GabrielY a des jours où ça me manque, les discussions avec Gabriel. C’était un chouette type. On a été ensemble pendant un an, et c’était bien. Je sais même plus pourquoi on est plus ensemble, maintenant. Mais y a forcément une raison.
Pourtant, on se voyait souvent. Il avait un appartement que je trouvais génial, et immense. Alors, à chaque fois, j’allais chez lui et on se posait dans sa chambre. On fumait tout le temps là-dedans, y avait toujours une odeur de tabac froid, bien diffuse, incrustée partout. Il arrivait pas à la faire partir, même avec son foutu encens.
En plus, je l’aimais pas du tout, son encens. Ça sentait trop fort, et il en mettait tout le temps. J’avais beau lui dire que je l’aimais pas, il reprenait toujours le même, et je crois qu’il l’allumait juste avant que j’arrive. C’est peut-être bien pour ça qu’on est plus ensemble. À cause de son encens.
Ça nous empêchait pas de refaire le monde. À chaque fois. Qu’est-ce qu’on a pu fumer, allongés sur son lit, à regarder son plafond ! À parler sans fin. On en avait des choses à se dire. Et quand on avait plus rien à se dire, on faisait l’amour. C’était cool.
Y en a qui trouvaient qu’il avait l’air bête, Gabriel. C’est peut-être parce qu’il était tout le temps défoncé. Mais, en fait, il était loin d’être bête. Moi, j’avais deux ans de moins que lui, alors forcément, je le trouvais plus intelligent que moi. Et il me surprenait toujours dans ce qu’il disait. C’était toujours vrai, je crois. J’aimais bien sa voix, même si je m’en rappelle plus trop. Je me rappelle juste que je l’aimais bien. Alors je faisais que l’interroger sur tout, pour savoir ce qu’il allait dire, pour l’entendre parler.
Ça commençait souvent comme ça, d’ailleurs. Je posais une question. Je vais vous donner un exemple. Je me rappelle bien cette conversation-là. C’était le 13 janvier. Ça caillait dehors, et j’étais arrivée chez lui sans prévenir, à 23h45, parce que j’arrivais pas à dormir chez moi. J’avais pas envie de dormir seule. Il savait pas que je venais alors il avait pas mis son encens. Bah tiens ! J’étais à peine entrée qu’il l’avait déjà lancé.
– T’aimes bien la solitude, toi ? je lui avais demandé, après qu’on ait fini notre affaire.
– La solitude de quoi ? avait-il répondu sans même me regarder, en allumant le joint.
– Bah la solitude de… De toi, la solitude quoi. Être seul.
– Bah, je sais pas… La solitude, ça change pas grand-chose si tu l’aimes ou pas, elle est juste là.
– Ah oui, ça c’est vrai. Elle est tout le temps là, d’ailleurs.
– Comment ça ?
– On est toujours seul. C’est ma mère qui dit ça.
– Elle est dépressive ta mère, maintenant ? il m’avait répondu, en rigolant.
C’était pas gentil de se moquer de ma mère. En plus, il la connaissait même pas.
– Non, elle est normale. Elle dit qu’on naît seul et qu’on meurt seul.
– Elle a tort.
– Pourquoi tu dis ça ?
– Déjà quand tu nais t’es pas seul. Y a des médecins et tout ça. Et quand tu meurs bah… Bah quand tu meurs aussi, y a des médecins, ça se trouve.
– Non, mais tu vois ce que je veux dire. T’es quand même seul, même quand y a des gens autour.
– C’est pas vrai non plus, ça. Regarde ! Là, t’es pas seule. Moi chuis là et on parle.
– Oui, oui, t’es là, bien-sûr. Mais au fond…
– Oui, au fond t’es seule dans ta tête. Je suis pas bête. Je vois ce que tu veux dire. Y aura jamais personne d’autre dans ta tête. Mais c’est pas pour ça que t’es seule. Je te donne mon avis et ça peut influer sur ce que tu penses.
– Oui, parfois.
– Ce que je dis, ça peut te consoler, ça peut te détruire. Ça peut te motiver aussi, ça peut…
– Oui, oui, je vois. J’ai compris.
– Donc t’es pas seule. Même si tu crois être seule. Sauf si tu décides d’être totalement seule pour de vrai. Mais vu ce qu’on vient de se dire, je crois que t’aimes pas bien ça la solitude, finalement.
– Non, pas trop, on dirait.
Il avait alors répondu en expirant super longtemps la fumée de son joint :
– Fiou. C’est dur de te faire sortir ce que tu penses, hein ? T’as une carapace, elle est en acier. On peut presque la voir tellement elle est costaud. Elle est plus grande que toi.
– Et toi, t’aimes bien la solitude, alors ?
– T’as rien compris à ce que je t’ai raconté, en fait.
– Pourquoi ?
– Bah toi, t’as l’impression d’être tout le temps seule. Du coup, c’est normal que tu aies peur de la solitude. Moi, c’est l’inverse. J’ai l’impression de jamais être seul. Du coup, j’aime bien la solitude. Mais c’est dur de la trouver.
– C’est peut-être l’inverse ?
En plus, il disait n’importe quoi, parce qu’il était tout le temps seul dans son appart. Pas étonnant si je comprenais rien. Je lui ai même pas dit ça sur le coup, je sais pas pourquoi.
– L’inverse de quoi ?
– Peut-être que c’est parce que t’aimes bien la solitude que t’as jamais l’impression d’être seul.
– Ah ! Oui, ça marche aussi dans ce sens-là, j’imagine.
– Et moi c’est parce que j’aime pas être seule que je l’ai l’impression de l’être tout le temps.
– Oui. Enfin non, toi c’est aussi à cause de ta mère. Faut que t’arrêtes de l’écouter. Elle aussi, elle a peur d’être seule.
– Et alors ? C’est grave d’avoir peur d’être seul ?
– … Non.
– Pourquoi, non ?
– Bah regarde, ça nous empêche pas d’être tous les deux, apparemment. Et d’aimer ça tous les deux.
– C’est débile ce que tu dis. Ça n’a aucun sens.
– Pourquoi c’est débile ?
– Parce que toi, tu viens de dire que tu aimes être seul. Du coup, ça n’a pas de sens ! Pourquoi t’aimes bien être avec moi, si t’aimes bien être seul ?
– Ah, ça y est ! Tu as réussi à me piéger.
– Mais non, je te piège pas. Je cherche juste le sens de ce que tu dis.
– Ça n’a pas de sens, ce que je dis. C’est un peu comme nous deux. Ça n’a aucun sens.
– Ça, c’est bien vrai.
Il avait pas répondu. N’empêche, il avait dit qu’il aimait bien être avec moi. Je suis sûre qu’il avait pas fait exprès. Je crois que ça l’avait vexé. C’était rare qu’il réponde pas. Du coup, j’avais voulu changer de sujet, pour qu’il parle encore un peu.
– Et le destin ? T’y crois au destin ?
– Au destin ? Genre “Un jour, mon prince viendra” et toutes ces conneries ?
– Oui, quelque chose comme ça.
– Non, j’y crois pas.
– Pourquoi ?
– Parce qu’on croit au destin quand on croit en rien d’autre. On dit qu’on y croit, c’est pour se rassurer. C’est tout le temps comme ça, c’est quand il nous arrive un truc grave qu’on croit au destin. C’est pour pas croire au miracle, qu’on croit au destin.
– Au miracle ? Tu veux dire comme les cathos ?
– Ouais, le miracle, c’est un peu le destin des cathos. Ça et le paradis.
– Le paradis, ça n’a rien à voir avec le destin. Justement, il faut gagner sa place.
– Bah oui, c’est ce que je dis. Les cathos ils croient pas au destin, parce qu’ils croient en Dieu. Ils croient qu’ils iront au paradis.
– Ah, oui ! Et toi, tu crois à quoi si tu crois ni au destin, ni en Dieu ?
– Moi, je crois au hasard.
– Au hasard ? Genre “Le hasard fait bien les choses” ?
– Qu’il fasse bien ou pas bien, on s’en fout. C’est le hasard.
– Moi j’y crois pas, au hasard.
– Ah bon ?
– Non.
– Pourquoi t’y crois pas ?
– Bah, regarde, si mes parents ne s’étaient pas rencontrés, si tes parents ne s’étaient pas rencontrés, on serait pas là. Si ton ex ne t’avais pas largué comme une merde, peut-être que tu serais toujours avec elle. Si j’étais pas allée au Real Irishmen, ce soir-là, ce soir précis, on se serait jamais rencontré. On serait pas là, ce soir. Ça peut pas être du hasard, c’est impossible.
– Pourquoi ?
– C’est trop bien fait.
– T’en sais rien, si c’est bien fait. Ça s’est enchaîné comme ça. Ça se trouve, dans une autre vie tu m’as pas rencontré et t’es bien contente ! T’aurais raison.
– Je crois pas.
– T’en sais rien.
– Toi non plus, t’en sais rien.
– Tu me fais rire. Je sais pas pourquoi tu continues à venir chez moi.
Et ça durait comme ça pendant des heures. Il était chouette, Gabriel. Il ouvrait tout le temps la porte, quand je venais. Puis, un jour, il a pas ouvert la porte. Ou c’est moi qui suis pas venue. Je sais plus. J’avais peut-être besoin de prendre l’air, et puis j’ai rencontré d’autres gens. Je pense quand même à lui, des fois. Mais je crois pas qu’il pense à moi. Il pense plutôt à son joint. Et à son encens.