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31 Mai 2026 à 22:21:24
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Sur un bûcher

Auteur Sujet: Sur un bûcher  (Lu 1978 fois)

Hors ligne agamefr

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Sur un bûcher
« le: 04 Août 2019 à 18:35:29 »
Salut! Je poste mon premier texte ici. :) C'est la première fois que je me force à finir un texte. D'habitude c'est plutôt des paragraphes courts, sans lien entre eux, quand j'ai envie d'écrire.
Je recherche votre aide, vos conseils, vos critiques. Si je devais m'auto-critiquer, ou faire une liste de mes difficultés principales quand j'écris, ce serait :
-Mes phrases son trop hachées, mes textes manquent de fluidité.
-Je n'arrive pas à donner un ton spontané à mon écriture. Je trouve souvent mes textes trop "rigides" à la relecture.
-Quand je commence à écrire, je ne suis pas assez décisive : je ne veux pas me situer dans un monde fantastique, mais pas non plus faire du réalisme. Je ne veux pas écrire sur le monde actuel, mais pas faire de l'historique. Je n'aime pas choisir de nom pour mes personnages. Ce texte en est l'exemple. Est-ce que ça témoigne d'un manque de "courage", de force dans mon écriture? J'ai l'impression qu'il y a trop de flou et de questionnement, que je devrais me lancer plus franchement dans quelque chose de défini.

J'aimerais beaucoup savoir ce que vous pensez de tout ça. Je suis pressée de recevoir vos avis. Bonne lecture!

_________________________________________________________________________________

Tremblant, R. ouvrit les fenêtres. La fraîcheur et les bruits doux des feuillages s’infiltrèrent dans la chambre mais n’eurent aucun effet sur lui. Le jardin, tranquille et prosaïque, ancré dans le réel, lui était encore étranger, trop beau pour qu’il l’atteigne. Il était imprégné par l’impureté du cauchemar.
Depuis trois semaines, son sommeil était troublé violemment. Toutes les nuits, il voyait apparaître une place de village où se réunissait une foule inconnue, qui émergeait, silhouette après silhouette, d’une matière noire au fond de son cerveau. Elle regardait un feu, l’air hagard. C’était R. qu’on brûlait, au cours d’une nuit profonde, sans étoile. La foule était si grande qu’on n’en voyait pas la fin. Un silence étourdissant régnait et, au réveil, fondait le cauchemar dans la chambre noire et muette. R. se soumettait au poids de l’horreur et attendait de se rendormir. Il se mettait sur le dos, ne respirait plus qu’à-moitié.
La chambre voisine était occupée par O. Il lui arrivait d’être réveillée au même moment que R., par pure coïncidence ou peut-être grâce à une incompréhensible sensibilité de sœur. Ce soir-là, elle fut dérangée par la fenêtre qui s’ouvrait. Elle demanda « Tout va bien ? », juste assez fort pour qu’il l’entende à travers le mur. La voix le pétrifia. Elle ne le secouru pas hors du monde étrange et horrible où il était prisonnier ; à ce moment, seuls existaient le beau jardin réel, la place onirique au bûcher, et soudain, il y eut cette éruption monstrueuse sortie de nulle part, inexplicable. Il ne dit rien, et sa sœur conclut que son inquiétude n’était pas justifiée, que R. devait dormir. Elle n’attendit pas sa réponse.
Le lendemain, O., réveillée de bonne heure, s’apprêtait à sortir. Du coin de l’œil, elle vit passer son frère, d’un pas discret, qui cherchait presque à se rendre indétectable. Elle l’appela et remarqua quand il s’approcha d’elle ses yeux lourds, encore embrumés de sommeil.

« Tu as bien dormi ? Dit-elle avec une main douce sur son épaule. Moi, pas tellement, je me suis réveillée vers minuit avec une intuition bizarre. Je t’ai même parlé mais tu n’as pas dû entendre. »

-Si, si. J’ai entendu, mais je n’ai pas compris ce que tu m’as dit.

-Je crois que j’avais entendu un bruit. Tu viens avec moi ? »

Ces derniers temps, R. ne quittait jamais sa sœur. O. était une présence rassurante, et contrairement au jardin durant la nuit, si proche et si beau, mais cruellement fermé à lui, il avait la certitude qu’il avait sa place auprès d’elle.
Ils partirent tous les deux. Leur maison, isolée de tout, n’était reliée au village que par une longue route, sombre, envahie d’arbres, et qui n’était n’emprunté par aucun être humain à part eux. R., plus jeune, en avait eu peur. Les frayeurs d’enfant s’étaient dissipées, mais un sentiment d’étrangeté subsistait, qui ne s’attachait à aucun objet réel. Quand on s’engageait sur cette ligne droite, le temps passait lentement. Il pesait. Il fallait marcher plus d’une heure avant d’arriver à destination.
Il y avait un point précis que le corps de la sœur et du frère, par habitude de la route, identifiait et manifestait automatiquement à leur conscience ; c’était l’exact milieu du trajet, aussi éloigné de la maison familière que du village. C’était comme se retrouver subitement au large, où l’on se sent perdu et seul. Quand ils l’attinrent, la parole d’O., plongée dans ses pensées depuis leur départ, fut déclenchée de façon presque magique :

« Ce qui s’est passé hier soir me dérange. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Hier, je me suis rassurée en me disant qu’un bruit m’avait réveillée, je me suis dit que c’était la seule cause possible. Mais en fait, il n’y a pas souvent de cause réelle. La plupart du temps, c’est une poussée intérieure qui m’alerte. Il y a tellement de choses cachées là-dedans (elle pointa son front du doigt). J’ai l’impression qu’il y a un bassin noir, tout au fond, et que parfois ses émanations me parviennent par erreur. Des choses que l’on tient fermement loin de ses pensées. »

R. ne l’avait jamais entendue parler ainsi. Encore fatigué et comme engourdi par le sentiment d’isolement que procurait la route, il lui demanda de préciser ce qu’elle « tenait loin de ses pensées ». 

« Je connais une fille qui tombe malade tous les ans, pendant une semaine, à la même période. Elle pensait qu’elle réagissait à quelque chose dans l’air. Mais on lui a rappelé récemment qu’une vieille tante qui vivait chez elle quand elle était toute petite avait eu un déclin rapide et terrifiant après être tombé malade. A l’époque (c’était un hiver froid et dur) on l’avait enfermée dans sa chambre et elle hurlait de douleur. Elle a voulu l’oublier, et elle a réussi. Mais finalement, ce qu’elle a tenu loin de ses pensées, comme je l’ai dit, a réémergé des profondeurs. Le souvenir noir la contaminait à son insu. L’agonie de sa tante était inscrite en elle et dans la maison. Tu vois ce que je veux dire ?

-Tu penses que si tu te réveilles la nuit, ce n’est pas à cause d’un bruit mais parce que papa est mort ?

-On a beaucoup pleuré et ça fait trois ans qu’on garde la maison. On aurait pu la vendre et partir pour un lieu moins solitaire.

-Tu es réveillé par son fantôme ? Ajouta-t-il, en simplifiant délibérément sa pensée, en la décrédibilisant. Il détestait parler de nuit et de mort.

-Non…Tout vient de l’intérieur. Comme du fond d’un gouffre. »

L’image des profondeurs sombres de l’être se superposait à l’ombre épaisse qui s’étalait sous les arbres. R., ébranlé, au lieu de changer de sujet, ne parla plus. Le chemin s’éclaircissait lentement. Une première maison apparut. Les gens du village la considéraient déjà comme une habitation isolée. O. et R., par comparaison, vivaient vraiment dans un lieu insondable et sauvage.
Ils croisèrent un vieil homme qui se promenait avec son chien. Sa vue remplit R. d’un soulagement disproportionné. Ils entrèrent dans le village où la vie tranquille et simple suivait son cours. R. allait mieux. Il se sentait soudain entouré de bienveillance. Ils étaient connus et appréciés ici, ils éveillaient même particulièrement l’intérêt des autres parce qu’ils étaient ce frère et cette sœur qui vivaient à l’écart, et qui apparaissaient tous les matins, à l’orée du bois sombre, avec leurs jolis visages un peu timides, qui se ressemblaient beaucoup. On les saluait quand ils traversaient la place.
Au début de ses terreurs nocturnes (quand il était encore incrédule, bouche bée face à l’acharnement du cauchemar, qui semblait vouloir l’épuiser jusqu’au coup de grâce) R. avait évité le village. Il avait ensuite appris à nuancer, à dissocier le rêve de la vie. Il avait fini par comprendre que ce n’était pas cette place précise qui le hantait, et qu’il ne soupçonnait personne, parmi ces têtes souriantes, d’avoir une haine cachée envers lui. Ce qu’il voyait la nuit n’étaient que des formes générales. Une place de village, où tout se déroule à la vue des autres. Un feu punitif pour les condamnés. Une foule. Le tableau n’avait pas de modèle. Il prêtait une forme à des idées invisibles. D’ailleurs, il était impossible à R. d’invoquer la scène immuable du cauchemar en plein jour. Elle était renfermée mystérieusement dans son sommeil et ne semblait pas répondre à sa propre conscience. Les paroles d’O. sur la route lui revinrent. 
Vers midi, le soleil se mit à briller plus fort. R. se réjouissait de cet environnement si sain, si accueillant, qui semblait le consoler. Il oubliait la terreur qui viendrait sans faute le soir même.
Le chemin du retour était toujours trop silencieux. Les bruits du village s’arrêtaient brusquement. Ils avaient l’impression de nager dans l’ombre comme dans une eau qui les isolerait aussi des sons extérieurs. O. avait profité de cette journée pour revoir la fille dont la vieille tante était morte. Elle affirma qu’elle allait mieux.

« Il a suffi qu’elle se souvienne de sa tante pour se débarrasser du mal. C’était aussi simple que ça. »

R. se coucha tard, comme d’habitude. Au plus profond de son sommeil, dans la nuit noire et malfaisante, les inconnus se rassemblèrent, le feu s’alluma. Tout apparaissait d’un seul coup, comme un rocher tomberait sur lui et l’écraserait. La scène était immobile. Seul le brasier semblait vivant, tout comme sa fumée qui se tordait dans le ciel, jusqu’à la limite d’extrême obscurité où tout devenait invisible. Le tableau restait inchangé, monstrueusement fixe, pendant des heures (c’est ainsi que R. le percevait). Le silence était terrifiant. Les spectateurs aux yeux vides ne disaient rien. R., sur son bûcher, ne criait pas de douleur. Mais un cri muet montait toujours du fin fond de lui-même, ou plutôt un sentiment si puissant qu’il semblait être un cri : une culpabilité immense qui le remplissait ne le lâchait pas tant qu’il était seul.
Il se réveilla. Son esprit finissait par arriver à saturation et tentait de se protéger de la folie, voire de la mort. Il s’assit sur le bord de son lit, humilié comme un enfant qu’on vient de gronder et qui ne comprend pas qu’il a mal agi.
Il n’avait jamais rien fait de mal. Il se sentait sale et coupable. Il voyait par la fenêtre la lune voiler les arbres d’une lumière douce. L’herbe était bleue et argentée. R. était condamné à la chambre sombre et à l’horreur invisible qui recouvrait tout. Condamné à macérer dans l’infamie de cauchemar. La vitre le séparait du beau jardin, qui, après une ligne d’arbres, se transformait en prairie, s’étendait longtemps, sans interruption. Il ne pouvait pas sauver R.
Sa sœur pensait que l’on pouvait trouver en soi une cause à l’inexplicable. Il avait toujours subi le cauchemar sans tenter d’en retracer l’origine. Pour la première fois, il résista, devint actif face à la terreur. Il pensa à sa vie. Rien n’aggrava le sentiment de culpabilité qui l’irriguait déjà tout entier. Il se trouva irréprochable. Il revit son enfance libre et joyeuse dans cette maison que les gros arbres cachaient aux regards. Il n’y avait pas de tache ; en lui, aucune faute grave ; hors de lui, aucun évènement assez violent pour empoisonner son sommeil. Il se recoucha. L’absence de cause était béante. Le cauchemar semblait gratuit et méchant. Il eut envie de crier.
O. dormait calmement. A ses pieds, au-dessus de la couverture, elle avait posé une ancienne chemise de son père qui l’avait peut-être apaisée.
Au village, le lendemain, O. laissa son frère seul et partit de son côté. R. était particulièrement fatigué et silencieux. Il erra lentement sur la place qu’il trouva légèrement teintée de honte. Il eut peur d’avoir trop résisté au cauchemar. Il semblait avoir débordé sur le jour rassurant et sur le village, son refuge.   
Il voulut se distraire. Il engagea la conversation avec un garçon qu’il connaissait bien, mais il ne put empêcher son trouble de remonter à la surface quand il lui parla naïvement d’un problème de rats dans les caves de son père, qui avait forcé sa famille à stocker ses provisions dans les cachots abandonnés du village. Invisibles, ils étaient enterrés au sous-sol d’un bâtiment discret. R., qui venait au village depuis l’enfance, fut surpris de n’en avoir jamais entendu parler.

« Vous ne vous servez des cachots que pour entreposer de la nourriture ?

 -Oui ! Tu sais qu’on est des braves gens, cela fait longtemps que le crime ne nous inquiète plus. Les générations précédentes ont eu leur compte de mauvaises personnes, des criminels, des voleurs, mais ils ont été exfiltrés avec le temps et les mœurs se sont assainies. Maintenant nous sommes tous bons, impeccables.

-Je me suis toujours demandé pourquoi je me sentais si bien ici. C’est parce qu’on ne ressent aucune méchanceté humaine. »

Un peu plus tard, il retrouva sa sœur et ils se mirent en route. Le ciel était devenu gris, impassible et calme. Il disparut vite derrière les arbres du chemin.
La nuit, R., se consumant sans fin sur son bûcher, vécu quelque chose de nouveau et d’inattendu. Il voyait se dérouler la scène (ou plutôt, s’enraciner, puisqu’elle semblait s’ancrer en lui, immobile, et tenter de le vaincre ; le réveil restait sa seule protection), ses yeux idiots la fixaient, impuissant, quand soudain il se sentit capable de penser. La pensée arriva comme un fourmillement derrière son crâne, une sève qui l’irrigua. C’était un pouvoir nouveau et inespéré.
Il eut la possibilité de nommer les acteurs du cauchemar alors qu’il le subissait encore. La place. Le brasier rouge. La foule. Et lui. Il fut étonné de constater qu’il oubliait toujours sa propre présence au sein du cauchemar. C’était lui, le condamné au milieu de la place, qui semblait le plus insignifiant. Et les inconnus qui s’aggloméraient lentement pour le regarder brûler ne connaissaient sans doute pas son nom. Ils avaient découvert ce feu et cet homme au milieu de la nuit. Peut-être qu’il brûlait là depuis toujours. R. s’imprégnait de la scène, il la regarda de très loin. Elle ressemblait à une image imprimée dans un cercle rouge sur un grand fond de ténèbres. La persistance des éléments du cauchemar donna à R. l’idée qu’ils portaient un sens, comme des pierres où seraient gravés des mots anciens. Il embrassa la scène d’un seul regard, et là, une clarté solaire s’alluma dans sa tête. Il triompha, pensant qu’il avait trouvé une solution, un message.
Le feu était la culpabilité. Sa culpabilité, c’était le feu. Quand il se réveilla, cette affirmation, qui était apparue dans un instant d’extrême lucidité, n’eut plus aucun sens. Elle ne voulait plus rien dire. Ralenti par une sensation de fatigue exceptionnelle, R. remarqua qu’il faisait clair dehors. Le cauchemar avait duré toute la nuit.
En bas, O. l’attendait, impatiente de partir. R. ne la suivit pas.
C’était un jour gris et venteux. Il fit le tour de la maison pour aller dans le jardin, s’adossa contre un mur. Il observa l’herbe et les arbres qui semblaient somptueux la nuit, vus de sa fenêtre, comme taillés dans une matière précieuse. Quand il échappait à la vision du bûcher, R. savait qu’il ne pouvait pas les atteindre. Leur fraîcheur, leur douceur étaient réservées aux plantes inanimées, aux animaux que leur esprit simple rendait parfaitement innocent. Sous la lumière du jour, leur éclat irréel s’évaporait. 
Pendant un mois, R. refusa de retourner au village. Naturellement, le cauchemar continua de le tourmenter. Il semblait même l’avoir vaincu. Chaque fois, R. pensait qu’il avait déchiffré le grand feu. Tout en brûlant, il répétait le message qu’il extrayait de la place, du bûcher, de la foule. Mais quand le jour se levait, il se retrouvait allongé dans son lit, idiot, exténué, la tête pleine de phrases absurdes.
O. s’inquiétait pour lui et lui rapportait tous les jours des mots de la part d’amis du village. Son absence soulevait des questions. R. acceptait la bienveillance de sa sœur mais elle ne l’aidait plus. O. devait être trop radieuse et légère. Elle lui racontait les rêves qu’elle avait de son père, des beaux souvenirs de sa vie, dormant dans le jardin l’été, les emmenant en promenade à cheval sur la route aux arbres (le cheval en question était mort depuis longtemps). R. gardait pour lui son secret noir. Il le sentait s’infiltrer dans ses phases d’éveil.
Dans le jardin où il passait désormais la plupart de son temps, R. était devenu prisonnier de ses pensées. Il sentait le vent le toucher mais oubliait la présence de son corps dans le vaste espace.
Un jour, O. revint du village, s’assit près de lui et raconta sa journée sans remarquer ses yeux vides.

« Tu sais, j’ai vu un enfant tirer sur la queue d’un chat. Il était fou. Le chat hurlait. J’ai dû l’arrêter moi-même, ses parents n’étaient pas là. J’ai dû insister longtemps, il ne voulait pas arrêter. C’était un jeu pour lui. Je n’avais jamais vu un enfant si acharné.

-Ça ne m’étonne pas. Les enfants sont loin d’être innocents. » Répondit-il.

Sa sœur pardonnait déjà la méchanceté de l’enfant avec une grande insouciance, et la lumière se reflétait dans ses yeux clairs. A côté d’elle, R. eut l’impression d’être sombre et indigne. Elle lui évoquait des lieux bien connus du village, mais il n’avait plus l’énergie de se les représenter. 
Quand elle le laissa seul, il voulut convoquer, avec un grand effort de concentration, l’image du village qu’il avait délaissé. Il ne vit apparaître qu’une image déformée. Il imaginait les traces antiques du crime et de la méchanceté humaine qui semblaient éteints. Elles provenaient de la place, voyageaient sur la route aux arbres et atteignaient ce lieu caché. Une odeur de cendre froide montait avec elles.
Il se réveilla tard. La nuit, ses horreurs, le poids de la culpabilité insensée, s’infiltraient dans le jour et l’empoisonnait. La maison était vide. Sans qu’il ne s’en rende compte, l’habitude le transporta vers le lieu où il écoulait ses journées solitaires. Il était midi, le soleil était fort, sa lumière vive transformait le jardin en grand parc blanc, impossible à regarder en face.
R. avait les yeux fixés sur son paysage intérieur. En lui s’était dessinée une carte simple, d’une simplicité stupide, qui reliait entre eux trois éléments obsédants. La place. La foule. Le feu.
Plus exactement, il se sentait vide. Si on l’avait ouvert en ce moment, on aurait découvert le cauchemar, ce parasite, cette perpétuelle image qui avait tout mangé. Plus de trace de joie, plus de pensée raisonnable, le cœur battant juste assez pour qu’il survive, et une fumée mortelle, noire, qui l’intoxiquait.
Sa sœur rentra sans passer par le jardin. Il avait passé la journée dans un dangereux abîme de solitude. Allongé dans son lit, les rideaux fermés cette fois, il attendait. Sa vie était devenue une attente, attente d’une résolution, de l’apparition d’une image heureuse qui le sauverait. Il sentait la force du sommeil l’entraîner, mais un instinct de survie désespéré et inattendu le maintenait en éveil, comme un bras l’entourerait avec force pour l’empêcher de se noyer. Sa sœur ne soupçonnait rien, mais il se leva et sortit, chargé d’un grand sac.
Il traversa la route aux arbres dans le noir complet. C’était un être sombre voyageant dans l’air sombre. Il était invisible.
Au matin, le ciel était plein de fumée. Un grand feu, parti de la place, avait ravagé le village. Beaucoup des gentils, des doux habitants étaient morts, et les survivants ne doutaient pas qu’il s’agissait d’un acte criminel.
O., dans la maison lointaine, se réveilla en souriant. Elle avait rêvé de cette fois où son père les avait emmenés, son frère et elle, à une fête du printemps au village. De l’autre côté du mur, la chambre de R. était vide. 
« Modifié: 07 Mai 2020 à 10:35:30 par agamefr »

Hors ligne Loïc

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Re : Sur un bûcher
« Réponse #1 le: 05 Août 2019 à 22:02:11 »
Salut salut

Citer
dans la chambre mais n’eurent aucun effet sur lui.

faudrait plutôt une virgule avant "mais"
(c'est pas tout à fait obligatoire, mais je pense que ça irait mieux)

Citer
Le jardin, tranquille et prosaïque, ancré dans le réel, lui était encore étranger. Trop beau pour qu’il l’atteigne. Il se sentait coupable, puni, impur.

T'as deux accumulations qui se suivent presque. Là c'est pas encore trop, mais du coup ça fait déjà un peu répétitif. Attention aux tics d'écriture :)

Citer
C’était R. qu’on brûlait,

Vu la focalisation, j'aurais écrit "C'était lui qu'on brûlait"

Citer
au cours d’une nuit profonde, sans étoile

un "et" à la place de cette virgule ?
(tu t'apercevras vite que je peux être très tatillon de la ponctuation)
(rime tavu)

Citer
O., sa sœur, occupait la chambre d’à-côté.

Encore une fois, vu la focalisation (interne), la précision fait un peu lourdingue, tout en même temps.
Je partirai soit sur "O.", soit sur "sa soeur", en essayant d'apporter l'info plus tard, plus subtilement.

Citer
ou peut-être sensibilité sororale

sûre de "sororale" ?

Citer
Elle ne le secouru pas hors du monde étrange et horrible où il était prisonnier ; A ce moment

secourut
pas de majuscule après le point virgule
accent sur le à

Citer
Il ne dit rien, et sa sœur conclut que son inquiétude n’était pas justifiée, que R. dormait tranquillement, et elle n’attendit pas sa réponse.

Trop de virgules avant "et".
J'enlèverais la première.

Citer
allait sortir pour aller au village (leur maison était isolée de tout. Pour le rejoindre, il fallait marcher longtemps) quand elle vit passer son frère, d’un pas presque indétectable

la parenthèse est inutile (trop explicative, pas dans le bon format, et au final l'info a peu d'intérêt.
je ne comprends pas le pas presque indétectable.

Citer
« Tu as bien dormi ? Dit-elle avec une main douce sur son épaule.

pas de majuscule à "dit"
le "avec" est un peu faible. "En posant" ?
(Fermeture de guillemet en trop à la fin de la ligne)

Pour les dialogues : tiret cadratin (alt 0151) et une espace (insécable) après

Citer
c’était le milieu exact de la route,

milieu de la route ne me parait pas hyper adapté ; j'entends plutôt le milieu dans la largeur

Citer
il n’y a pas souvent de cause réelle

"il n'y a souvent pas" est plus proche de ce que tu veux dire, à mon avis

Citer
(elle pointa son front du doigt).

Pas de parenthèses pour inscrire l'action dans le dialogue ! Par contre des points de suspension pour montrer qu'elle arrête de parler, peut-être. (Reprise par une majuscule.

Citer
Dit-t-il, en sachant qu’il simplifiait sa pensée, la décrédibilisait.

le "dit-il" affaibilit le dialogue, pourtant plutôt bon. Je me passerais de ça, et reprendrait par "Il savait qu'il simplifiait (...), qu'il la décridibilisait."

Citer
Au début de ses terreurs nocturnes (quand il était encore incrédule face à l’acharnement du cauchemar, qui semblait vouloir l’épuiser jusqu’au coup de grâce)

entre virgules plutôt qu'entre parenthèses

Citer
Le chemin du retour était toujours trop silencieux. Les bruits du village s’arrêtaient brusquement. Ils avaient l’impression de nager dans l’ombre comme dans une eau qui les isolerait aussi des sons extérieurs. O. avait profité de cette journée pour revoir la fille dont la vieille tante était morte. Elle affirma qu’elle allait mieux.

Chouette passage.

Citer
comme un bloc lourd tomberait.

pas très fan de la comparaison, autant dans le choix que dans l'écriture

Citer
(c’est ainsi que R. le percevait)

On s'en doute ;) passage à supprimer

Citer
R., sur son bûcher, ne criait pas de douleur.

le "de douleur" est-il vraiment nécessaire ?
(le cri qui suit, par contre, est une répétition)

Citer
n’était interrompue par aucune présence humaine

Pas glop cette formulation
(interrompu ; le sujet est toujours "le jardin")

Citer
C’est au sous-sol d’un petit bâtiment cachée.

caché

Citer
Les vrais crimes remontent à très longtemps, quand on avait encore des mœurs un peu sauvages. Maintenant il n’y a que des braves gens, comme on dit.

Durkheim dirait que même dans une société de saints, il y aurait des crimes.

Citer
vécu quelque chose de nouveau et d’inattendu.

vécut

Citer
’était lui, le condamné, qui était le plus insignifiant.

Je ne comprends pas la relative.
(On s'en passe bien, je pense)

Citer
Ralenti par une sensation de fatigue exceptionnelle, R. remarqua qu’il faisait clair dehors. Le cauchemar avait duré toute la nuit.
En bas, O. l’attendait, impatiente de partir. R. ne la suivit pas.

Chouette passage.

Citer
Sous la lumière du jour, il ne lui évoquait pas grand-chose.

ils, évoquaient, on parle des arbres il me semble

Citer
-Les enfants sont loin d’être innocents. Ils sont même très cruels, c’est connu. » Répondit-il.

it is known
Pas sûr que le répondit-il soit nécessaire

Citer
En lui, il y avait une carte simple, d’une simplicité stupide, qui reliait entre eux trois éléments obsédants. La place. La foule. Le feu.
Plus exactement, il se sentait vide. Si on l’avait ouvert on aurait découvert le cauchemar, ce parasite, cette perpétuelle image qui avait tout mangé. Plus de trace de joie, plus de pensée raisonnable, même plus d’organe, c’est ainsi qu’il se percevait quand il regardait en lui-même.

Pas ton meilleur passage à mon avis.

Citer
Il ne vit pas sa sœur rentrer. Il avait passé la journée dans une solitude absolue.

Je trouve un peu trop haché ce passage. Point virgule, peut-être ?

Chouette chouette fin.
J'ai plutôt bien aimée. j'ai trouvé l'écriture aérienne, un peu comme dans un conte ; avec ce qu'il fallait de lourdeur dans l'ambiance et de froideur sur la fin.

Attention aux parenthèses qui presque tout le temps (pas tout le temps, mais presque) sont superflues et sont soit à remplacer par des virgules, soit à supprimer avec leur contenu.
Quelques tendances au hachage de phrases en effet, mais rien de trop grave, j'ai signalé les passages qui me gênaient.

Merci pour le partage.
« Modifié: 05 Août 2019 à 22:22:39 par Loïc »
"We think you're dumb and we hate you too"
Alestorm

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
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Re : Re : Sur un bûcher
« Réponse #2 le: 06 Août 2019 à 13:30:54 »
Salut! Merci beaucoup pour ton retour complet et détaillé.
C'est le premier véritable retour que j'obtiens sur l'un de mes textes (que ce soit sur ce forum ou ailleurs), et je comprends l'utilité de se faire lire par quelqu'un d'autre maintenant! Un regard extérieur aide vraiment à relever les tics d'écriture, des détails que l'on ne peut pas remarquer quand on est trop proche du texte. J'ai déjà l'impression de cerner certains mécanismes de mon écriture qui me desservent et que je peux améliorer.
D'abord, je vais corriger les fautes d'orthographe et de ponctuation que tu as relevé.


Citer
O., sa sœur, occupait la chambre d’à-côté.
 ou peut-être sensibilité sororale

Je vais peut-être remédier à ces deux problèmes d'un seul coup : "O. dormait dans la chambre d'à côté" et plus loin "sa sensibilité de sœur" (c'est vrai que "sororal" doit être mal employé, c'est juste que j'aime beaucoup cet adjectif)

Citer
En lui, il y avait une carte simple, d’une simplicité stupide, qui reliait entre eux trois éléments obsédants. La place. La foule. Le feu.
Plus exactement, il se sentait vide. Si on l’avait ouvert on aurait découvert le cauchemar, ce parasite, cette perpétuelle image qui avait tout mangé. Plus de trace de joie, plus de pensée raisonnable, même plus d’organe, c’est ainsi qu’il se percevait quand il regardait en lui-même.

Pas ton meilleur passage à mon avis.

Il y a sans doute un problème de forme, je suis d'accord, mais j'aime les images que j'ai mises dans ce passage. Je vais voir comment je peux l'améliorer.

En tout, je retiens plusieurs éléments très utiles grâce à ton commentaire :
-Je fais trop d'accumulations. J'ai l'impression que ça renforce mon texte, mais le surplus de mots menace de l'affaiblir en fait. Ce que je préfère, ce sont les accumulations d'adjectifs, mais il faut sans doute que je ralentisse dessus.
-J'ai un problème avec les parenthèses, c'est vrai! Ça vient de ma phase"premier jet", je jette des idées entre parenthèses parfois et je les laisse telles quelles dans le texte final, parce que j'ai l'impression que ce sont des digressions.
-J'ai remarqué que les passages que tu as préférés ont un bon rythme. A l'inverse, les parenthèses, les défauts de ponctuation et les verbes de parole superflus que tu as relevés cassent le rythme. C'est un point sur lequel je vais travailler.

Voilà, merci encore pour ton retour! :)




Hors ligne Loïc

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Re : Sur un bûcher
« Réponse #3 le: 09 Août 2019 à 22:48:49 »
Yo !

Sur le passage : ouip, les images étaient pas spécialement gênantes, c'était plus un problème de formulation, en effet à mon avis.

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-Je fais trop d'accumulations. J'ai l'impression que ça renforce mon texte, mais le surplus de mots menace de l'affaiblir en fait. Ce que je préfère, ce sont les accumulations d'adjectifs, mais il faut sans doute que je ralentisse dessus.

Du coup j'ai moins ressenti, après les premières. Effectivement, ça peut donner un chouette effet si, comme autres techniques ou figures de style, c'est utilisé à bon escient et avec parcimonie.

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-J'ai un problème avec les parenthèses, c'est vrai! Ça vient de ma phase"premier jet", je jette des idées entre parenthèses parfois et je les laisse telles quelles dans le texte final, parce que j'ai l'impression que ce sont des digressions.

Deux choix, en fait :

- soit ce sont effectivement des digressions et il faut se poser la question de leur maintien
- soit ce n'en sont pas et elles peuvent effetivement être intégrées dans le texte, éventuellement en incises.

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-J'ai remarqué que les passages que tu as préférés ont un bon rythme. A l'inverse, les parenthèses, les défauts de ponctuation et les verbes de parole superflus que tu as relevés cassent le rythme. C'est un point sur lequel je vais travailler.

Du rythme avant toute chose, et pour cela, préfère l'impaire.
Ah non, je m'égare.

Merci de ta réponse en tout cas !
"We think you're dumb and we hate you too"
Alestorm

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
Arundhati Roy

 


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