Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

27 septembre 2020 à 18:35:53
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateurs: Aube, Chapart, Claudius) » Bout d'enfance

Auteur Sujet: Bout d'enfance  (Lu 537 fois)

Hors ligne BleuAcier

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Bout d'enfance
« le: 30 novembre 2019 à 18:49:20 »
Les fleurs ont fané. Thierry adore jouer avec les pétales secs échoués sur le sol. Ils bruissent joliment quand il les effrite entre ses doigts, produisent cette odeur, comme du vrai parfum, et forment une poudre au creux de ses mains.
Il en farde sa mère, comme il l'a vue faire quelque fois. Une dose pour égayer ses joues, l'autre pour ombrager ses paupières. Les paupières, c'est plus compliqué, elle garde les yeux grand ouverts. Et fixes. Comme si elle ne voulait pas le perdre de vue.
Alors il s'allonge sur le sol, face à elle, plonge son regard au fond de ses pupilles, et joue avec ses cheveux. De jolies boucles brunes, un peu ébouriffées. Il se souvient des moments où, dans un éclat de rire, se penchant au-dessus de lui, elle les faisait danser sur son visage. Un chatouillis senteur mandarine. De ses minuscules doigts il enroule des mèches, les laisse se défaire contre ses narines avides. Il les inspire, les fait vibrer de son souffle lent, jusqu'à ce qu'il s'endorme, paisible.

Il rêve qu'ils travaillent au jardin. Lui qui va et vient avec son minuscule râteau et maman qui bine, chapeau de paille et fines perles de sueur à son front, sa silhouette auréolée de ciel bleu et de lumière. Thierry se régale des exhalaisons de la terre humide. Là-bas, l'eau coule, scintille, tinte, comme pour mieux le séduire. Il voudrait en boire un peu .
Il avance sa langue lourde, pâteuse, pour laper le flot, goûter à sa fraîcheur. Sa mère se penche, le retient, caresse sa joue tout en lui disant que non, c'est interdit. Il pourrait presque pleurer, mais elle attrape une tomate charnue, brillante, qu'elle lui tend, avec un large sourire. Son estomac gargouille rien qu'à sa vue. C'est ce son qui l'éveille.

Au dehors, dans la nuit, la complainte d'un chien. Maman ne bouge toujours pas. Thierry se redresse. À travers la porte-fenêtre, les réverbères offrent une douce lumière. Ses menottes laissent des traces grasses et collantes sur la vitre. Sa respiration dessine un nuage de buée. Il contemple la lune et les étoiles, la lente traversée d'un avion dans le ciel, le clignotement de ses flancs. Mais la soif se rappelle à lui. Ses pieds balbutient sur le carrelage, sa paume zigzague le long du mur du couloir, le crépi taquine délicieusement sa chair dodue.

Sur la table basse du salon, un bol de café froid et une grande bouteille d'eau. Il trempe ses lèvres dans le breuvage sombre, grimace. Alors ses doigts tripatouillent le bouchon de ce qui lui semble un immense bidon transparent. C'est trop lourd. Il le soulève, tangue sous son poids. Le liquide le submerge, manque de l'étouffer, déborde de sa petite bouche. Il crachote, s'essuie d'un revers de main. Son tee-shirt est mouillé, Maman va râler.
Son attention se détourne vite. Sur le sol, il aperçoit  une voiture noire, sa préférée. Un vrai bolide. Il s'accroupit, invente son scénario, emplit la pièce de borborygmes joyeux. Course poursuite, sirènes, crissements de pneus, le jouet roule, saute, rebondit de cascade en cascade tandis que le temps file. L'obscurité envahit de plus en plus les lieux alors, pour se rassurer, il retourne dans le corridor, là où Maman veille. Il décide de la taquiner un peu. Le jouet roule sur ses bras, sur ses hanches, il sait que cela fait des frissons. Il sourit malicieusement, guette une réaction... Maman ne bronche pas. Le véhicule valdingue et Thierry pose sa tête contre une cuisse. Il sent la fraîcheur du corps, sous les vêtements. C'est vrai qu'il fait bien froid. Maman ne guérira pas comme ça. Il s'en va dans la chambre et tire, tire sur le linge du lit. Mais cela résiste trop. Il recule, manque de trébucher sur des chaussures délaissées. Pleurer ? L'envie de se faire câliner. Les coussins du canapé, en voilà une idée ! Bien souvent il s'en est fait une tente, pour jouer aux cow-boys et aux indiens.
Il multiplie les aller et venues, les amoncelle au-dessus de sa mère pour en faire un nid douillet. Une fois le dernier posé comme une porte qui se referme, il se réfugie, en boule, sous le pull lâche, contre son ventre. Il écoute ses drôles de gargouillis, imagine une bataille à l'intérieur. Un, deux, trois, il enfonce ses doigts. La chair obscurcie a perdu sa tendresse. Quatre, cinq, six, le nez se plisse. La senteur a changé aussi, à force de paresse. Sept, huit, neuf... Une fraction de seconde, la peur. Et si elle ne se réveillait jamais ? Dix, onze, douze. Les mamans, ça reste toujours. Pour l'aider à guérir, des baisers et des caresses.
Thierry chasse les craintes, pousse la chansonnette. Sa voix fluette résonne de comptines tant bien que mal invoquées. Il en berce sa mère, lui rappelle la douceur et la liberté des choses, la beauté de la vie dans un geste d'amour. Il y a longtemps que je t'aime jamais je ne t'oublierai. Petit à petit la mélopée s'éteint, la chaleur du cocon l'engourdit jusqu'à le mener au sommeil profond.

Il retourne au jardin mais plus rien n'est serein. Le soleil a trop brûlé et Maman n'est plus qu'une vaste ombre dont il ne distingue plus les traits. Tout autour d'eux, les plantes, avachies, se penchent vers lui pour réclamer l'eau de ses yeux.

Et soudain, il l'entend le monstre qui cogne, cogne dans le lointain. Il arrive pour les envelopper dans ses ténèbres. Thierry sursaute, se ratatine, s'agglutine contre Maman... jusqu'à ce qu'il reconnaisse la voix qui retentit. Un sourire. Une joie. Il se déloge de son abri. Le cliquetis des clés, le verrou que l'on tourne. Thierry s'élance maladroitement, encore un peu engourdi.
La lumière du plafond jaillit. Papi ! Sur le visage du vieil homme un stroboscope d'expressions. Soulagement, surprise, incompréhension, et pour finir, cet étrange masque. Comme un cri silencieux, avec sa main sur sa bouche. Thierry joue à reconnaître toutes ces émotions. Quel farceur, son grand-père ! L'enfant rit.
« Modifié: 03 décembre 2019 à 15:15:59 par BleuAcier »

En ligne Ocubrea

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Re : Bout d'enfance
« Réponse #1 le: 01 décembre 2019 à 16:27:08 »
Salut BleuAcier !
Ah mais, mais, mais... Mais il ne faut pas écrire des trucs pareils ! #:s
Bon en fait, c''est bizarre, mais je n'ai pas trouvé ton texte triste, juste très doux et mélancolique.

Quelques remarques sur des détails :
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Ils bruissent joliment quand il les effrite entre ses doigts, produisent cette odeur, comme du vrai parfum, et forment une poudre au creux de ses mains.
Je ne suis pas convaincue par le "cette odeur" sans adjectif derrière.... mais c'est une question de goût je crois.

Citer
Il se souvient quand, dans un éclat de rire, se penchant au-dessus de lui, elle les faisait danser sur son visage.
Pour être juste il faudrait dire "il se souvient de quand..." mais c'est pas très joli, je te l'accorde.
"Il se souvient du moment où..." ou "de l'époque à laquelle..." ?

Citer
Thierry se régale des exhalaisons de la terre humide. Là-bas, l'eau coule, scintille, tinte, comme pour mieux le séduire. Il voudrait en boire un peu.
J'aime beaucoup la manière dont tu joues avec les différents sens (toucher et odorat en particulier) tout au long du texte.

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À travers la porte-fenêtre, les réverbères offrent une douce lumière. Ses menottes laissent des traces grasses et collantes sur la vitre. Sa respiration dessine un nuage de buée. Il contemple la lune et les étoiles, la lente traversée d'un avion dans le ciel, le clignotement de ses flancs. Mais la soif se rappelle à lui. Ses pieds balbutient sur le carrelage, sa paume zigzague le long du mur du couloir, le crépi taquine délicieusement sa chair dodue.
J'aime beaucoup ce passage :coeur:

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Alors ses doigts tripatouillent le bouchon de ce qui lui semble un immense bidon transparent proportionnellement à sa taille.
Je trouve que le "proportionnellement à sa taille" est de trop.

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L'envie de se faire câliner. Les coussins du canapé, en voilà une idée !  Bien souvent il s'en est fait une tente, pour jouer aux cow-boys et aux indiens.
Espace en trop avant "Bien".

Sinon pour le reste, c'est un très beau texte, très maîtrisé. Tu nous emmènes vraiment dans l'esprit de cet enfant, et on se laisse emporter de manière fluide dans ce moment un peu "suspendu", qu'on sent être le calme avant la tempête. Je trouve que tu as magnifiquement géré le contraste entre le drame de la situation que tu décris et le regard joueur et heureux de ton personnage principal. Les petites touches qui nous mettent sur la voie sont juste suffisantes, pas trop lourdes...
Un vrai tableau de maître !

Merci pour ce texte (je n'arrive pas à déterminer si je suis triste ou pas, je crois que oui...).

A plus :)




“Au pays des cyclopes, les borgnes sont aveugles.” - Philippe Geluck.

Hors ligne BleuAcier

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Re : Bout d'enfance
« Réponse #2 le: 03 décembre 2019 à 15:19:28 »
Hello Ocubrea, merci de ta lecture :)

Oui effectivement on peut trouver le sujet un peu tristoune.  J'avais envie de développer ce regard d'enfant candide sur le sujet de la mort et de le mettre en contraste avec notre propre regard.
Je redoutais d'avoir fait trop ou trop peu ^^.

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Je ne suis pas convaincue par le "cette odeur" sans adjectif derrière.... mais c'est une question de goût je crois.
euh tu voulais que j'ajoute l'adjectif "particulière" derrière ? Parce que pour moi le "cette" suffit à dire que c'est une odeur qu'il connaît et qu'il aime retrouver.

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Pour être juste il faudrait dire "il se souvient de quand..." mais c'est pas très joli, je te l'accorde.
"Il se souvient du moment où..." ou "de l'époque à laquelle..." ?
oui tu as raison, je vais prendre ta proposition, merci.

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Je trouve que le "proportionnellement à sa taille" est de trop.
J'ai supprimé,  ainsi que l'espace en trop devant le mot "Bien". Merci.

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Sinon pour le reste, c'est un très beau texte, très maîtrisé. Tu nous emmènes vraiment dans l'esprit de cet enfant, et on se laisse emporter de manière fluide dans ce moment un peu "suspendu", qu'on sent être le calme avant la tempête. Je trouve que tu as magnifiquement géré le contraste entre le drame de la situation que tu décris et le regard joueur et heureux de ton personnage principal. Les petites touches qui nous mettent sur la voie sont juste suffisantes, pas trop lourdes...
Un vrai tableau de maître !

Merci pour ce texte (je n'arrive pas à déterminer si je suis triste ou pas, je crois que oui...).
merci  :-[. Ah mais moi-même je ne sais pas si mon texte est triste tiens. Je crois qu'il se veut innocent en fait. Comme les yeux d'un enfant. La mort prend le sens qu'on choisit de lui donner.

encore merci pour ton commentaire :).

Hors ligne Eddiedu49

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Re : Bout d'enfance
« Réponse #3 le: 08 décembre 2019 à 18:55:27 »
Salut BleuAcier,

Voilà un très beau texte.

Tu décris d'une très belle manière et avec beaucoup de finesse l'innocence de l'esprit d'un enfant qui se retrouve confronter à un drame.

Merci pour ce partage  :)




Hors ligne BleuAcier

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Re : Bout d'enfance
« Réponse #4 le: 10 décembre 2019 à 10:27:22 »
Merci pour ta lecture et ton retour. Je suis content de voir que mon objectif a été atteint alors :).

 


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