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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » A mon sot de fils

Auteur Sujet: A mon sot de fils  (Lu 1547 fois)

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
  • Messages: 163
A mon sot de fils
« le: 07 septembre 2019 à 21:53:07 »
Mon cher enfant,

Qu'espères-tu trouver en ces terres éloignées que nos ancêtres avaient jadis quitté? Des sombres histoires rapportées par Thoryck, il n'y aurait là que rapines, incendies et massacres. Qu'est-il de si merveilleux à vivre de flamme et d'airain? As-tu oublié les enseignements de feu ton grand-père? Vénérable homme qui vit mourir son village entier, ravagé par le clan homicide de Jörick, qui fut trainé dans l'esclavage dès son plus jeune âge, puis affranchi par l'épée qu'il apprit à manier de lui-même, devenant un guerrier d'exception, un des hommes que l'on pensait promis au plus haut des royaume. Cet homme-là, notre aïeul, finit par rejeter le fer et vécut humblement entouré de notre foyer, autour d'un bon âtre. Ce preux si puissant a fait le choix des royaumes inférieurs. Ne penses-tu pas qu'il a accédé, par son vécu, à une vérité bien supérieure à celles où tes juvéniles et soulardes considérations t'ont menées?

Fou ivre de meurtre, qu'est-il de vertueux à risquer sa vie pour apporter encore davantage la mort et la désolation en un pays jadis si radieux de lacs et de forêts? Est-ce le viol qui t'attires, le cuissage sanguinolent de ces pauvres enfants encore vierges, arrachés du foyer maternel entaché de sang et de suie? Imagines-tu une seconde tes camarades rapineurs, violer une petite tête blonde pas même nubile? La battre de poings féroce puis se pâmer en lui déchirant l'entrejambe? Imagine à présent qu'elle a douze ans, qu'elle est blonde et s'appelle Alda, qu'elle est ta pauvre soeur car, sache-le, ces violenteurs aveugles de rage la violerait s'ils le pouvaient, s'ils étaient ici.

Alda, d'ailleurs, à qui tu ne dis même pas au revoir, qui pleura sans comprendre et me demande  aujourd'hui encore pourquoi es-tu parti! Crois-tu que je ne connais pas vos moeurs, chiens enragés, défloreurs de pubères?! Et si ce n'est pas le viol qui te séduit tant, est-ce le sot désir de l'aventure? Les histoires de tes aînés, de cet imbécile de Lain qui t'ont séduites? Ce menteur patenté, mystificateur de bas esprits, ragoteur de légendes à en faire rager les pauvres mères, qui sa vie durant s'illustra de couardise et de débauche!

Ou bien étais-tu lassé de nous, de ton père, de ta soeur et moi? Voulais-tu nous abandonner?!... Là, je me dois de te rendre justice, mon fils, cette question mue par la colère a été posée pour te blesser seulement, je ne doute pas un seul instant que tu y répondrais par la négative, je sais que dans le fond ta piété vis à vis de ton père comme ton amour pour ta soeur et moi-même sont sincères, j'en ai consigné de nombreuses manifestations dans ma mémoire que je partage encore auprès d'Alda lorsqu'elle me demande des histoires de son frère.

Sans plus m'étendre, je te pose cette question, la première qui vient à l'esprit d'une mère éplorée. Pourquoi quitter les siens sans l'assurance du retour? Je me fiche du butin et encore plus de la gloire, ce sont là des problèmes d'hommes et de femmes vénales, de stupides animaux en tout cas, seuls ta sécurité et notre bonheur obtiennent mon estime. Que ne comprends-tu mes considérations? Je parle d'une vie simple, de travail du bétail, de chasse et de pêche, de défrichage des jachères alentours, de défense occasionnelle du village, et des réjouissances des vies conjugales, familiales et villageoises. As-tu oublié Hilda, ce joli petit bout que tu adorais tout petit? Figure-toi qu'elle a bien grandi pendant ton année de périple, c'est fou ce qu'elle a prit en taille et en poitrine d'un coup, tu aurais du mal à la reconnaître! Quoique ses petites joues gonflées qui s'empourprent vite tant elle est farouche et colère à la fois, sa petite moue qu'elle affecte souvent lorsqu'elle veut jouer la forte et hautaine descendante de Ragnar, et ses cheveux de paille surtout, véritables soleils flamboyants lorsque leur dorure virevolte en été, quand elle court; le coeur de son charme, en un mot, n'a absolument pas changé et le clair de son esprit non plus. Seulement elle a grandi et elle t'attend, elle t'es pleinement dévoué comme toujours, n'a rompu aucune promesse passée du temps de votre enfance, rejette tous ses prétendant et me fit même part l'autre jour du fait qu'elle attendait ton retour pour se donner à toi. Tu la verrais : fière et chaste comme une Valkyrie, un digne enfant trop bien pour le lâche que tu es, si tu veux mon avis... Reviens nous voir et elle aussi.

Pour finir, tu nous as quitté sans nous le dire il y a plus d'un an, sous les vents de l'aube, sur un drakkar robuste d'armes et d'hommes d'expérience tu t'es enfui, faisant tâche avec le décor. Je te pose la question qui s'impose : qu'est-ce qu'un lâche incapable d'annoncer une décision ferme devant sa propre mère pourrait bien accomplir sur un champs de bataille? Imbécile, je prie jours et nuits que tu ne sois pas tué, ou noyé, ou pestiféré, ou que sais-je...

J'ignore à ce jour où tu te trouves, dans quel état tu es, si tu n'es déjà plus qu'un lambeau de chair ou une nuée de cendres. Quoi qu'il en soit je remet cette lettre, ultime injonction d'une bonne mère pour son imbécile de fils, à Thorick qui fit une halte l'autre jour avant de se rendre en Angleterre pour affaires auprès des troupes de Jörn, lesquelles, si je ne fais pas erreur, tu as rejoint dans ta fuite.

J'ajouterai encore ceci : dans le cri des batailles périssent les innocents, les faibles et les lâches; qu'ils tombent sous une pluie de flèches ou qu'ils transpercent de leur fer l'aine d'un jouvenceau, c'est toujours la vertu qui meurt ou qui disparaît; du garçon il ne reste qu'une bête, qu'un être animé de passions brutales et d'instincts meurtriers et, peut-être si tu as survécu, tu n'es déjà plus vraiment mon fils car tel enfant qui prend les armes de son propre chef est voué à la mort d'une manière ou d'une autre. Les hommes véritables dégainent gravement le glaive lorsqu'ils y sont contraints, le rengainent derechef dès lors que la nécessité s'est enfuie. Comprends-tu la différence entre ton grand-père et toi? Entre l'illustre et le faible ou la bête?

En dépit de cela, du fait que vraisemblablement, l'enfant que j'ai bercé si tendrement dans les plaines estivales n'existe plus en toi ou sur terre, je t'en conjure, si ton corps vibre encore, de me revenir rapidement. J'aimerai découvrir le devenir de ma chair, et pleurer dans un coin de nos mur contre tes cicatrices qui doivent être trop nombreuses.

En espérant ton retour le plus prompt, ta mère qui t'aimes toujours.
« Modifié: 07 septembre 2019 à 22:05:56 par Julien-Gracq »

Hors ligne B.Didault

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  • L'éternel néophyte
    • Bernard Didault
Re : A mon sot de fils
« Réponse #1 le: 10 septembre 2019 à 07:40:36 »
Bonjour Julien-Gracq,

je n'avais jamais lu des tes textes et, je ne sais pourquoi je me suis littéralement accroché à celui-ci, superbement écrit, qui oscille entre légende et cours de morale.

Je n'ai vu qu'une légère anomalie, me semble-t'il :
Citer
me demande  aujourd'hui encore pourquoi es-tu parti!
"tu es parti"  devrait peut-être suffire.

Puis j'ai été aspiré par les mots et, l'esprit mêlé au texte, je n'ai rien vu d'autre.

Merci pour ce partage.

Bernard
- La poésie est un art, une belle aventure, la dentelle de l’écriture.
- La haine est le venin de l’amour,
  Le sarcasme est celui de l’humour.
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Hors ligne Gaëlle

  • Calligraphe
  • Messages: 149
Re : A mon sot de fils
« Réponse #2 le: 10 septembre 2019 à 16:03:28 »
Bon cest étrange car je suis sans voix alors que j'ai envie de te dire quelque chose ...
Je vais juste te dire que je suis sans voix ;) du coup tes mots m'ont beaucoup touchés à me demander si on est la dans un texte qui parle de ton expérience ou un écrit sorti de ton imagination.... dans ce cas ça change beaucoup de chose d'une une ampathie sans limite car l'on ressens tout ce que cette situation a de douloureux pour une mère ... ou alors te dire wooo tu as su vraiment transcrire puissamment ce qu'une mère pourrait dire et ressentir
Je viens de regarder ton profil ..... tu es un ....HOMME !!! Donc évidement pas une mère ...😳😅
« Modifié: 10 septembre 2019 à 17:46:43 par Gaëlle »

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
  • Messages: 163
Re : A mon sot de fils
« Réponse #3 le: 11 septembre 2019 à 14:05:44 »
Bonjour, à tous les deux, merci beaucoup pour vos retour.  Je suis content que vous ayez apprécié.  :D


Je n'ai vu qu'une légère anomalie, me semble-t'il :
Citer
me demande  aujourd'hui encore pourquoi es-tu parti!
"tu es parti"  devrait peut-être suffire.



Effectivement "es-tu parti" n'est pas utile en plus de ne pas sonner très bien.




 


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