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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » "C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous"

Auteur Sujet: "C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous"  (Lu 1459 fois)

Hors ligne estherilisez

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"C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous"
« le: 12 Avril 2020 à 00:29:29 »
-C'est elle qui est venue me parler la première.
Il regardait le bar comme un décor à ses pensées quand elle se planta, plus belle que ses demi-actrices de pensées, devant lui, lui le metteur en scène appliquant son art mourant à des tréteaux abandonnés et dangereux d'échardes, lui pauvre spectateur de divas dont les fourrures furent décolorées, des lustres de cela, par des journées d'infortune et de scandale. Et elle surgissait enfin, drapée de cuir et portant sous la lune des lunettes noires dédiées au soleil, celle qui brûlerait son vieux théâtre en offrant de nouvelles paroles à ses rêves. Il regardait cette révolution, cette devine novatrice et ses pensées avec leurs bagages superflus, faisaient à côté d'elle de piteux accessoires.
-On a parlé deux heures puis on est allé chez moi.
Dans la rue épanouie d'accueillir leur amour naissant sur ses pavés, elle marcha devant lui, décorant son profil de blanches cigarettes semblables aux dents qu'elle avait angéliques, que son sourire autorisait parfois, en écartant les lèvres au nom de l'élégance. Lui regardait ces sourires se démultiplier sous le coup de l'ivresse et s'abandonnait au plaisir de se voir rire, silencieux, d'un triomphe certain et magnifique. Lui l'enfant délaissé du public avait une reine pour lui seul.
-On a fait l'amour.
Il n'avait aucune maladie sexuellement transmissible, elle l'assura qu'elle non plus mais il préféra glisser un préservatif sous l'oreiller. Sous la pâle lumière de la lune, sa peau débarrassée d'un costume qui lui portait préjudice brillait tant qu'on eût dit qu'elle se moquait du ciel. Quelques minutes avant son orgasme d'homme qui fissura en un râle le silence, elle en eût un délicat, qu'il reconnût au frémissement imperceptible de ses lèvres. Sa pudeur ne le surprenait pas, tout en elle était lisse, épuré. Derrière ses lunettes de soleil elle ne clignait jamais des yeux.
-Je me suis endormi le premier.
Vers quatre heures du matin il crut faire un rêve érotique. Une noble dame enseignait la philosophie dans un boudoir recouvert de satin à un jeune homme qu'il incarnait à merveille. Il essaya de se dégager, de se défendre en la découvrant assise, réelle sur son sexe de chair mais elle s'agrippait comme une Agrippine et c'est à l'intérieur d'elle qu'il fut forcé de jouir. Après un silence, éberlué par ce qui venait de se produire il lui demanda d'abord si elle avait entendu ses protestations et parce-qu'elle restait immobile il répéta plusieurs fois, sonné : « mais pourquoi ? »
-Elle a baissé ses lunettes de soleil.
Un rayon de lune entrant par un coin de fenêtre se maria avec le vert de ces yeux qui lui étaient familiers. A ses interrogations succédèrent les répétitions d'un prénom qu'il avait peine à croire relatif à cette femme perchée au-dessus de lui. « Raphaëlle » Il avait été amoureux d'elle au collège, de ses regards qu'elle lui jetait pour qu'il les ramasse, les soutienne, les prolonge. En elle s'alliaient deux airs qui lui paraissaient le comble du raffinement. Son sourire exprimait une intelligence profonde que son rire venait corroborer avec une légèreté narquoise. S'ils s'étaient perdus de vue la jeune femme avait laissé sa signature de muse sur des idéaux adolescents dont son travail d'artiste s'était par la suite nourri.
-Raphaëlle, mais pourquoi ?
Je voulais un enfant de toi, a t-elle déclaré en se rhabillant avec des gestes lents et précis. Une main aimante posée sur le ventre, elle se glissa délicatement à l'intérieur de sa robe, comme si elle cherchait à protéger l'enfant à naître d'une rencontre avec le strass de son vêtement. C'était une promesse d'enfant, d'avoir un enfant de toi, que je voulais réaliser, tout simplement, reprit-elle avec un regard de tendresse pour celui qui à présent versait des larmes là où ses ongles avaient creusé des fissures rouges, sur sa peau. Avant de disparaître elle ajouta trop sérieusement pour qu'on ne la confonde pas à une enfant : il aura les yeux marrons, comme toi.
-Je ne l'ai jamais revue.
Après quelques dépressions entrecoupées de tentatives de suicides il avait fini par s'habituer au mot de viol, qui ramenait simplement tous ses troubles à un souvenir, et à l'idée de ne jamais connaître son enfant. Ses pensées en revanche avaient tiré bénéfice de ses tourments, avec la grossesse elles avaient accru leurs richesses, son esprit était devenu un palais épais dont les couloirs offraient d'infinis perspectives sur les choses. La contingence était désormais étrangère à sa vie et jamais plus il ne erra sans but dans les bars de son quartier. Le marron devint sa couleur de prédilection, toutes les pièces qu'ils mettaient en scène comportaient une scène très émouvante de retrouvaille avec le père et il renommait systématiquement les mères, surtout les Agrippines par le nom de Raphaëlle.
« Modifié: 14 Avril 2020 à 22:32:41 par estherilisez »

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Re : "C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous"
« Réponse #1 le: 19 Avril 2020 à 13:06:09 »
Merci estherilisez pour cette histoire d’une relation pour le moins houleuse entre une diva et un metteur en scène.
J’ai l’impression de sentir plus sensiblement la forme et l’existence de la femme, Raphaëlle, et de façon assez intéressante plus sur ses gestes que sur une description formelle du corps. On sent une certaine idée de luxe juste dans ses mouvements.
Par contre, l’autre est bien plus flou. Artiste sur le déclin, dont les mots associés à la déchéance se succèdent à la description. Le triomphe qu’il ressent au second paragraphe semble bien indiqué dans son cas.
Ce qui m’embête particulièrement c’est les dialogues. Déjà, le texte s’ouvre sur un dialogue – quelque chose qu’on m’a longtemps déconseillé de faire – mais aussi les répliques ne sont pas introduites, on ne sait pas à qui il parle (et il parle manifestement à plusieurs personnes différentes). Parle-t-il a posteriori à une assemblée de pairs ? À la police pour porter plainte ? À sa·son psychologue ? Chaque dialogue ressemble à un "résumé" ou un titre du paragraphe qui suit, jusqu’à "elle a baissé ses lunettes..." et "Raphaëlle, mais pourquoi ?"
Tu as raison, c’est un viol, mais je n’y comprends pas grand chose. Ils se connaissait depuis le lycée, mais elle ne l’a pas reconnu ? ou bien elle veut justement un enfant de lui parce qu’elle le connait ? Pourquoi un enfant de lui, est-ce une lubie ?
L’épilogue est bien étrange. on dirait qu’il a oublié cette histoire mais gardé les traumatismes. peut-être est-ce vraiment comme ça que ça se passe. Il  connaît vraisemblablement son nom, il peut la retrouver, mais ne le fait pas ?
Aussi, tu peux expliciter le rôle d’Agripinne (la fille d’Agrippa, le général d’Auguste, c’est ça ?)
Enfin, quelle est la place du titre "C’était beaucoup pour moi..." dans l’histoire ?



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Re : "C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous"
« Réponse #2 le: 19 Avril 2020 à 18:53:11 »
Salut estherilisez

Je commence par des détails :

Citer
plus belle que ses demi-actrices de pensées
pourquoi demi-actrices ? C'est quoi une demi-actrice ?

Citer
quand elle se planta, plus belle que ses demi-actrices de pensées, devant lui
je trouve étrange de séparer le verbe de la préposition ici.

Citer
et dangereux d'échardes
je ne comprends pas ce que tu veux dire ici

Citer
et portant sous la lune des lunettes noires dédiées au soleil
je ne comprends pas cette image non plus. Enfin, est-ce que c'est juste une description, genre, elle porte des lunettes de soleil la nuit – dans ce cas, je la trouverais un peu forcée –, ou est-ce que c'est une métaphore pour autre chose ?

Citer
Il regardait cette révolution, cette devine novatrice et ses pensées avec leurs bagages superflus, faisaient à côté d'elle de piteux accessoires.
je crois qu'il y a des soucis de virgules ici, non ? Je ne suis pas sûre de bien comprendre la phrase, mais selon ce que je comprends j'aurais plus mis les virgules ici : "Il regardait cette révolution, cette devine novatrice, et ses pensées avec leurs bagages superflus faisaient à côté d'elle de piteux accessoires ? Et sinon, voulais-tu écrire "divine" ou "devineresse" ? Ou peut-être que devine ça se dit, je suis vraiment pas sûre.

Citer
épanouie d'accueillir
ça me semble bizarre

Citer
Lui regardait ces sourires se démultiplier sous le coup de l'ivresse et s'abandonnait au plaisir de se voir rire, silencieux, d'un triomphe certain et magnifique
j'aime bien

Citer
-On a fait l'amour.
au début ces bouts de récits m'ont semblé bizarre, mais là je commence à bien aimer. Peut-être que je les isolerais du texte de manière plus visible, genre juste en mettant plus d'espace entre les paragraphes pour faciliter la lecture et marque la rupture dans le temps

Citer
mais il préféra glisser un préservatif sous l'oreiller.
euh, je suis pas sûre de comprendre  :D le préservatif sous un oreiller ça ne sert à rien

Citer
qui fissura en un râle le silence
d'un côté j'aime bien, et d'un autre côté je trouve que le verbe "fissurer" est trop brutal en parlant d'un râle

Citer
Sa pudeur ne le surprenait pas, tout en elle était lisse, épuré.
je trouve qu'on peut aussi avoir un air "lisse, épuré" sans pour autant être pudique

Citer
Il essaya de se dégager, de se défendre en la découvrant assise, réelle sur son sexe de chair mais elle s'agrippait comme une Agrippine et c'est à l'intérieur d'elle qu'il fut forcé de jouir.
j'ai dû relire à plusieurs reprises pour comprendre qu'il ne s'agissait plus du rêve. C'est voulu ?

Il faudrait rajouter la mention "explicite" à ton intitulé.

Citer
pour qu'il les ramasse, les soutienne, les prolonge.
j'aime bien

Citer
Je voulais un enfant de toi,
manque un tiret ou des guillemets ?

Citer
comme si elle cherchait à protéger l'enfant à naître d'une rencontre avec le strass de son vêtement.
ne manquerait-il pas une virgule ici ? "l'enfant à naître d'une rencontre, avec le strass de son vêtement"?

Citer
C'était une promesse d'enfant, d'avoir un enfant de toi, que je voulais réaliser, tout simplement,
de nouveau, il faudrait marquer qu'elle parle ?

Plus en général, je trouve que pour l'écriture, tu pourrais fluidifier le textes en travaillant la ponctuation (et c'est moi qui dit ça, quel comble). J'ai l'impression que tu gagnerais à réorganiser les points et les virgules. Je pense aussi qu'il y a par moments une surcharge de descriptions et d'adjectifs dans la même phrases. Pour moi, le texte y gagnerait en étant un poil simplifié au niveau de l'écriture (mais chacun ses préférences).

Pour le fond, j'ai eu un peu de peine avec la fin, comme Oper. Je n'ai pas vraiment compris comment il avait fait à ne pas reconnaître cette femme, simplement parce qu'elle portait des lunettes de soleil (c'est un peu comme dans les scènes de bal maqués dans certains films, où nous on reconnait très bien les personnes, au contraire des protagonistes..). Je n'ai pas compris non plus pourquoi elle voulait un enfant de lui, alors que ça faisait longtemps qu'ils ne se fréquentaient plus, ni pourquoi elle avait tout de suite recours à une telle mesure...finalement, je n'ai pas compris pourquoi il n'avait pas chercher à la retrouver, étant donné que l'idée d'avoir un enfant sans le connaître le faisait souffrir.
La fin va soudain très vite en fait, j'ai l'impression que tu nous amènes gentiment jusqu'à la scène du viol, et puis que tu nous la jette dessus, suivi de près par une sorte d'épilogue, et c'est difficile de comprendre.







"[...] alors le seul fait d'être au monde
  remplissait l'horizon jusqu'aux bords"
  Nicolas Bouvier

Hors ligne estherilisez

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Re : "C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous"
« Réponse #3 le: 20 Avril 2020 à 19:34:57 »
Merci Opercule pour ton commentaire
Je ne suis pas sûre que ce soit vraiment à moi de répondre à tes interrogations, mais je vais essayer
-au sujet de ses prises de parole, j'ai sans doute voulu créer un contraste entre la cause (l'événement) et l'effet (tout ce qu'il lui a apporté). Il le fait passer pour une anecdote mais l'incarne quand même (quand il joue son propre rôle par exemple)
-le titre est né en même que la phrase du grapin (où Agrippine apparaît une première fois) : c'est un vers que racine lui met dans la bouche, et je trouvais qu'il résonnait joliment
-pour le reste, je n'ai pas plus d'hypothèses que toi... mais toutes me paraissent vraisemblables

Derrièrelemiroir : C'est la première fois que je reçois un commentaire aussi détaillé, je suis toute touchée. Pour ma prochaine relecture (oui en effet, c'était bien "divine" et non "devine"..) , je suivrai tes remarques formelles, souvent judicieuses.
Pour le fond, oui, pourquoi ne cherche t-il pas à la retrouver ? Je dirais (mais il y a sans doute d'autres explications) que ses "demi-actrices de pensée" sont devenues actrices par la grâce d'un mystère, que l'absence donne du sens, simplifie, sublime l'existence, qu'il y a donc du sens à nourrir la disparition
Et s'il ne la reconnaît pas au premier abord, disons que c'est l'effet "Lettre volée" de Poe. La femme est sous les yeux mais parce-qu'on l'espère, on se refuse à la voir vraie

 


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