A propos des "120 journées de Sodome", plus exactement.
Sade a beaucoup été fustigé par ses contemporains et encore pendant tout le XIXème siècle. C'est de son nom que vient le terme sadisme, principalement dû à son ouvrage phare, "les 120 journées de Sodome".
Plusieurs fois, récemment, j'ai eu l'occasion de débattre sur le cas des littérateurs criminels, et notamment pédophiles. Une injonction à coup de "faut-il brûler Sade", m'a souvent été faite. Je répondais que Sade étant mort, il y avait si je puis dire prescription, ce qui n'est moralement pas le cas des auteurs criminels encore en vie dont je ne veux pas participer à leur gloire en les lisant.
Mais pire encore, on me prétendait que ces auteurs que je ne citerai pas, qui décrivaient leur amour pour la pédophilie et la prostitution infantile dans des termes crus et des plus réalistes, et parfois se montraient réellement fascinés lorsqu'il s'agissait de fantasmes très particuliers, étaient l'équivalent d'une pisse de chat comparée à la chaude traînée de Sade.
J'ai donc voulu m'y lancer et, arrivé au tiers, j'en reviens. Je ne connais pas la vie de Sade, au passage. Mais concernant son texte, qui je pense est riche en informations sur la pensée profonde de l'auteur, il y a des choses à dire.
Aussi je propose de rouvrir le tribunal une fois de plus : Sade, un monstre ou non ?
Pour ma part, j'ai été très surpris par la rigueur très mathématique du découpage de l'ouvrage : tous les personnages ont une symétrie, toutes les parties sont symétriques, tous les chapitres sont symétriques, et même les lieux...
Partant de là, j'ai aussi été surpris par le vaste catalogue fait en début de chapitre. On se serait cru, à peu de chose près, sur la description du bouclier d'Achille, ou sur la généalogie de Pantagruel, pour ne pas dire sur le catalogue de la Genèse, en plus détaillé cependant.
De même, pour poursuivre sur Rabelais, l'auteur me semble avoir une volonté de faire de l'humour et de la provocation indéniable, rapport à ses descriptions sur le trou du cul, notamment sur celui mal torché d'un personnage, où l'on raconte qu'il lui reste encore de la merde datant de son enfance...
Tout ça pour dire que :
- pour un récit qui est censé nous faire part de la perversité de l'auteur, convenez qu'une forme aussi classique dépeint avant tout un souci d'ordre et de se placer dans la continuité de certains grands auteurs. Un véritable pervers, ou plutôt pratiquant de telles ignominies, aurait potentiellement choisi une forme plus sulfureuse, plus en adéquation avec l'érection qui l'agite au moment où il écrit.
- L'auteur, en fin d'introduction, clame haut et fort que ce genre de récit n'a jamais été fait par les anciens. C'est clair et net, il a volonté de marquer son temps, il a volonté de choquer.
- Comment imaginer qu'il prône ces désirs ? Il le dit en introduction, il veut, à travers les quatre historiennes qui apparaissent dans l'histoire, explorer tous les domaines des perversions possibles. Autrement dit, il ne se leurre pas sur la myriade de possibilité de déviance, ce qui veut dire qu'il a beaucoup réfléchi dessus, qu'il en a sans doute vécu certaines (vu que la pornographie n'existait pas à cette époque pour rendre compte de la lubricité de chacun), mais aucunement sa préférence ne va à l'un ou à l'autre (si tant est qu'on pourrait voir un goût pour la sodomie, mais encore, n'est-ce pas la juste pour choquer ou être en adéquation avec son titre ?), seulement, il va toujours vers le pire. Autrement dit, pensez-vous qu'un véritable pervers (à défaut d'un meilleur terme) va s'amuser à conter sur toutes les perversions qui soient, de manière strictement égales, sans accorder une place plus importante que d'autres aux siennes (ou même, un type fasciné de son fantasme ultime ne devrait vouloir parler que de celui-ci, considérant les autres abscons).
Sade a, en gros, voulu imaginer le pire contre la religion, et le pire dans la déviance sexuelle, tout en faisant part d'une certaines multitude de pires. Il ne fait pas part de son amour ou de sa passion comme d'autres auteurs. D'ailleurs, la volonté de choquer est tellement évidente dans la première partie, à travers les récits de l'historienne qui décrit ses aventures de prostitution infantile auprès de prêtres qui aimaient boire la pisse des enfants...
Comment croire qu'il prône la pédophilie ou toute autre chose ?
Un simple regard sur les quatre personnages du récit : l'un est un taureau en rut, une brute presque surhumaine dévoré par son érection ; le deuxième est un vieux rabougri qui bande mou, incapable souvent d'éjaculer, et qui s'évanouit après s'être fait élargir le rectum ; le troisième est un gigantesque vieillard putride, au cul et au pénis sale d'une merde et de sels jamais nettoyés, le dos labouré de milliers de coups de fouet anciens ; le quatrième est une petite boule de graisse, qui a du mal à faire émerger sa trompe de son gras et aime aller au cul...
La description des personnages est passablement dégoûtante (et quelque peu risible). Il nous aurait décrit l'aryen par excellence, tant louangé par de véritables sadiques, des hommes beaux et forts comme Apollon, qu'il y aurait eu de quoi de douter. Mais là, en l'occurrence, tout m'indique que le marquis voulait choquer ses contemporains avant tout, et non pas les émoustiller ou les convaincre ; se rire de leur religion, de leur morale, et de leurs non-dits.
Corrigez-moi si je me trompe, car j'ai conscience qu'il peut être difficile de spéculer sur les intentions de l'auteur quand il est vieux de près de trois siècles. C'est pourquoi j'ai lancé ce topic pour savoir ce qu'il en est véritablement car, de ce que j'ai lu pour l'heure, Sade s'apparente plutôt au profil d'un Lautréamont, qu'à celui d'un monstre ou d'un quelconque pédophile tenant son journal intime.