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Auteur Sujet: Ma déforestation (Texte terminé)  (Lu 2929 fois)

Hors ligne BAGHOU

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Ma déforestation (Texte terminé)
« le: 02 Août 2019 à 10:18:02 »
Déforestation familiale et personnelle


La surface de ma forêt familiale devait se réduire au profit d’autres essences ou d’autres usages. Elle n’avait jamais vraiment exercé son rôle et son utilité jamais prouvée. Son poids m’étouffait inutilement, alors terminées les tergiversations morales ou sociétales. Le jeune arbre que j’étais ne pouvait s’exprimer sous le poids et l’ombre des anciens. Il me fallait de l’espace.

J’ai ainsi enterré des morceaux de ma vie, les plus douloureux devenus trop lourds au quotidien. Comme pour les mots qui se rebellent dans mon esprit et ne demandent qu’à sortir pour s’exprimer. J’ai donc fait la même chose avec certaines parties de ma vie, celles que l’on croit nécessaire, mais qui vous étouffent. Ils n’avaient plus leur place en moi. Elles restent bien évidemment des blessures mal cicatrisées, des souches en quelque sorte, mais, elles ont perdu de leurs effets pervers et étouffants.

S’en séparer n’aura pas été simple, mais effectuer cette coupe franche se révèlera très salvateur. Ma décision de créer ma propre forêt, imparfaite peut-être, mais surtout choisie était un sacré challenge. Je n’avais aucune certitude en l’avenir, j’étais pourtant certaine d’une chose, je refusais de vivre avec un passé moribond, aucune raison de l’imposer aux arbres qui me rejoindraient bientôt.

Ma grand-mère paternelle fut ma première victime. Femme froide et austère. Seul son fils unique se voyait pourvu de toutes les qualités. Pour ses petits-enfants, rien, et encore moins pour son unique petite-fille, une sorte d’anachronisme familial, un truc inutile qu’on regarde à peine. Son image reste floue et pourtant du haut de mes cinq ans, cette « Folcoche » aura marqué ma mémoire à sa façon. J’ai essayé de lui trouver des excuses, en vain. Mes souvenirs sont des juges qui s’imposent à moi, impossible de relativiser, je manque de matière.

Mon père ensuite, un sacré morceau à abattre. Il ne saura jamais endosser le rôle qui lui revenait pourtant de droit. Trop faible, manquant à tous ses devoirs parentaux, même les plus simples, les plus naturels. Absent à ma naissance et absent tout le reste de ma vie, je n’aurais jamais été un poids pour lui et pourtant il en sera un pour moi, peut-être le plus douloureux au final, mais rien de certain. J’aurais voulu couper cet arbre d’un seul coup, mais je m’y reprendrai à deux fois.
Réapparu dans ma vie par un concours de circonstances l’année de mes 42 ans, je n’espérais rien, je n’attendais rien de ce parfait inconnu. J’ai reçu une lettre, objectivement les quatre premiers mots sont à eux seuls un mensonge familial. « Ma très chère fille », mais de qui se moquait-on ? Et la conclusion « Bien affectueusement », en quelques mots, il venait de décrocher le graal du fumiste paternel. Ce vent qu’il sème est vicié à la base, comment pouvait-il utiliser des tels mots après 37 ans de silence ? Le corps de la lettre bien que court va à l’essentiel « j’espère ne pas te déranger, j’aimerai qu’on se rencontre, je voudrais rattraper le temps, … ». Après beaucoup d’hésitations, j’ai accepté cette rencontre.
Le pire, je crois c’est l’imagination qui prend automatiquement le relais. Tous les possibles sont envisagés et au final ils sont toujours très loin de la réalité. Idéaliser une personne, une rencontre est une erreur, je le savais mais comme d’habitude l’emballage est toujours plus beau que le contenu de la boîte.
Le rendez-vous est donc fixé quelques semaines plus tard, devant une église, la même qui a vu mes parents se marier. Les raccourcis familiaux et leurs facéties me font doucement sourire. J’avais réservé une table dans un restaurant gastronomique, au moins j’étais assurée de manger correctement. J’ai attendu longtemps devant l’église, certes j’étais en avance, à aucun moment je n’ai envisagé de partir et pourtant j’aimais cette idée, si simple, si logique. L’homme qui arrivait vers moi ne réveillait en moi aucun souvenir. Physiquement, il ressemblait au grand-père du film Heidi, en retrait une femme style bourgeoise, les deux formaient un beau couple.
Son bonjour est solennel, nous nous embrassons et là encore, je ne ressens rien. Je ne connaissais pas les codes qui convenaient quand on voit son père pour la première fois. Je m’étais promis plein de choses et d’un coup j’oubliais tout. Les mots polis me venaient naturellement, j’étais en mode professionnel, capable de m’ajuster automatiquement à n’importe quel interlocuteur, un atout dans ces circonstances.
Poser des questions n’était pas dans mes habitudes, j’avais toujours l’impression d’être indiscrète, alors j’évitais, me contentant des banalités de circonstances. Le repas ne m’apprend strictement rien, je crois même que c’est un échec. Mais bon comme le dit un chanteur célèbre, on ne peut pas rattraper le temps qui passe, dix ans c’est un gouffre, alors pour trente-sept, c’est l’Everest. J’y croyais pourtant à ce petit déclic, à ce flash-back sur mon enfance. Mais tout semblait verrouillé, comme si un pan de ma vie avait été effacé. Deux solutions, soit effectivement je n’avais eu aucune relation avec mon père qui mérite que ma mémoire imprime tel ou tel évènement, soit pour une raison inconnue, j’avais relégué au fond de mon cerveau tout ce qui le concernait. Après tout, je n’avais que cinq ans lors de notre dernière rencontre. Même en cherchant bien, je n’avais pas pléthore de souvenirs de ma petite enfance.
En revenant sur cette rencontre, je n’en conçois aucune émotion, comme déconnectée de ce qui aurait dû être l’évènement crucial de ma vie. Rencontrer mon père à 42 ans passés, d’autres filles en mal de repères familiaux auraient sauté sur l’occasion. Mais moi non, je restais stoïque, froide, dénuée de sentiments. Je ne lui reprochais rien, il avait certainement ses raisons pour avoir coupé les liens avec ses trois enfants, je lui laissais ce fardeau à porter. De toute façon, je ne suis même pas sûre qu’il ait des regrets, il a refait sa vie, faisant place nette de son passé, il a ainsi évité les problèmes. Ma coupe d’arbre reprenait, il me fallait terminer le travail.
En fille polie et bien élevée, j’ai accepté de revoir ce père et de me rendre un week-end chez lui. Une erreur ou presque. Je ne m’attendais à rien, je n’avais pas voulu extrapoler sur les possibilités qui de toute façon ne sont jamais suivies d’effets. Nous sommes donc des étrangers, le constat est amer, mais réel.
Tant de films, tant de livres, tant de chansons, créés pour louer la relation père-fille, un mensonge de plus. Comble de l’idiotie, j’avais acheté un livre de psychologie sur cette relation, je voulais éviter les gaffes et en fait toute cette histoire est une immense blague pas drôle. On ne comble pas des décennies d’absence, chacun doit faire des efforts et visiblement aucun de nous ne souhaitait les faire. Lui sous le joug d’une femme qui sous ses dehors affables et bienveillants tient les rênes du foyer et protège sa famille. Je la comprenais, surtout qu’elle ne devait pas être étrangère au choix de notre père de couper les ponts avec nous. En effet, il ne fallait pas être expert en mathématiques pour faire le rapprochement entre la naissance de notre demi-frère et l’éclipse totale d’un père auprès de ses enfants. Tout cela était pathétique et ne méritait pas qu’on insiste.
Rien ne me sera épargné lors de ce week-end parisien, croyant me faire plaisir, une rencontre avec « mon petit-frère » était prévue. La cerise sur le gâteau, après le père, la belle-mère, me voilà face à un troisième frère. Stop, n’en jetez plus, le sac est plein. Ce frère, était un assisté, marié à une jeune femme, au demeurant fort sympathique, deux enfants capricieux et pourris gâtés, toute la famille vivait grâce à l’argent de maman et papa. Et puis, ne venait-il pas de découvrir qu’il avait des frères et une sœur dont on lui avait caché l’existence ? Ce nouveau frère à qui on avait menti, je le plaignais sincèrement, cette mère qui voulait protéger les siens et ce père incapable de faire face à un passé dont je lui rappelais l’échec était dans une impasse.
En partant, belle-maman m’offrira un compact-disc sur lequel sont copiées des photos racontant une jolie histoire qu’elle est la seule à croire. Un montage à la gloire de sa famille, de celle qu’elle a créé avec mon père, avec des photos de personnes que je ne connais pas, mais aussi quelques unes de mes frères et de moi. Ces vieux clichés certainement retrouvés empoussiérés dans le grenier voulaient envoyer un message d’apaisement, je n’y ai rien vu de tel, cette femme faisait sa propre publicité sans voir le mal que cela infligeait. Impossible pour moi de regarder ces images sans écraser quelques larmes de rancœur. Comment avaient-ils pu tourner le dos à trois enfants. Je ne comprenais pas et je crois bien qu’aucune explication ne m’aurait convaincu.
Je n’ai jamais revu mon père, je n’ai pas pris ses quelques tentatives d’appels et trouvé indécentes les deux cartes postales envoyées depuis ses superbes vacances à l’étranger. Le lien cassé avec une fillette de cinq ans par décision d’adultes n’avait pas lieu d’être réparé près de quatre décennies plus tard, il ne fallait s’attendre à rien. La leçon est maintenant assimilée. Reste à savoir si à l’époque la fillette a compris. L’absence de souvenirs est peut-être finalement une chance. L’arbre est maintenant abattu.

Ma grand-mère maternelle, très spéciale à tous les points de vue, elle a cumulé tous les défauts et à éviter soigneusement tout le reste. La claque reçu un dimanche à table parce que je riais à une blague de mon frère a définitivement scellé son destin. Sa vénération pour les fils de la famille et sa haine pour les filles en général, ma mère, ma cousine et moi n’ont fait que justifier ma décision. La maladie l’emporta l’année de mes 30 ans, je n’en garde aucun souvenir positif ou tendre, si ce n’est la recette du gâteau de marrons que nous mangeons tous les ans à Noël. Visiblement, j’ai hérité de ce savoir-faire, trois heures de préparation, sans avoir jamais osé dire à ma mère et mes frères que j’abhorrai ce rituel. Une nouvelle souche autour de moi.

Mon premier homme, comme dans toutes les histoires, seul le début vaut d'être vécu, sans se poser de questions. Sa demande en mariage trop rapide et son souhait de voir en moi l'épouse idéale et la mère de ses enfants a jeté un froid sibérien entre nous. Finir mes études et travailler, oui, le mariage et les enfants, non. Me libérer du carcan maternel pour un autre me semblait inacceptable. J'ai tenu bon sans regret. Quelques années plus tard, je le croisais accompagnés de sa seconde épouse et de son fils. Il me présenta comme celle qui lui avait brisé le cœur. Tout dans le tact … Arbre abattu sans problème et même facilement.

L'homme que j'aimé, en soit, pas un mauvais souvenir, mais je ne voulais plus qu'il soit la référence, le curseur sur lequel j'évaluais inconsciemment toutes mes rencontres. Je suis tombée amoureuse de lui l'année de mes 22 ans, il lui aura fallu un an avant de ressentir des sentiments identiques. Pendant ces douze mois, nous avons joué au chat et à la souris, toujours en décalé. Cela ne pouvait plus tenir. Il ne s'est jamais marié et jusqu'à son décès prématuré, il m'envoyait à chaque anniversaire de notre rencontre un cadeau.  Bague, bracelet, parfum, lingerie et autres cadeaux plus personnels qui ont rejoint sa souche. Clap de fin et merci pour tout Bruno, j'ai adoré. Cette souche reste la plus belle.

Ma mère, le plus gros des arbres, certainement. La coupe est difficile, mais nécessaire. Elle est un savant mélange de sa mère et d'une mère-louve. Elle a fait ses propres choix et les a imposés à ses trois enfants. L'ainé a accepté, le benjamin s'est rebellé et la petite dernière, comme à son habitude a essayé de louvoyer entre deux stratégies. Elle nous a sciemment coupés de notre père, même imparfait, il aurait dû avoir sa chance. Sa vie est un mensonge qu'elle vend à qui veut la croire, difficile de rétablir la vérité. Elle s'est parée de vertus qu'elle ne possédait pas.
J'ai eu 16 ans de liberté en allant travailler loin d'elle, de très belles années, les meilleures. Je concédais quelques dimanches et évidemment Noël. Puis, la vie est ainsi faite, il m'a fallu honorer mon statut de fille et apporter mon aide à celle à qui je refusais de dire je t'aime depuis mes 13 ans. L’arbre est presque coupé …

« Modifié: 05 Août 2019 à 15:39:11 par BAGHOU »
"La critique, art aisé, se doit d'être constructive." Boris Vian dans "Les chroniques du menteur".

Hors ligne Feather

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Re : Ma déforestation
« Réponse #1 le: 02 Août 2019 à 12:50:03 »
Texte très émouvant.
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne Dieter

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Re : Ma déforestation (Texte continué)
« Réponse #2 le: 03 Août 2019 à 21:36:18 »
Bonsoir BAGHOU,

C'est sombre, mais assez fort pour me prendre aux tripes. C'est pourquoi j'hésite à intervenir comme je le fais dans Une demande, deux arguments et une négociation malgré les coquilles et les points qui me chagrinent relevés ici. J'aurais l'impression de manquer de respect à ce texte avec une liste méthodique.
On n'a rien inventé de mieux que la bêtise pour se croire intelligent.
Amélie Nothomb

Hors ligne BAGHOU

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Re : Ma déforestation (Texte continué)
« Réponse #3 le: 04 Août 2019 à 08:10:16 »
Bonjour Dieter,

Aucun problème, c'est un vieux texte retrouvé dans un de mes cahiers, je travaille sur la conclusion pour y mettre un point final. C'était une autre époque, une autre humeur, mes yeux d'aujourd'hui y verraient certainement différemment, preuve que le temps fait toujours son boulot à sa manière. ::) ;) :-¬? :-¬?
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Hors ligne Dieter

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Re : Re : Ma déforestation (Texte continué)
« Réponse #4 le: 04 Août 2019 à 09:38:10 »
Bonjour BAGHOU,

je travaille sur la conclusion pour y mettre un point final.
Dans ce cas, j'attendrai la conclusion afin de laisser une analyse plus objective  ;)
On n'a rien inventé de mieux que la bêtise pour se croire intelligent.
Amélie Nothomb

Hors ligne txuku

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Re : Ma déforestation (Texte continué)
« Réponse #5 le: 04 Août 2019 à 16:59:16 »
Bonjour

Je chausse mes gros sabots - mes botequouetes - pour ce texte :

j ai cru - par le titre - recevoir une lecon ecolo mais non c est juste un  bubon que l on creve !!! :o


Le cote personnel (?) me derange toujours un peu............ :-[
Les coquilles :
Citer
et à éviter soigneusement tout le reste
a évité
Citer
Elle s'est parés de vertus
parée


La Folcoche de Bazin m a toujours fait pitie et il ne l a pas exorcisee - il est reste assez dur dans ses romans ? ::)
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne BAGHOU

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Re : Ma déforestation (Texte continué)
« Réponse #6 le: 04 Août 2019 à 17:21:47 »
Ce texte n'avait jamais été exorcisé, il n'avait pas vocation à l'être. Mais, dans ma boîte à cahiers, il me fallait faire du tri ::).
Ma forêt s'est reconstruite depuis et plus personne n'est passé à la tronçonneuse.  ::) D'un autre côté, il aurait fallu être sacrément doué pour se jouer de moi.
Avec le recul, je vais certainement amoindrir des positions en trouvant à certains et certaines quelques circonstances atténuantes.  :o ;)
Merci pour le commentaire et les correctifs. ;)
"La critique, art aisé, se doit d'être constructive." Boris Vian dans "Les chroniques du menteur".

 


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