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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Contre-féérie

Auteur Sujet: Contre-féérie  (Lu 1419 fois)

Hors ligne Ellemme

  • Plumelette
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Contre-féérie
« le: 27 février 2020 à 09:51:26 »
Mme de Tremaine, fraîchement remariée à un grand gentilhomme, dit un jour à son aînée :
- « Ma chère enfant, écoutez bien ce que j’ai à vous dire et comme vous devez agir. Un célèbre adage pourra ainsi vous servir :
- C’est sans doute un grand avantage
D’avoir de l’esprit, du courage,
De la naissance, du bon sens,
Et d’autres semblables talents
Qu’on reçoit du Ciel en partage ;
Mais vous aurez beau les avoir,
Pour votre avancement ce seront choses vaines
Si vous n’avez, pour les faire valoir,
Ou des parrains, ou des marraines.
Vous devez donc bien comprendre que même si vous nous êtes agréable et me paraissez jolie, que si vous bénéficiez désormais d’une grande influence, tout cela n’est que vent tant que vous n’aurez pas l’appui d’un mari puissant. Seule une alliance réussie vous garantira honneurs, reconnaissance et haut rang. Vous le savez, mais il est toujours bon de vous le rappeler : pour les femmes de notre condition, il n’est pas de pire chose que d’épouser un homme sans appui, ni position. »
Javotte, qui était loin d’être sotte, se rangea aux raisons de sa mère, sans discussion, ni même une objection. Elle admirait sa mère et lui était très dévouée. C’était d’ailleurs sans difficulté qu’elle avait approuvé son récent mariage, tant elle jugeait que cette dernière le méritait. Il faut dire en outre qu’à trente ans passés, Mme de Tremaine avait su rester belle et fraîche. Mariée très jeune à M. de Coulanges, elle en était naturellement devenue veuve à l’âge de raison. Malheureusement pour elle, le vieillard l’avait laissée percluse de dettes, avec deux filles, dont une aînée en âge de se marier. Elle en avait gardé un certain ressentiment, même si ses récents arrangements avec M. de Tremaine, lui ouvraient à nouveau toutes les portes du royaume. Javotte voyait bien comme elle conduisait sa maison, et elle en était fière. Pourtant, la présence de sa belle-sœur pouvant faire ombrage à ses honnêtes ambitions, elle s’était très vite mise à la jalouser et à la harceler. Rien n’était en effet plus enrageant, pour elle, que cette humeur toujours égale, et que cette expression de bonté béate que Cendrillon affichait en permanence, et en toutes circonstances. Certes, Cucendron était une jolie fille, mais cela comptait peu en regard de la détermination de Mademoiselle de Coulanges. C’était à elle, en premier, que reviendrait l’honneur de bien se marier. C’était à elle, l’aînée, d’être en tout premier lieu distinguée, les deux autres n’étaient que ses puînées ! Elles pouvaient encore bien attendre ! En outre, son beau-père était une vraie pâte ! Elles réussiraient toutes à obtenir de lui nombre et nombre d’avantages ! Toujours dehors, par monts et par vaux, il s’apercevait à peine des mauvais traitements que sa femme et ses filles infligeaient à sa pauvre petite orpheline ! C’est ainsi que Javotte avait obtenu sa chambre toute parquetée, et qu’elle l’avait entièrement fait redécorer. Elle y avait fait installer des miroirs et des meubles de grand prix. Les artisans du pays y avaient travaillé pendant des mois, pour redonner aux lieux le faste et la magnificence de jadis. Quant à Cucendron, elle avait été tout bonnement reléguée dans un grenier, ouvert aux quatre vents ! Et malgré ce, elle ne s’était jamais départie de cet air niais que toujours elle arborait ! Javotte en était finalement arrivé à penser qu’elle était quelque peu simplette. Mais elle savait que cela ne compterait pas aux yeux d’un mari, qui serait toujours assez content de l’abuser, puis de la laisser végéter quand il en aurait assez. Elle savait que sa beauté attirerait les premiers regards, mais elle se savait également objet de désir, et elle comptait bien en profiter. Avec sa mère, elles avaient arrêté qu’il lui fallait se trouver un riche et influent vieillard. Ce dernier aurait bien la bonté de la laisser, tôt ou tard, aussi opulente qu’indépendante. Une fois veuve, elle pourrait diriger sa vie, comme bon lui semblerait, et il serait suffisamment temps de se tourner en secret vers les hommes qu’elle aurait envie de distinguer. Quelque peu convenu, ce plan n’était cependant pas si mauvais qu’il n’y paraissait ! En l’espace de quelques années, vite consolée d’un mari cacochyme, elle deviendrait libre. Aussi, l’annonce d’un bal au palais, en l’honneur du jeune prince raviva, en un rien de temps, ses plus folles espérances. En effet, en telle occasion, tous les hommes veufs ou célibataires se presseraient dans la grande salle du palais pour venir y trouver une fiancée. Sa cadette était une vraie tête linotte, et la bêtise de Cucendron un puits sans fond, toutes trois accueillirent donc comme une bénédiction cette publication. Pendant toute une semaine ce fut l’émoi dans toute la maison.
Il fallut se préparer à ce fameux bal, passer en revue tous ses effets. Son habit de velours rouge, avec ses ornements dorés avait l’avantage d’attiser l’éclat de sa flamboyante chevelure. Elle ajouterait quelques rubis et quelques pierreries sur ses cheveux arrangés en espaliers. Tout de rouge vêtue et avec une coiffure aux reflets cuivrés, elle saurait d’un regard raviver la flamme, même dans un cœur froid de vieillard ! Elle trouverait bien des hommes qui s’embraseraient et se consumeraient de désir pour elle, tant elle saurait paraître belle et ardente à ravir ! Cucendron pouvait bien aller se rhabiller ! Ce n’était qu’une froide beauté ! Son air angélique et sa pâle vénusté donnaient plus envie de la contempler, que de s’enflammer ! Elle n’excitait ni curiosité, ni concupiscence, c’était tout simplement un bel objet ! Pour Javotte, elle avait toujours été indigne de son sexe. Aussi, ce qui la poussait à la rudoyer, c’était surtout sa façon de tout accepter, sans jamais se révolter. Même sa cadette ne lui semblait pas si bête ! Elle lui laisserait le prince sans même ciller, car elle n’avait pas envie d’être soumise aux envies ni aux caprices d’un jeune prétendant, pour qui en définitive elle ne serait qu’un ventre ! La pire des choses qui pourrait lui arriver serait d’être épousée dans le seul but d’enfanter ! Sa vie ainsi serait finie ! Pour elle : se marier ne serait qu’une première cérémonie ; les funérailles devraient tôt succéder aux épousailles !
La première soirée de bal arriva enfin. Sa mère, sa cadette et son beau-père furent reçus avec elle au palais royal. Cendrillon, dans un excès de modestie avait tenu à rester à la maison. Ils furent accueillis avec dignité par le couple royal, et Javotte fut présentée aux maréchaux et aux grands conseillers du roi. Ils se succédaient aux bras de cette demoiselle élégante et gracieuse, et plusieurs d’entre eux se confondaient en compliments auprès de ses parents. Javotte brillait d’un éclat de braise. Elle était très enviée par les personnes du sexe. On se pressait autour d’elle, et on lui prodiguait mille et une galanteries. Un halo d’admiration l’entourait, et à chaque fois qu’elle dansait, tous s’arrêtaient pour la regarder évoluer. Sa jeunesse et sa beauté finissaient toujours par éclipser l’âge et la raideur des cavaliers qui l’accompagnaient. Mais au bout de quelques temps, on entendit subitement une rumeur s’élever partout dans la salle du bal, et on vit paraître, soutenue par un chœur de murmures, une jeune fille encore plus belle et plus aimable. Ses habits, chamarrés de pierreries, semblaient étinceler. Elle s’avançait avec distinction, et son port altier ne laissait pas de paraître celui d’une grande princesse. Alors autour d’elle le silence se fit, et les musiciens suspendirent de concert leur musique. Javotte pâlit. Elle ne reconnut pas sa belle-sœur, ainsi apprêtée par sa chère marraine ; mais en un éclair, cette dernière lui avait ravi ses admirateurs, et elle était devenue le centre d’intérêt de tous les danseurs. Tous les yeux s’attachaient à l’éclat de sa beauté. Elle semblait irradier de mille rayons solaires. Elle devenait l’astre de la salle, le principal fanal du bal. Quand le prince lui prit la main, tous les regards convergèrent sur ce nouveau couple, qui était le reflet d’un hyménée parfait. Alors, autour de Javotte les conversations finirent par languir, et les vieux messieurs se détachèrent peu à peu, pour se rapprocher du nouveau couple princier. Tous étaient sous le charme, complètement ensorcelés, et comme obsédés par la danse nuptiale qui avait succédé. L’indécence se mêlait ainsi à la magnificence, pendant que Javotte, cruellement délaissée, se consumait tant elle était exaspérée. Jusqu’à minuit, ce fut donc le triomphe de Cendrillon. Mais elle partit si vite aux douze coups de l’horloge, qu’elle laissa derrière elle un de ses ravissants petits souliers de verre. Le Prince qui ne put la retenir, se contenta de serrer contre son cœur ce précieux souvenir. Aussi, si l’arrivée de l’éblouissante inconnue avait ruiné tous les projets de Mademoiselle de Coulanges, son départ ne la rétablissait pas davantage dans sa première gloire. Il avait, en effet, précipité celui de toutes les personnes de qualité. Elle n’était plus vue alors que comme un pâle reflet, une beauté crépusculaire, alors elle se résigna elle aussi à partir. Elle enrageait, et elle sentait sourdre sa colère. Avec sa sœur, sa mère, et son beau-père, elle rentra donc, et retrouva avec consternation le calme de leur maison.
Le lendemain tout se précipita pourtant, on publia à la trompe la venue des sergents du roi. Toutes les jeunes filles du royaume devaient passer au pied le petit soulier de verre oublié. Chez les Tremaine, on trouva vite celle à qui il s’ajustait tout à fait. Cendrillon devint ainsi la promise du jeune prince, et passée la première stupéfaction, on se rangea aux effets de la protection de son occulte et chère marraine. C’est ainsi que par d’autres détours, les belles sœurs de Cendrillon trouvèrent elles aussi de puissants maris. Javotte épousa un vieux vétéran, mais elle ne fut pas longtemps à jouir de la noce, elle mourut bientôt en couches, dans une tragique et douloureuse délivrance.

J.

  • Invité
Re : Contre-féérie
« Réponse #1 le: 27 février 2020 à 14:23:49 »
Bonjour. J'aime bien la revisitation des contes de mon enfance. Et s'il y a un soupçon d'uchronie en plus, ça devient franchement rigolo. Un point de détail : Cendrillon ne résidant pas dans la ville de Baccarat (Meurthe et Moselle) la chaussure est en vair (fourrure de petit animal) et non en verre. Imagine un instant le résultat sur des pavés disjoints (Allô Carglass...)

Hors ligne Ellemme

  • Plumelette
  • Messages: 12
Re : Contre-féérie
« Réponse #2 le: 27 février 2020 à 14:32:25 »
Oui, cela a fait l'objet d'une longue querelle littéraire, il y a quelques années avec force d'articles de dix-septièmistes ! J'ai gardé l'orthographe trouvée dans une édition de Perrault, cela invite un peu plus à la féérie, que par la suite j'anéantis !

J.

  • Invité
Re : Contre-féérie
« Réponse #3 le: 29 février 2020 à 10:00:37 »
Bonjour. Querelle, voui, sans doute. Poétique certes mais pas très pratique en y réfléchissant bien. Mais bon, les contes d'antan sont à apprécier tels quels. Continue dans ce sens.

 


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