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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » À la tristesse sauvage

Auteur Sujet: À la tristesse sauvage  (Lu 3642 fois)

Hors ligne Tigrani

  • Calliopéen
  • Messages: 447
À la tristesse sauvage
« le: 31 Juillet 2019 à 12:37:21 »


Il y a des tristesses sauvages et des tristesses apprivoisées.

Ma tristesse apprivoisée possède un nom, des attributs, des quartiers, des phases. Elle s'inscrit dans un inventaire bien précis des affects.

Quand je pense à ce qui est mien, soupèse mes émotions, trace mes frontières, j'accorde une part privilégiée à cet état.

Mais j'éprouve également une tristesse diffuse, qui se manifeste par vagues, par à-coups. Celle-ci n'a ni lieux, ni appellations, ni limites.

Ce sentiment est si poreux qu'on pourrait tour à tour lui donner le nom d'ennui, d'angoisse, voire même de joie.

J'ai toujours été triste, comme si ce mal-être était à la fois particulier et antérieur à moi-même.

On attribuait jadis le tempérament mélancolique à la position des astres au moment de la naissance.

De nos jours, on établirait plutôt des généalogies de la dépression.

J'ai un penchant pour les personnes qui me ressemblent, les pensifs, les égarés, les abîmés. Ainsi la douleur me lie-t-elle aux autres comme un fil invisible.

Il existe à mon sens des communautés de tristes qui s'ignorent, ou qui pensent partager autre chose qu'un mal-être.

C'est à la tristesse la plus sauvage que je m'adresse quand j'écris.



« Modifié: 07 Août 2019 à 02:19:26 par Tigrani »

Eveil

  • Invité
Re : À la tristesse sauvage
« Réponse #1 le: 31 Juillet 2019 à 13:08:20 »
Citer
J'ai un penchant pour les personnes qui me ressemblent, les spleenétiques, les égarés, les abîmés. Ainsi la douleur me lie-t-elle aux autres comme un fil invisible.

un texte juste, précis et qui fait écho en moi, mais je préfère le terme "dépression" - que tu emploies à deux reprises : antidépresseurs et dépression - à "mélancolie", ce dernier me semblant galvaudé par un usage poétique trop fréquent.

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 493
Re : À la tristesse sauvage
« Réponse #2 le: 31 Juillet 2019 à 13:43:42 »
Jolie introspection ! Ce cogito de la transparence qui te permet de posséder ton je dans sa représentation n'est pas si évident à débroussailler dans la jungle des grisâtres pensées météores. Fascination, complaisance envers son propre spleen, certes. Mais je dirais "mue" aussi, lente et douloureuse mue de serpent. La peau sera neuve ou ne sera pas. Passionné de métempsychose et de palingénésie, je ne suis pas loin d'être convaincu que nombre de personnes naissent avec cette brumaille, ce chagrin, chevillé à l'âme ou au corps. Pour exemple, j'ai vu naître ma fille. À peine lovée dans sa couveuse, elle nous tournait le dos, affichait une mine maussade, renfrognée. De ses un an à ses trois ans, son regard était sombre du matin au soir et renvoyait une infinie tristesse, bien qu'aimée et choyée. À dix-sept ans, elle fut hospitalisée huit mois dans un centre psychiatrique pour tenter de guérir son anorexie galopante. Elle a aujourd'hui vingt-deux ans et subit toujours de sérieux up and down à se taper la tête contre les murs. Voilà, voilà, ce n'est pas très gai ce que je te raconte, mais je voulais simplement abonder dans la nébuleuse de ton intuition.

Pour conclure, cette petite assertion de Françoise Xenakis :

J'ai su très tôt qu'il fallait que j'écrive pour extirper de moi la douleur. Tant que je n'y arriverai pas, je serai incapable d'écraser une bonne fois pour toute ce bubon incrusté, qui me distille en goutte-à-goutte la mélancolie gluante qui m'habite depuis toujours et ces goulées de détresse qui m'épuisent.

Bien à toi !

Hors ligne Tigrani

  • Calliopéen
  • Messages: 447
Re : À la tristesse sauvage
« Réponse #3 le: 02 Août 2019 à 13:52:21 »
Merci à vous deux ; je n'ai laissé le terme de "mélancolie" qu'en référence à un certain contexte historique.

Kokox, je suis profondément émue par ce que tu me dis de ta fille. Je vous souhaite des jours plus légers.

Eveil

  • Invité
Re : À la tristesse sauvage
« Réponse #4 le: 02 Août 2019 à 15:45:16 »
Citer
Merci à vous deux ; je n'ai laissé le terme de "mélancolie" qu'en référence à un certain contexte historique
oui je l'ai compris après

Hors ligne Marcel Dorcel

  • Prophète
  • Messages: 684
Re : À la tristesse sauvage
« Réponse #5 le: 03 Août 2019 à 05:37:21 »
On ne guérit jamais de sa " tristesse "...souvent même on la nourrit, complaisamment ou non, parce qu'elle nous fait du bien et qu'elle nous protège. Ne jamais franchir la ligne qui nous sépare du mal-être à la souffrance profonde, qui conduit elle, à commettre l'irréparable et laisser l'entourage, muet de désespoir.
Oui, ça me parle.
Si ceux qui disent du mal de moi savaient exactement ce que je pense d'eux,  alors ils en diraient bien davantage
Sacha Guitry

J'écris pour me taire
Philippe Léotard

Aime-moi, ou pas, mais je t'interdis de me juger.
Marcel Dorcel

Hors ligne Tigrani

  • Calliopéen
  • Messages: 447
Re : À la tristesse sauvage
« Réponse #6 le: 04 Août 2019 à 13:03:45 »
Merci Marcel pour ces réflexions.

Hors ligne Feather

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 038
Re : À la tristesse sauvage
« Réponse #7 le: 05 Août 2019 à 12:29:28 »
La tristesse émeut par ce qu'elle transparaît,  toujours douloureuse, elle éveille l'être vers une esthétique du moi intérieur. La souffrance laisse une ombre sur le parvis de la vie mais jamais innocente elle signe l'incompréhensible besoin de s'extraire d'un quotidien tumultueux et incertain. Le bonheur serait d'en saisir le sens et d'en parachever la signification pour analyser les symboles de l'aliénation mortifère. Le corps est le réceptacle  d'une insuffisance où d'un trop plein d'amour, pour lequel l'être s'adonne à la maltraitance afin de se soustraire à la relation véritable. Le lien verbal n'est plus, car le mot se disperse dans l'incorporéité du sujet. Le corps devient alors l'expression d'un non-dit et la maîtrise de la peur sur l'inconnu.



Merci pour ce texte et pour sa sincérité troublante qui m'a donné à réfléchir.



Modération : posts fusionnés, merci d'éviter les double-posts (deux messages d'affilée par un même membre), c'est mieux de modifier le premier message s'il y a des choses à ajouter.
« Modifié: 05 Août 2019 à 16:52:37 par Ariane »
Les larmes sans pleurs sont une lanterne.

Hors ligne Manu

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 543
Re : À la tristesse sauvage
« Réponse #8 le: 07 Août 2019 à 16:32:35 »
.
« Modifié: 12 Juillet 2022 à 12:46:29 par Manu »

Hors ligne Tigrani

  • Calliopéen
  • Messages: 447
Re : À la tristesse sauvage
« Réponse #9 le: 07 Août 2019 à 21:11:07 »
Merci beaucoup à vous. ❤

Keanu, j'ai pris en compte tes remarques.

Citer
"Dans la petite nouvelle La Fêlure, Fitzgerald se sent si fêlé qu'il n'attribue aucune origine à cette blessure, cette scission : pour lui ça dépasse sa vie, ses ruptures amoureuses, ses déceptions familiales, c'est autre chose qui a toujours existé en lui et qui a grandi, indépendamment de l'espace et du temps qui passe. D'ailleurs : "Et si la faille n'était pas en vous, mais au Grand Canyon ?" C'est une fêlure du présent, une fêlure insaisissable, énigmatique, ou plutôt inépuisable comme l'événement pour Deleuze, même si elle s'effectue dans le corps individuel ou dans la croûte terrestre : au-delà de son effectuation (du coup porté/reçu), il y a une signification inépuisable de l'événement (ce n'est pas parce que je sens un vent froid que j'épuise/atteins ce vent froid.) En définitive, pour Deleuze, l'intégralité ou la pureté de la blessure ne pourrait être assumée que par une forme impersonnelle, délocutée, par une troisième personne, un "Il/elle blessure" plutôt qu'un "Je suis blessé.e"

Je ne connaissais ni ce livre, ni son interprétation. C'est très clair et très intéressant.

Hors ligne Alan Tréard

  • Vortex Intertextuel
  • Messages: 7 744
  • Optimiste, je vais chaud devant.
    • Alan Tréard, c'est moi !
Re : À la tristesse sauvage
« Réponse #10 le: 09 Août 2019 à 01:08:20 »
Bonjour Tigrani,

Il y a des secrets dans ce texte qui ne me semblent jamais révélés, une pensée sous un voile indescriptible ou dans un écho indéfinissable.

J'avais cru trouver dans tes mots de « tristesse sauvage » comme une colère sans queue ni tête qui frappe au hasard et sans attendre, une violence irrationnelle qui s'accable elle-même de tous les maux du monde. Pourtant ce que j'y trouverais ressemble plus à une forme de mélancolie ou d'anxiété amère, un vent léger et glacial (non pas sanguin).

En comparant mes premières idées aux nouvelles, je ne retiens donc ni colère sauvage ni insatisfaction discrète dans tes mots, plutôt une parole qui pose les bases intéressantes d'un style british, avec une passion pour le sens commun et une sentimentalité entière.

Tout un orchestre d'émotions, merci à toi pour cette lecture !! :huhu:

Hors ligne Tigrani

  • Calliopéen
  • Messages: 447
Re : À la tristesse sauvage
« Réponse #11 le: 11 Août 2019 à 13:22:53 »
Merci Alan 💋

 


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