbles. Alors si un conteneur est bloqué en l’air et que l’un de ses câbles lâche, il est fort possible qu’il puisse tomber.

Le bruit fût assourdissant. Je le vis presque au ralenti, les aimants qui contractaient la puissante mâchoire qui tenait le conteneur d’un bout à l’autre venait de se déverrouiller. Suivant les lois fondamentales de la gravité, il tomba alors du côté le plus lourd. Ce n’eut été qu’un peu de tôle froissée s’il n’avait pas atterri à moitié sur la remorque, puis, déséquilibré, termina par basculer une seconde fois. Derrière le camion. Autrement dit, sur la bagnole d’un flic qui avait trouvé pertinent de se parquer le long de l'engin. Alors en cette journée de merde qui avait commencé par une insomnie une nuit de canicule, un conteneur rempli de cocaïne finissait par atterrir sur une bagnole de flic, broyant son habitacle du haut de ses 20 tonnes. C’était comme laisser Karl piétiner un gâteau de mariage en lui permettant de sauter dessus à pied joint. Un carnage.

***

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  • Plumelette
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Re : Bienvenue à Los Angeles
« Réponse #1 le: 29 avril 2020 à 15:01:13 »
Salut @Lafayette !

J'ai lu ton premier chapitre en entier, et j'ai voulu te faire part de mon ressenti, en espérant que mon commentaire puisse t'aider. Je te préviens, je ne suis pas un écrivain aguerri, alors ne prends pas mes dires comme des vérités, ils sont subjectifs et valent ce qu'ils valent.  ;)

Tout d'abord, j'ai remarqué que tu as commencé ton texte au présent (le réveil), puis tu as raconté la soirée de la veille au passé (jusque là rien d'anormal). Cependant, quand tu reviens à l'instant actuel (Paddy qui rentre dans la chambre), tu conserves le passé, et toute la suite garde ce temps. Je pense que tu devrais alors mettre le début également au passé, pour éviter les incohérences. ^^
Je ne me suis pas amusé à relever l'orthographe, et s'il y a des fautes elles m'ont échappées, mais j'ai relevé cette phrase :
Je finissais par garer la voiture, attraper dans le coffre un casque, une paire de gants de travail et mon gilet de sécurité fluorescent. Je remonta le parking au sprint, mon sac de bouffe à la main.

Je pense qu'ici, tu devrais mettre finir au passé simple, conjuguer attraper au même temps plutôt que de le laisser à l'infinitif, et corriger "je remonta" (première personne au passé simple 1er groupe "-ai").

Pour ce qui est de l'ensemble, bien que je comprenne l'utilisation du familier, je le trouve trop fréquent pour l'apprécier et lui donner sa valeur (si j'ai bien compris il sert à montrer l'état d'esprit du personnage, son énervement, sa lassitude, etc). Peut-être que si tu en réduisais l'usage, il en deviendrait plus précieux et donc plus appréciable et explicite sur les sentiments de Jonathan. Comme tu l'as dit dans ton introduction, ce ton est un parti-pris, cependant (bien qu'il ne soit pas dans le bide ou le cliché), je pense qu'il pourrait être minimisé pour le sublimer. À toi de voir, ce n'est que mon ressenti, sûrement est-il différent pour d'autres. ^^
Pour tes personnages, bien que ce soit seulement un premier chapitre et qu'ils seront bien plus développés par la suite, je les ai trouvés trop affirmés. Tu pourrais leur ajouter quelques nuances, en citant des qualités que le narrateur (Jonathan) leur trouve sans vouloir les assumer par exemple. En effet, on voit bien à travers tous ces portraits dévalorisants la haine que leur porte le personnage, mais je pense que cela leur enlève de l'humanité. Quelques teintes plus positives, même sur les personnages détestables tels que Karl, pourraient leur donner plus de vie, je pense.  ;)

Malgré toutes ces remarques, suivre l'histoire de ce garçon qui semble un peu lassé par son existence malgré sa jeunesse m'a plutôt intrigué, et tu peux la mener à un joli retournement, car tu as de bonnes idées pour ton récit il me semble.  ^^
J'espère avoir été constructif, mon commentaire est à prendre avec bienveillance, et comme je l'ai dit toute à l'heure, cela reste mon ressenti. Je te souhaite le meilleur dans l'écriture, à bientôt j'espère !  ;)
"Tu parles comme les grandes personnes !" Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry

Hors ligne Lafayette

  • Plumelette
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Re : Bienvenue à Los Angeles
« Réponse #2 le: 30 avril 2020 à 21:49:46 »
Bonsoir @Linkpit !

Merci d'avoir pris le temps de me lire. C'est un bon exercice que de se confronter à la critique  :)

En effet le début du chapitre est au présent et j'ai complètement raté le fait que la suite est au passé... L'effet tête dans le guidon on va dire  ;)

En ce qui concerne le familier, je me suis posé la question à plusieurs reprises de savoir si je n'en faisais pas un peu trop. Il va falloir que je mûrisse ce point.

A quoi penses-tu plus précisément quand tu évoques des qualités que le narrateur puisse trouver à ses interlocuteurs et qu'il ne pourrait assumer ? As-tu un ou deux exemples ?

Excellente soirée,

Lafayette.

Hors ligne Linkipit

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Re : Bienvenue à Los Angeles
« Réponse #3 le: 01 mai 2020 à 17:04:49 »
Re bonjour @Lafayette !  ;)

Et bien, si j'ai bien lu ton texte, on remarque que Jonathan a plutôt tendance à avoir un avis très tranché : s'il n'aime pas quelqu'un, tout en cette personne le dégoûtera et il pensera à elle de manière négative dans toutes ses actions. Étant donné le point de vue interne de ton texte, tu ne peux donc pas transmettre un portrait  nuancé pour la plupart des personnages, cela irait contre le caractère de Jonathan. Mais, pour donner plus de réalisme à ces personnages que Jonathan déteste, tu pourrais faire penser Jonathan à des aspects positifs de ces personnes qu'il ne veut pas avouer mais qu'il connaît au fond de lui. Par exemple, à propos de Jayden, Jonathan pourrait se demander lequel est le plus heureux entre eux deux, car Jayden ne se prend pas la tête, malgré sa folie. Ce genre de réflexions pourrait donner plus de profondeur, en montrant que Jonathan ne se considère pas non plus comme parfait et n'est pas sûr de la vie qu'il mène, et à la fois en dévoilant un aspect positif de l'autre personnage. Ce n'est peut-être pas le meilleur exemple, je ne suis pas certain que ce soit clair...  :o J'espère que tu auras quand même pu comprendre l'idée générale.  :)

Bonne fin d'après-midi,
Linkipit.
"Tu parles comme les grandes personnes !" Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry

Hors ligne Lafayette

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Re : Bienvenue à Los Angeles
« Réponse #4 le: 01 mai 2020 à 23:09:00 »
Rebonjour Linkipit !

Je comprends très bien ton idée maintenant, merci infiniment. Effectivement, Jonathan a un avis très tranché, aigri. Je suis en train de travailler sur le second chapitre qui apporte une vision un peu plus tempérée/nuancée de son caractère.

Tu me diras après lecture ce que tu en penses !

Bonne soirée,

Lafayette


Hors ligne Manue

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Re : Bienvenue à Los Angeles
« Réponse #5 le: 05 mai 2020 à 21:05:08 »
Salut Linkipit,

Je viens de finir ton chapitre avec plaisir et j'ai eu envie de t'encourager pour la suite.

Personnellement je trouve que le ton est approprié au contexte, et j'irai même jusqu'à te pousser pour être encore plus dans l'oralité, avec, pourquoi pas, plus de phrases courtes, ou du moins plus de ponctuation (des points virgules, des deux points) pour accentuer le côté "je déroule ma pensée en direct". Ainsi l'effet "je m'en prends plein la tronche aujourd'hui" pourrait peut-être être encore plus réel.

Je ne sais pas si ça te parle.
Aussi, je n'ai pas du tout l'habitude de commenter des textes - mais je crois en avoir envie - alors n'hésites pas si tu ne vois pas ce que je veux dire ou si tu aimerais que j'approfondisse.
Bonne soirée.

Hors ligne Linkipit

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Re : Bienvenue à Los Angeles
« Réponse #6 le: 05 mai 2020 à 22:05:49 »
Ola mon brave, je te corrige, ce n'est pas moi qui ai écrit ce texte, c'est Lafayette  ;). Je l'ai simplement commenté, tu as dû t'emmêler les pinceaux. Il faut rendre à César ce qui appartient à César. ^^
Petite erreur d'étourderie, je suis certain qu'il ne t'en voudra pas.  ;) À bientôt quand même, j'espère !
"Tu parles comme les grandes personnes !" Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry

Hors ligne Lafayette

  • Plumelette
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Re : Bienvenue à Los Angeles
« Réponse #7 le: 21 mai 2020 à 22:04:12 »
Bonsoir à vous deux,

Je reviens après un petit temps d'absence, le déconfinement et le boulot m'ont beaucoup occupé  :'(

@Manue, merci pour ton commentaire et d'avoir pris le temps de me lire ! Je vois très bien là où tu veux en venir. C'est intéressant pour moi de voir des divergences dans vos avis, ça me donne plus de perspective sur la façon d'écrire. Je suis en train d'avancer sur le chapitre 2. Je pensais le finir plus tôt mais j'ai bon espoir pour vous le partager rapidement  :)


 


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